DE CHAQUE JOUR
L^initiative invitée à agir sans tutelle. — L'Action mnémonique. — Évocations auditives et visuelles. — Ayons toujours présente la question de l'équilibre. — Exercez à tout prix Tauditif, sans négliger le visuel. — Dans le royaume des sourds. — L^action de l'odorat» du goût. — Dans le royaume des aveugles et des distraits. — Un petit jeu innocent. — L'exactitude impérieusement exigée. — Un artiste pratique. — Évocations idéelles. — L'évocation et l'improvisation. — L'apprentissage. — Une anecdote. — Les trois ftges et leurs attributs. — Conseils aux évocateurs trop loquaces.
J'ai commencé par guider mon lecteur, tout en l'invitant dès le début à Tinitiative personnelle; du jour où ce lecteur est devenu mon collaborateur, j'ai marché du même pas que
lui; à partir du point où nons sommes arrivés, je voudrais que mon associé me devanç&t, dirigeant sans mon aide ses reclierches et ses expériences, ou du moins que son initiative prit, dans les travaux qui nous restent à exécuter, une part prépondérante. Il me rendrait un immense service en me communiquant le résultat de ses découvertes; je vais lui dire comment j'ai procédé dans mon nouveau champ d'investigations, le travail journalier, quand je me décidai à y employer l'instrument-mémoire.
Ce n'est pas sans raison que je sollicite l'aide de mes correspondants, car ce fut l'un d'eux qui fixa mes idées alors que j'hésitais encore sur la voie à suivre. Il m'écrivait :
<c J'ai l'oubli facile pour ce que je désire effectuer, mais depuis quelque temps j'emploie une méthode imaginée par moi et qui me réussit : Je crée mentalement la scène animée de ce que j'ai décidé de faire, je vois dans l'image animée les personnes qui interviendront dans la réalité ; en un mot je synthétise en une scène mentale les personnes, les choses, les actions et les mouvements. »
Le plaisir d'avoir provoqué une initiative remplaça, peut-être avec avantage, cette fois, l'intérêt de la découverte préconisé par Bacon. Il avait raison, mon correspondant, on ne pouvait mieux dire, et je tins à lui exprimer ma satisfaction : je cherchai sa lettre pour la consulter encore et discuter dans ma réponse un point de détail; ma recherche dura une heure... ne semble-t-il pas à certains moments que les objets jouent à cache-cache avec notre impatience ? Ne serait-ce pas plutôt que mon impatience s'agite au milieu du désordre? Si je demandais à ma mémoire de rétablir Tordre dans ma vie, dans mes occupations et jusque dans mes papiers, serait-elle capable, sous l'impulsion de la volonté, d'organiser méthodiquement le pratique comme elle a fait le verbal ?
Donc, je vois deux grandes expériences à tenter ici : V Action mnémonique et V Ordre mnémonique.
Mais d'abord revenons un instant sur le point de détail auquel je faisais allusion. Je désirais objecter à mon correspondant : souvenons-nous toujours que l'auditif est au fond de
notre nature instinctive ; gardons-nous de la négliger dans Faction pratique alors que nous avons reconnu son importance dans l'action verbale. Craignons, ici comme là-bas, d'accorder au visuel une activité exclusive de celle de l'audition et qui ne tendrait à rien moins qu'à détruire de nouveau l'équilibre que nous avions rétabli laborieusement en nous au moyen des exercices verbaux. Vous agissez par évocations, c'est fort bien, mais encore une fois deux sortes d'évocations se présenteront à nous :
les auditives et les visuelles, les premières dépendant surtout de l'instinct sensuel, les secondes suscitées aussi par un sens mais guidées par l'observation, le jugement, la raison. Si vous m'en croyez, suivons, comme nous l'avons toujours fait, les indications de la nature : ayons recours d'abord à des évocations musicales.
