‹ Pour développer notre mémoire par l'audition, la vision, l'idée;Chapitre 21 sur 32 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Images et yoix intérieures. — Excursion au pays des souvenirs. — Un mystérieux accompagnateur du travail.

— Phase passive; l'instinct domine. — Distinction essentielle. — Complexité de la nature. — Action restreinte de la localité dans la mémoire verbale. — La chanson de Jenny Touvrière. — Un choral féminin.

— La mémoire féminine. — Vivacité dans la mémoire verbale, sûreté dans la mémoire pratique. — L'image et l'intérêt. — Phase active où règne la volonté. — Jongleries inutiles. — Le procédé déraisonnable. — Localités inconséquentes mais non absurdes. -- L^évolution de la vie et de la localité.

Il existe un procédé mnémonique, connu de toute antiquité, procédé dont le principe est excellent si les applications qu'on en fait ne sont pas à Tabri de tout reproche ; c'est la méthode des localités. Voici en quoi elle consiste; vous voulez fixer une notion ; en même

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temps que vous renoncez, unissez-la à un tableau, à une vision intérieure que vous créerez de toutes pièces par le moyen de Timagination, ou en faisant appel au souvenir. La mémoire, toujours en quête d'enchatnement, liera étroitement les deux éléments qui lui sont fournis, et s'aidera du concret pour retenir l'abstrait, du pittoresque pour conserver le nombre, le fait, le personnage, Tidée.

Il paraît que ce procédé fut inventé, ou appliqué d'abord avec succès par Simonide, poète grec, et recueilli par Gicéron, qui Ta exposé en détail dans plusieurs de ses ouvrages. Si quelqu'un de mes lecteurs était assez obligeant pour m'apprendre où l'on peut trouver ces explications dans l'œuvre considérable de l'orateur romain, il aurait droit à tous mes remerciements. Je ne connais le moyen mné* monique que par l'usage assez restreint qu'en ont fait les modernes et tout me porte à croire que Gicéron en avait tiré un autre parti, bien plus large, pour les besoins de sa profession et peut-être de son esthétique et de sa philosophie.

Quoi qu'il en soit, le procédé m'a servi et

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me sert encore dans mes travaux les plua divers, et cette longue pratique me conduit aujourd'hui à prendre les « localités » visuelles et auditives, pour base de la mémoire pratique appelée à diriger notre activité de chaque jour, ainsi que je l'indiquerai dans le chapitre qui suivra celui-ci.

Ce fut la localité auditive qui s'imposa chez moi la première, et ici encore se signalèrent mes prédilections instinctives, bien que je ne conteste point l'efficacité de l'image intérieure. J'étais correcteur dans une imprimerie et dans mes moments de loisir j'apprenais l'anglais en déchiffrant tant mal que bien un roman de Dickens, Barnaby Rudge, Le choc des pédales, le balancement des minerves et le ronflement des grandes machines scandaient et berçaient mes laborieuses recherches; et voici que, je ne sais pourquoi, tous les bruits se fondent dans la Marche turque d'Obéron, d'abord lointaine, peu à peu se rapprochant, devenant assourdissante, diminuant d'intensité jusqu'à n'être plus qu'un murmure, pour accourir de nouveau vers moi en un crescendo fantastique. Cet air devient une obsession au chapitre de

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incendie de Londres, qaand la populace en élire marche à Tassant de la prison. Le chajitre dans ses moindres détails et presque avec tous ses mots m'est resté vivant dans la mémoire.

On peut à la rigueur trouver un rapport entre les deux marches, celle du roman, celle de l'opéra, sans parler des machines toujours en marche aussi; mais quelle liaison établir entre tel passage du Dynamiter de Stevenson et la chanson dont l'audition première se perd à l'horizon de mon enfance, particulièrement la fin d'un couplet :

Noas avons eu d*grands avantages; La mitraiir m'a brisé les os ; Nous avons pris arm's et bagages; Pour ma part j*ai deux baU's dans Tdos !

Je nouai pourtant tout naturellement ces deux matières disparates, ou plutôt le nœud se forma à mon insu, quand, ayant passé de la correction à la traduction, je m'appliquais à rendre cette page émouvante et comique à la fois où l'anarchiste malgré lui, parcourt les rues, sa bombe à la main, alors que, devant ses yeux troublés, les plus hautes maisons ne

paraissent plus que des jouets. Comme localité image j'aurais dû avoir en ce moment un tableau du royaume de Lilliput? Il n'en fut rien. Dans un grand jardin, près d'un bassin bordé de lierre et de pervenche, je vis un gamin fluet de cinq ans occupé à pocher, au moyen d'un pro tège-viande en toile métallique ûxé au bout d'un long bftton, des insectes aquatiques qu'à cette époque de son existence, il appelait des « cafards »...

Lorsque, montant un degré de plus, je me transformai en auteur et racontai mes propres impressions et souvenirs dans les Émotions cPun Gratte-Papier, au moment où j'arrivai à la « cage de verre », j'aperçus le bureau de rédaction d'une revue. La fumée bleue des cigares estompe la forme des personnages et des objets ; le petit directeur est assis sur le coin d'une table et se taille les ongles avec un canif de nacre ; le rédacteur politique est affalé dans un fauteuil à dossier bas ; le rédacteur théâtral se promène, gesticulant, de la bibliothèque, couvrant la muraille du fond, au bureau près de la porte, où le secrétaire lit un manuscrit. On discute ardemment, on se dispute parfois.

cap les circonstances sont graves, mais tandis que j'écris, ma voix intérieure murmure une Polonaise de Chopin qu'on ne s'attendait pas à voir en cette affaire.

D'après ces exemples, et d'après ce que chacun aura certainement éprouvé en nombre d'occasions, aussi longtemps que la localisation et l'harmonisation sont encore dans la phase passive, elles ont tous les caractères de l'instinct ; nous ne les formons pas, mais elles nous fournissent leurs suggestions ; ni Simonide, ni personne avant lui ne les a inventées, toujours elles se sont imposées à l'esprit ; elles ne s'enchaînent pas nécessairement au sujet de la tâche que nous accomplissons : au contraire, la liaison est ici l'exception. On pourrait les comparer aux images, aux musiques, aux idées incohérentes qui, la nuit, passent dans nos rêves, avec cette différence que les localisations nocturnes disparaissent au réveil quelque effort que nous fassions pour les fixer, et que les diurnes persistent en dépit de ce que nous tentons quelquefois pour les chasser.

Que l'on m'entende bien : je distingue absolument Yaudition et la vision, dont il a été

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question dans la première partie, des imagei et des voix intérieures que nous considérons en cet instant. Les premières sont volontaires et procèdent des sens et de Tintelligence, aidés de réducation et de la réflexion ; les dernières sont fatales (je veux dire forcées) pour leur plus grande p8n*t. Prenons seulement l'exemple de la cage de verre : l'image, bureau de rédaction, la musique, Polonaise, ne m'ont pas empoché de revoir mes compagnons de volière au moment où je les ressuscitais en idée; de les entendre quand je les faisais parler; ceci c'était la mission de la création intellectuelle; mais du même coup, je localisais, et voilà le rôle de l'activité mnémonique en son état encore passif. Cette douijle action montre bien la complexité de notre nature où l'instinct ne perd jamais complètement ses droits.

On me demandera sans doute pourquoi je n'ai pas traité cette question si importante des localités et des harmonies avant d'abandonner la mémoire verbale. J'avais à cela une bonne raison ; c'est que les suggestions de cette image et de cette harmonie interviennent à un degré beaucoup moindre dans l'assimilation et sur-

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tout dans la reconstitution des morceaux que Ton apprend par cœur. Le travail est alors plus spécialement auditif et visuel ; nous disons à haute voix, et l'accent, le ton, l'expression ne laissent guère de fonction à une harmonie en quelque mesure étrangère au sujet ; de même l'observation et le geste réduisent à peu de chose l'inûuence de la localité. Quand vous apprenez V Idole :

Corse à cheveux plats que ta France était belle Au grand soleil de messidor I

C'était une cavale indomptable et rebelle, Sans frein d'acier ni rênes d'or...