Je n'ignore pas que la tâche est malaisée et ce qui me le prouve c'est qu en cette matière auditive, je trouve, pour la première fois, beaucoup de mes correspondants sourds h mes conseils ; bien plus, certains paraissent ne pas me comprendre. En général nous ne sommes
pas musiciens de nature ; trop souvent, même quand nous jouons d'un instrument, nous lisons des notes, nous savons les frapper ou les décrocher, mais elles ne vivent pas en nous. Quand comprendra-t-on qu'il faut apprendre à l'enfant à parler d'abord, à chanter d'abord, longtemps avant de lire, d'écrire, de solfier, avant de manier un instrument, que celui-ci soit livre, plume, piano, violon, peu importe I L'instrument naturel en premier lieu : la voix, l'esprit, l'âme. On est habitué maintenant aux hardiesses que je sers toutes crues, vérités ou paradoxes; je puis donc ris* quer encore celle-ci : je voudrais que l'enfant n'apprît pas à lire et à écrire, qu'il ne connût ni ses lettres, ni ses notes figurées avant Page de dix ans, ce qui ne va pas à prétendre qu'on ne doive rien lui apprendre jusqu'à cet âge, au contraire ^ Mais en développant ses organes et ses membres, avant de le coller sur un banc, les yeux rivés sur un grimoire, on ferait de lui, au lieu d'un petit perroquet, un être agissant et pensant, dont les sens et le cerveau seraient aptes à recevoir toutes les suggestions de la nature et de la raison.
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Voilà que je me laisse emporter loin de nos évocations auditives. Il va sans dire qu'à des gens naturellement musiciens, dont Toreille est juste et exercée, je recommanderai révocation des airs qu'ils ont entendus. Vous remarquerez que ceci répond à la reconstitution dans le domaine verbal, mais les éléments sont à présent fournis par d'autres que par nous-mêmes comme dans la localité auditive.
Ils n'en auront pas moins d'intérêt pour un tempérament le moins du monde « sensible ». Après l'audition d'une symphonie, d'un drame lyrique, d'un opéra, d'une chanson, eflorcez-vous d'en évoquer une partie, quand ce ne serait qu'un passage, une phrase, un refrain. Chantez, fredonnez, sifflez, ou confiez l'évocation à la voix intérieure, à défaut d'autre; puis si vous êtes instrumentiste, vous jouerez la partie évoquée du morceau. C'est autant de pris sur l'ogre visuel, toujours disposé à tout dévorer.
Si vous n'êtes pas musicien, ni par nature ni par artifice, si la musique n'est pour vous qu'im bruit désagréable, ne sacrifiez pas pour cela complètement l'audition à la vision. Pre- ,
Dons on exercice très simple : vous apercevez dans la rue une personne dont la physionomie vous est bien connue (la mémoire visuelle a travaillé avec succès) mais quoique vous la connaissiez aussi de nom, longtemps ce nom vous échappe. Si vous la rencontrez plus tard dans le monde, tâchez que le renforcement du lien mnémonique (se rappeler ce que nous avons dit de la mémoire des noms propres) soit fourni par Faudition, c'est-à-dire par le timbre de voix de cette personne.
Et maintenant, mon correspondant, vous comprenez que dans la « création mentale de la scène animée » nous n'oublierons pas de faire parler nos personnages. Mais ce n'est pas suffisant : nous n'oublierons pas qu'aux environs du lieu de la scène un forgeron travaille : nous entendrons ses coups de marteau répétés ; dans la cour de la maison chante un pauvre diable; d'une fenêtre tombe un sou qui retentit sur le pavé ; le vent pleure dans la cheminée; nul bruit, assourdissant ou léger, ne nous échappera et cette musique des choses donnera à la scène un complément de vie dont nous chercherions en vain l'équivalent
dans la vision la plus énergiquement évocatrice, qui certes peut beaucoup, mais qui ne peut pas tout.
Nos autres sens n'auraient-ils rien à donner à la mémoire? Ce serait bien improbable; leur rôle est ici fort modeste, mais ce rôle, ils le remplissent à notre complète satisfaction. Quand j'ai affaire à un imprimeur, je lui demande de me fournir une feuille fraîchement sortie de la presse, et son odeur spéciale dont rien ne peut donner une idée à qui ne Ta pas flairée en homme du métier, me remet en mémoire la petite officine ou je as, à vingt-sept ans, mon apprentissage de « typo » et la grande imprimerie où j'usai mes yeux en qualité de correcteur, et soudain je suis de nouveau au courant des prix, du poids des papiers, de a l'œil » des caractères et du « foulage de la tierce ». Une pointe d'ail dans un gigot, ou dans une salade, évoque la tactique électorale du commerçant gascon, aspirant juge consulaire, dont je fus pendant trois mois le secrétaire accablé de besogne, et si je me trouve en rapports avec un des compatriotes de mon ancien patron, son verbiage et ses belles promesses ne me
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roaleroni pas aviuil que j'aie pa me mettre sur mes gardes* Aa nom de ma mémoire pratique je propose donc one motion de remerciements à mon odorat et à mon goût, charmés ou rebatés, mais en toat cas vivement frappés, et évocatenrs paissants.
J'onvre maintenant la barrière à mes évocations visuelles assagies par les revendications des antres sens. Mais quelle est ma stupéfaction à constater que mon observation non avertie n'accourt point au secours de ma mémoire! Je regarde, mais je ne vois pas, c'est-à-dire que je remarque peu de chose, et moins encore dans la bourgeoise pratique que dans le verbal éthéré.
J'ai assisté à un bal; au retour on me demande : quelle robe portait mademoiselle Une telle, avec qui vous avez dansé? Une robe bleue. — Vous en êtes sûr? — Absolument. — Eh bien, mon pauvre ami, ce bleu était du plus beau rosel C'est elle-même qui me l'a dit.
De plus en plus fort : je vois monsieur Un tel à peu près tous les jours; nous nous parlons ; nous sommes presque amis. Tout à coup je m'interroge : A-t-il toute la barbe ? Non 1 Si
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fait 1 Franchement, je n'en sais rien ; mais il porte des lunettes? à moins que ce ne soit un binocle...
Et devant l'incertitude qui règne dans nos réminiscences pratiques nous sentons le poil de notre chair se hérisser en songeant que nous pouvons être condamnés à mort sur la déposition d'un témoin qui jure sur son honneur nous avoir vu un soir déterminé, à six heures cinq minutes, sortant de la maison..., rue..., numéro.. , sur laquelle plane le mystère.
Un professeur de faculté d'une université suisse, dit un jour aux étudiants de son cours : (( Messieurs, vous n'êtes pas des imbéciles, vous n'êtes pas non plus des ignares, vous n'êtes pas aveugles et ne vivez pas dans la lune; eh bien, je parie qu'aucun d'entre vous ne décrira avec une exactitude même approximative la façade de notre Université et sa Salle des Pasperdus. A l'œuvre, messieurs 1 » Le résultat, le devinez-vous?
Il fut celpi que donne le petit jeu de société bien connu : Une personne écrit une simple, oh ! très simple histoire qu'elle raconte ensuite,
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en a pârte^ & one autre personne ; cette deuxième la raconte à une troisième et ainsi de suite. La dixième personne écrit à son tour ce qu'elle vient d'entendre, et l'on compare la version primitive à la dernière. Sauf exceptions, bien rares, les deux histoires n'ont plus que des rapports fort vagues, parfois elles n'en ont plus du tout.
Faiblesse de mémoire, observation presque nulle, inexactitude flagrante, impuissance d'évocation ou de reconstitution, tel est le bilan de ce pauvre esprit humain. Je parle, il est vrai, de l'esprit non astreint à une discipline, ni fortifié, ni assoupli par un entraînement gradué.
Le nôtre ne se trouve plus dans ces conditions déplorables, n'est-pas?
Mais sur la voie du progrès il s'agit d'avancer toujours, sous peine de reculer; piétiner sur place est impossible. Introduisez dans vos reconstitutions visuelles l'exactitude la plus scrupuleuse qui tiendra ses renseignements de l'observation la plus pénétrante. Ne vous fiez jamais à la fantaisie; hommes pratiques de toute catégorie, c'est ici que la supériorité
de votre coup d'œil sur celui de ces écervelés d'artistes et travailleurs intellectuels vivant d'abstractions va paraître au grand jour? Je n'en suis pas convaincu. Dans votre bureau, comme dans le cabinet de l'écrivain et dans l'atelier du peintre, la Folle du logis vient souvent faire des visites inopportunes. Vérifiez ses allégations, l'imagination se donne pour tâche d'enjôler la mémoire et de la tromper ; vérifiez sans cesse l'exactitude de vos reconstitutions en comparant leurs résultats, que je vous engage à ne pas écrire, avec la réalité qui, elle, ne se paie pas d'illusions. Le temps viendra où vous ne confondrez plus la vraie image mnémonique et son mirage.