La personnilBcation de la France présentée par le poète est si forte, que l'image accapare toute notre attention; vous avez devant les yeux un cheval gigantesque, et rien d'autre n'existe pour vous. Plus loin :

Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes, Toujours l'air, toujours le travail,

Toujours comme du sable écraser des corps d'hom-

[mes.

Toujours du sang jusqu'au poitrail.

Que voyez-vous, sinon des scènes de tumulte, des tableaux d'horrible carnage ?

La musique des vers aussi, et elle seul règne avec tyrannie sur notre audition :

Sur ses jarrets d'acier elle effrayait le monde Du bruit de son hennissement

Alors comme elle aimait les rumeurs de la guei La poudre, les tambours battants...

Une certaine localité, une certaine harm nie indépendantes interviennent parfois, tin dément, quand la poésie a un caractère calir intime ou philosophique. Ville de France, i vient aussitôt à l'esprit comme type d'un m( ceau de ce genre. Voici la vision :

Elle est là, étendue et longue. Sa rivière

Par deux fois, en dormant, passe sons ses de

[poE

Les arbres de son mail sont vieux comme les pier

De son clocher qui pointe au-dessus des maiso

Ce n'est pas un tableau d'un coloris vioh comme celui de Y Idole; aussi n'exclut-il ] nécessairement la localité, la vision intérieu et celle qui m'accompagna pendant l'étude ce morceau fut la toile d'un des petits maît flamands, Pieter de Hoogh, représentant n un paysage, mais une cour baignée d'une

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mière atténuée où conduit un couloir complètement sombre. Nulle voix intérieure ne s'éleva en moi, peut-être parce que la musique môme du morceau, quoique très discrète, ayant suffisamment frappé mon oreille, aucune harmonie additionnelle ne fut appelée comme auxiliaire :

Le trottoir de la rue est sonore à mon pas

Un écho que Ton suit vous précède en marchant.

Surtout la strophe :

Dans Tair limpide, gai, transparent et sans brume, Elle fait un long bruit qui monte jusqu'à nous; Le battoir bat le linge et le marteau Tenclume, Et Ton entend des cris d'enfant, aigres et doux.

Et jusqu'à la musique un peu déconcertante, parce qu'elle fut longtemps inusitée dans le vers français :

Et que sonne la route, dure au pas égal.

Après ce retour en arrière dans le domaine verbal, je reviens vite aux travaux pratiques, et la comparaison me fait constater, avec plus de netteté encore qu'auparavant, la puissance de la localité musicale ou imagée sur l'activité

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générale et mnémonique. Je remarque aussi que plus Têtre humain est près de la nature, plus la localité agit en lui, la musique de préférence à rimage. L'ouvrier subit, moins que le travailleur intellectuel, Tinfluence de Téducation, aussi travaille-t-il en chantant. La femme obéit plus que l'homme aux instincts et aux impulsions primitives, elle est sentiment plutôt que pensée ; connaissez-vous beaucoup de couturières qui ne fredonnent pas une romance tendre en poussant l'aiguille ? Secrétaire de rédaction d'une Revue, j'avais mon bureau à proximité de l'imprimerie où l'on employait des femmes comme typographes. De cet atelier montait un tel ramage que nous en étions assourdis et parfois, sur l'ordre du directeur, le prote imposait silence à ces dames. La trêve n'était jamais de longue durée : une voix claire s'élevait soudain ; la voix grave du contremaître l'étouffait sous un : chutl énergique, mais bientôt deux soprani, dix, vingt dominaient à leur tour la basse masculine et le chœur reprenait avec plus d'entrain que jamais. Je n'affirmerai pas qu'un atelier de typographes hommes ressemble à un couvent de Trappistes,

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mais du moins n'est-il pas non plus un vivant phonographe. Les typographes sont peut-être les ouvriers les plus intellectuels et tout me porte à croire que chez eux la localité-image acquiert en vigueur tout ce que perd la localité-harmonie.