Mais ne perdons pas notre temps en de vaines querelles. Travaillons ensemble; les observations de l'homme d'affaires seront profitables à l'intellectuel puisqu'ils ont, sinon exactement les mêmes aptitudes acquises, du moins les mêmes facultés naturelles, et que vous tous et moi employons à présent la même méthode.
Écoutez ce que m'apprend un marchand de papiers en gros :
« Je ne suis pas atteint de daltonisme; je
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distingae fort bien les couleurs «t même les nuances les plus délicates, mais j'éprouve une peine infinie à les « évoquer » comme vous dites, ce qui, dans le genre d'affaires que je traite, complique singulièrement mon travail. »
Ce commerçant appartient à la classe, p&a nombreuse, de gens chez qui l'auditif est plus puissant que le visuel, je suis certain qu'il est musicien de nature.
(( Suivant vos conseils, je me suis appliqué à rétablir l'équilibre mnémonique et j'ai pratiqué surtout les reconstitutions visuelles, après de fréquentes visions. Pour cela, moi qui ne suis pas artiste peintre pour un sou, je vous assure, j'ai pris bravement un album, des pinceaux, une botte de tubes pour l'aquarelle et je me suis campé devant un objet, une chaise, s'il faut préciser, et j'en ai reproduit le plus exactement possible la forme et la couleur.
En fait de forme, ce fut informe ; et comme couleur, un vrai barbouillage. Je ne me décourageai pas, je recommençai dix fois et quand j'eus obtenu une exactitude relative, je passai à une <( pochade » de nature morte, enfin j'attaquai un paysage. Toutefois ce n'était
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point là encore la partie ardue de Texercice que je m'étais proposé. Il s'agissait maintenant de reproduire de mémoire ma chaise, ma nature morte, mon paysage... Quelles peines cela me coûta, vous l'imaginez peutêtre, mais ce que vous croirez plus difficilement c'est que je suis arrivé à un petit résultat artistique dont je suis fier — oui, monsieur 1 mes amis disent sans hésiter en voyant mes études : ça c'est un broc, et ça un chaudron ! Quant au résultat pratique, le seul qui importe ici, il est excellent et j'évoque en un clin d'œil, sans l'aide de mon carnet d'échantillons tous les tons de papier que j'ai en magasin. )>
Je crois d'autant plus volontiers mon correspondant, que je suis moi-môme partisan d'une union entre l'activité pratique et le délassement artistique, celui-ci pouvant aider celle-là plus qu'on ne le supposerait avant d'avoir tenté l'épreuve. Je m'efforce d'amener à une collaboration féconde la plume, le crayon et le pinceau.
Je regrette de ne pouvoir faire entrer dans l'association le piano, le violoncelle ou même mie modeste mandoline. Mon éducation pure-
ment visoelle et livresque m'a empêché d'exe^ cer mon oreille et mes doigts. Du moins j'ai l'oreille juste et un peu de voix; dans la mesure de mes faibles moyens je supplée aa défaut d'instrument par le chant. Conune exercice pratique, j'essaie à tout moment de reconstituer des airs que je n'ai plus entendu depuis de longues années ; si un air flotte tout à coup dans ma mémoire, je le précise ; puis il faut que je puisse le localiser, nommer l'œuvre où il se trouve, puis voir l'artiste qui le chantait ou le jouait et, s'il est possible, dire le nom du chanteur ou du virtuose.
Un mot encore à mon correspondant à propos de sa façon de procéder pour obtenir des évocations visuelles exactes et rapides. Je rétonnerai sans doute en lui apprenant que beaucoup de peintres n'agissent pas d'autre façon, et notamment les impressionnistes, afin de rendre des effets fugitifs. Ils observent, ils contemplent et ils évoquent. Ainsi Turner, pour le fameux <c Train qui passe d (Rain, Steam and Speed) de la National Gallery à Londres.
Maintenant de l'évocation auditive et vi-
suelle, nous passerons sans peine à révocation des idées. Â vrai dire cette dernière est déjà en germe dans les deux autres. Vous avez lu un livre; vous, homme d'affaires, commerçant, industriel, un ouvrage d'économie politique, de finances, etc. ; vous, peintre, graveur, une biographie d'artiste; vous, savant, un traité ou une monographie; vous, littérateur, femme du monde, amateur de lecture en général, un poème, un roman? Retracez-vous les grandes lignes de T œuvre, puis les détails saillants, enfin les menues particularités; après quoi vous apprécierez la façon de traiter le sujet et vous exposerez les raisons de votre appréciation sur le fond et sur la forme. Alors vous relirez Touvrage, rectifiant au besoin votre évocation et comblant ses lacunes. Nulle nécessité d'écrire, à moins que la profession ne vous y contraigne, par exemple si vous êtes critique littéraire, et même dans ce cas, je demande que l'opération mentale précède l'autre et que vous écriviez pour ainsi dire sous la dictée de l'évocation. Je n'oserais conseiller la reconstitution orale, comme pour nos morceaux de poésie et de prose ; cet exer-
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cice prendrait trop de temps, et pour tout le monde aujourd'hui, le temps, c'est de l'argent. Rien qu'une reconstitution ou évocation idéelle orale, qui est extrêmement rapide, une simple expérience vous en convaincra; et la pratique en fera un exercice agréable qui vous empêchera de vous absorber entièrement dans le train train prosaïque des occupations de tous les jours.
Ce que nous venons de dire pour un livre on pourrait le répéter pour la comédie qu'on vient de voir représenter, le tableau d'un musée on d'une exposition, un paysage que l'on a admiré au cours d'un voyage, un superbe enfer industriel qu'on a visité. A l'unique point de vne pratique déjà vous apprécierez bientôt quelle souplesse cet exercice d'évocations instantanées donnera à votre esprit. Si vous êtes appelé à produire, à composer, quels avantages plus précieux encore vous fournira la mémoire idéelle I Mais quoi, dans un tel travail de création la mémoire n'a rien à voir I Elle a tout à voir au contraire. Rien ne se tire de rien, et ce que nous appelons créer, c'est faire un tout nouveau d'éléments épars autour de nous,
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modifiés par notre tempérament, mûris par notre jugement et notre goût, échauffés à la flamme de notre âme, mais rassemblés Sabord parnotre mémoire, modeste et fidèle Caleb dont nous sommes toujours disposés à méconnaître les services.
Et quel est le travailleur dont l'activité ne soit pas, à un certain degré, créatrice? L'ouvrier, l'artisan, lagriculteur, l'entrepreneur de travaux, ne créent-ils pas sans trêve, autant que l'écrivain, l'artiste, l'homme politique, peut-être davantage, et tous n'auront-ils pas intérêt à vivifier et à ennoblir leur tâche journalière au moyen d'évocations auditives, visuelles et idéelles ? L'orateur qui veut disposer de toutes ses ressources ne saurait, sans dommage sérieux, se passer de continuelles reconstitutions et évocations. Elles sont à la fois les rudiments de l'apprentissage et la condition essentielle de la pleine maturité du talent. Or, par orateur, j'entends tout homme appelé à prendre la parole en public; non seulement l'avocat à la barre, mais l'ouvrier à une séance du syndicat, le négociant à la Chambre de commerce, le médecin dans une confé-
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rence ou an congrès, le financier dans une réunion da Conseil d'administration, autant dire enfin chacun de nous. Il faudrait que, tous, nous fussions capables de parler en public, sans être forcés de lire; les notes devraient être réduites à un strict minimum, et la mémoire vivante devrait remplacer la morte paperasserie. Je ne veux pas que le discours soit appris par cœur, procédé dangereux et qui ne donne pas le change, à l'auditoire mais qu'il soit improvisé, c'est-à-dire soigneusement élaboré par l'évocation idéelle.