Ces observations, direz-vous, concernent l'activité dans ses manifestations les plus étendues. Assurément; mais ne savons-nous pas que l'activité générale est indissolublement liée à l'activité mnémonique ? ce qui s'applique à l'une peut s'appliquer à l'autre, n'en doutons point. Et puisque nous parlions à l'instant de la véritable passion de la femme pour la musique, profitons de l'occasion pour présenter quelques remarques sur la mémoire féminine, mais sans plus les restreindre à l'ouvrière seulement.

Chappuzeau, historiographe du théâtre au XVII® siècle, affirmait que les femmes ont la mémoire plus sûre que les hommes. M. Karl Mantzius, acteur et directeur de théâtre, rapporte cette opinion dans son ouvrage sur Molière, les théâtres, le public et les comédiens de son époque et il ajoute : « Aujourd'hui, il en

est de môme ordinairement ». Je ne sois pas tout à fait de son avis ; ou plutôt je crois qu'il importe, ici encore de distinguer entre la mémoire verbale et la mémoire pratique.

J'ai donné des leçons à un nombre sensiblement égal de jeunes filles et de jeunes gens et l'expérience me permet de conclure que, dans le domaine verbal, ce n'est pas tant la sûreté qui distingue la mémoire féminine, que la vivacité. Dans l'hypothèse d'un travail égal des deux parts, la femme apprend plus rapidement que l'homme, et avec plus de facilité, un morceau, une scène ; mais souvent il arrive qu'elle les retient moins longtemps. Toute proportion gardée, n'est-ce pas la différence que nous observons entre l'activité mnémonique de l'enfant et celle de l'adulte 1 Ceci soit dit sans déprécier aucunement le travail féminin, dont j'estime hautement les qualités. La femme est plus vivement affectée que l'homme par la musique; même sans exercices préparatoires la mémoire auditive est chez elle très développée. Or, la caractéristique de cette mémoire est précisément la vivacité. Mais, comme l'enfant, qui apprend sans se donner beaucoup de peine.

la jeune flUe se fie volontiers à sa facilité. Le jeune homme, forcé de « piocher » davantage, creuse plus profondément (quand il veut bien piocher et creuser, ce qui n'est point, par malheur, la règle; il s'en faut I) et le plus grand effort assure la plus grande durée. C'est la loi que personne ne peut enfreindre ni éluder qu'à ses risques et dommages.

Mais, dans le domaine pratique, la femme règne sans conteste. Et ici j'admets pleinement l'opinion de M. Mantzius : la mémoire féminine est infiniment plus sûre que la nôtre. Je parle surtout en ce moment de la femme qui a dépassé la trentième année. Généralement alors, épouse et mère, elle est essentiellement conservatrice; la nature lui donne pour mission d'être la gardienne du foyer, de ses biens, de ses affections, de ses traditions, et la nature lui accorde en même temps une mémoire pratique supérieure, dont l'exercice incessant en des matières chaque jour d'un plus haut intérêt pour elle, fortifiera encore la merveilleuse endurance. L'exactitude mnémonique chez elle ne va pas sans une certaine cruauté, inspirée du reste par les meilleures intentions. N'espé-

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rez pas qu'une sœur, une mère, oublie jamais telle sottise que vous aurez commise à n'importe quelle époque de votre vie ; n'espérez pas surtout, maris, que votre femme ensevelisse dans l'oubli vos erreurs, vos plus innocentes (( gaffes ». Tout cela vous sera servi fréquemment ; eussiez-vous l'âge des patriarches vous serez toujours à leurs yeux un jouvenceau qu'il s'agit de mettre en garde contre ses écarts de conduite et de langage. Pour autant que j'aie pu m'en rendre compte, car toute enquête est ici délicate et difficile, la femme adulte acquiert cette rigueur mnémonique instinctivement par le moyen de la localité-image, vivifiée par l'intérêt, plus particulièrement l'intérêt familial.

Nous avons largement fait la part de l'instinct; il le fallait puisque pour lui la nature ainsi la taille dans notre activité. Ces suggestions et ces impulsions ont bien plutôt le caractère d'une nécessité que d'un procédé ou d'une méthode. Mais de bonne heure on eut l'idée de canaliser ce débordement d'impressions au profit de la mémoire, et Simonide, dans l'antiquité, y aurait réussi le premier. Sans attendre

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rimage, qui peut ne pas venir, surtout chez rhomme d'âge mûr, surtout chez l'intellectuel dont les études sont très absorbantes, on la forme artificiellement, de propos délibéré.

C'est fort bien, mais pourquoi tous les mnémonistes n'ont-ils en vue que la mémoire des nombres? Il semble que pour eux cette mémoire doive primer toute autre; bien plus, quand ils parlent des nombres, ils entendent presque toujours les dates historiques. N'avons-nous donc rien de mieux à faire dans la vie que de savoir en quelle année furent livrées les batailles ou conclus les traités?

L'amour des chiffres les pousse à se livrer à des jongleries évidemment très curieuses, mais au moins inutiles si elles ne sont dangereuses. L'un de leurs « tours » favoris est celui des Calendriers; ils donnent instantanément le jour de n'importe quel mois, de n'importe quelle année, en partant du commencement du calendrier grégorien. Et puis?

quand je veux assister à une expérience de ce genre, je vais au music-hall, où presque toujours se trouve quelque calculateur prodige ou simulateur de mémoire. Mais je ne me sens

Ifi LA MÉMOIRB PRATIQUE

DoUe envie de Timiter. Si j'ai affaire à une organisation extraordinaire, comme celle d'Inandi, Fémnlation serait vaine; s'il s'agit d'un truc, je sens que j'aurais peu à gagner en l'acquérant, jnais que je risquerais d'y perdre, avec un temps précieux, une certaine dose de jugement sain, de bon goût et de bon sens, toutes choses que l'on ne possède jamais à l'excès.

Mon aversion pour la localité artificielle augmente encore quand on m'apprend qu'en cette matière le a procédé déraisonnable » est le plus sûr, parce que « rien ne s'accroche plus opiniâtrement à la mémoire qu'une absurdité ». Nous le savons tous par expérience, mais c'est une expérience douloureuse; je prétends que dans ces conditions l'acrobatie devient périlleuse, et je ne m'étonne plus du discrédit où est tombée la Culture de la Mémoire, et la Mémoire elle-même auprès de beaucoup de bons esprits. La pauvre Mémoire n'en peut mais; les mnémonistes seuls sont coupables.

L'un d'eux nous dit : « Votre premier devoir est d'apprendre par cœur et de savoir imper-

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turbablement Féchelle mnémoniqae formée par Leibnitz » .

J'admets ce point; Féchelle n'est pas longue et je ne conteste pas d'une façon absolue son utilité, bien que, comme je l'ai dit, pour retenir les quelques dates et nombres dont j'ai besoin, je préfère recourir à l'union de la date et de l'événement, et me fier, d'autre part, à la musique spéciale des nombres; mais les étudiants préparant un examen, les professeurs d'histoire et toutes les personnes forcées de se mettre un très grand nombre de chiffres dans la tête feront peut-être, à l'aide de la fameuse échelle, des exercices profitables, sinon agréables. Poursuivons :

« Pour que ce pivot de tout notre travail subséquent soit solide, appuyez-le sur la phrase proposée par Aimé Paris :

« Sot, tu nous mens, rends les chants que fit Pan »•

Elle est absurde, donc elle se retiendra avec la plus grande facilité. »

Je commence à ne plus goûter les conseils de notre auteur et l'on connaît la raison de ma répugnance à accoupler des mpts au hasc^rd.