J'ai parlé d'apprentissage, voici en quoi il consiste : quand vous aurez entendu un discours politique, une conférence, vous le reconstituerez mentalement d'abord, puis de vive voix — ici la reconstitution orale est indispensable — et si vous voulez, par écrit; le tout très brièvement si le temps vous est mesuré.
Vous comparerez votre discours condensé avec l'original, qu'un journal reproduit in extenso et vous vous assurerez que du moins aucune idée importante ne vous a échappé. Quand vous aurez répété fréquemment cet exercice, vous serez capable d'appliquer la môme mé-
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thode de travail à vos propres discours, mais par révocation préalable d'abord de votre discours tout entier, fond et forme ; quand l'expérience sera acquise vous pourrez vous contenter d'une évocation idéelle; la forme ^ votis f abandonnerez avec avantage à ^inspiration instantanée. Si vous êtes bien pénétré de votre sujet, les mots se présenteront en abondance et dans le nombre votre mémoire verbale exercée choisira promptement et sûrement.
On raconte qu'un jour Pîtt, le célèbre homme d'État anglais, plaça sur une table son fils qui venait d'entendre le sermon dominical : répète quelque chose de ce que le pasteur a dit, ordonna-t-il. Pour toute réponse, le futur grand adversaire de Napoléon, qui était alors haut comme une botte, se mit à pleurer. — Tu n'es qu'un âne! s'écria le père. Le dimanche suivant, même mise en demeure, et l'enfant, après quelque hésitation, se tira assez habilement d'affaire en quelques mots ; il eut en récompense une friandise; mais huit jours après il sauta de lui-même sur son pié destal et débita un petit sermon fort bien tourné. Cette fois Timique friandise que le bambin voulut accep-
ter fut la prédiction paternelle : c'est toi qui plus tard sera le célèbre Pitt I Cette anecdote m'a été contée par mon oncle^ il y a au moins trente ans; je n'y avais guère prêté attention alors, et voici que, tandis que je l'évoque volontairement, j'entends et je vois le narrateur comme s'il était devant moi et me parlait.
Dans l'enfance et la jeunesse le phénomène d'assimilation se produit instinctivement et celui de localisation s'impose, parce que la mémoire éSTtiJute fraîche et que la primitive nature régit l'acuité; mais à ce moment l'aptitude à l'évocation active est encore très faible. Elle se dévelo^era avec l'âge si vous lui donnez une matière\tbondante d'exercice et si vous vous efforcez deV^^iplacer l'instinct défaillant par l'observatioik 1© jugement, la mémoire unis dans un mômeidessein et éclairés par la Raison. Dorénavant sans peine aucune et môme avec plaisir, l'évocation volontaire deviendra l'accompagnate ur de tous vos travaux et son auxiliaire efficace..
Grâce à notre activité nous conserverons longtemps, je l'espère, cette pleine puissance d'évocation présente qui contraindra }^ nié-
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cire déjà surchargée à recevoir les notions mvelles. Mais il faut bien se résigner à vieil- * ; * nécessité inéluctable qui dicte aussi le ivoir de céder la place aux jeunes; et d'ailors, nul ne peut Tignorer :
Qui n'a pas l'esprit de son âge.
De soD âge a tout le malheur.
msolons-nous : la vieillesse acceptée sans lagrin offre certaines compensations très ipréciables, entres autres la vivacité des souinirs d'enfance. Poursuivant la courbe d'exisnce qui l'incline vers ses jeunes années, le eillard, avec un fluide vital et une réceptivité némonique qui vont en diminuant, reconstîera instinctivement les impressions d'une )oque où l'instinct exerçait son activité resque à l'exclusion de toute autre. Il doit lutefois se tenir en garde, et contre l'inexactude des réminiscenses, et contre leur lassante ipétition. Il lui arrivera de raconter vingt ds aux mêmes personnes la môme histoire ni tient de la légende plus que de la réalité, à loins que, écoutant notre conseil, il ne se )porte fréquemment à l'aspect des choses et
ne relie ses évocations par des chaînons solides à la voix de ses auditeurs, à leur physionomie, à leur allure et à leurs gestes.