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Toutefois, sî c'est là tout ce qu'on exige de ma complaisance, comme j'ai moi-môme, à certain endroit, commis un petit p éché en procédant ab absurdo, je ne dois pas me montrer ici trop rigoureux. Mais non, ce n'est pas tout :

« Si, chose assez peu probable, vous aviez quelque peine à retenir la phrase, localisez-la de la façon suivante : Vous imaginerez qu'un jour de carnaval vous voyez dans la rue un individu costumé en dieu Pan. Il joue de la flûte, et en joue abominablement faux. Vous le saisissez par le bras et vous lui criez avec colère : Sot, tu nous mens, rends les chants que fit Pan. Ainsi vous vous romprez à un exercice que nous emploierons sans cesse dans la suite. »

Décidément, je me révolte et je déclare ne pas vouloir ni du dieu Pan, ni du masque, ni de toute la suite qui nous est promise.

Raisonnons, s'il vous plaît, il en est encore temps : Lorsque nos localités imagées et musicales étaient instinctives, elles étaient aussi parfois inconséquentes, c'est-à-dire qu'elles n'avaient pas une liaison étroite avec le sujet de notre travail; mais s'ensuit-il qu'elles

étaient idiotes ? Point du tout I la plupart me charmaient au contraire par leur grâce ou leur vivacité. Je suis resté des heures en contemplation devant le tableautin de Pieter, et c'est pour me récompenser sans doute qu'il s'est imposé à moi avec tant de force quand je travaillais la Petite Ville. Et la scène du bureau de rédaction, et la Mare aux cafards, et la chanson du petit pioupiou qui meurt de ses trois balles dans le dos en songeant que les armes françaises se sont couvertes de gloire... J'ai vécu de heures délicieuses sous l'aiguillon de ces souvenirs, bien que ce fussent parfois des heures de fièvre intense.

Et maintenant que nous prétendons choisir nos images, les diriger à notre guise, en faire les auxiliaires de notre mémoire, ce seront des calembredaines, des inventions d'insensés ou d'ivrognes; elles grimaceront et joueront faux I Jamais je ne me résoudrai à commettre une pareille infamie et que Cicéron ne s'avise pas de me la conseiller, car je le déposséderais du titre de grand homme, de grand avocat même, pour lui octroyer celui de grand farceur.

Il y a autre chose à faire : quittons les nombres ; et il y a mieux à faire : laissons résolument de côté les absurdités. Songeons que nous avons des occupations sérieuses qui réclament toute notre attention, notre persévérance, notre énergie et que la mémoire préside à cette activité dans le domaine pratique.

Demandons-nous si la localisation qui nous a été d'un si puissant recours lorsque notre imagination avait encore le feu de la jeunesse, ne pourra pas continuer à nous être utile, maintenant que nous voilà entrés dans la période où dominent le jugement clairvoyant et la froide raison. Â mesure que nous avançons dans la vie nous sentons davantage que la localité instinctive ne suffît plus ; d'ailleurs elle nous fait souvent défaut ; l'esprit n'est plus à tout moment rempli d'images qui passent et repassent comme dans un kaléidoscope ; les refrains n'y bourdonnent plus ainsi que des abeilles toujours prêtes à essaimer. Nous n'avons point honte de notre activité d'autrefois, si peu consciente d'elle-même et si proche de la primitive nature, mais nous ne la regrettons pas non plus. L'homme vit de son passé presque autant

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que de son présent, comme le monde fait profit de ses traditions pour composer son œuvre nouvelle, mais ni Thomme ni le monde ne doivent résister à l'évolution qui les entraîne.

Le moyen mnémonique existe toujours ; il ne nous échappe pas, mais peu à peu il se transforme; d'involontaire qu'il était, forcé et dans une large mesure arbitraire, il va devenir calculé, mesuré, nettement défini. Nous ne lui serons plus soumis; noni si nous savons habilement nous y prendre, il nous obéira. Le nom assurément importe peu, mais pour la clarté des explications j'abandonnerai dorénavant les appellations de localités et d'harmonies pour adopter celle d'Évocations.

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