L'ORDRE MNEMONIQUE ORDRE SUPRÊME
Résumé en un éclair. — Ne point négliger les exercices verbaux! — Rubinstein, grand virtuose, grand travailleur. — Non la paix, mais la guerre. — Paperasserie et griffonnage. —Liberté, Responsabilité, Dignité. — La voie progressive vers l'idéal. — L'ami et l'ennemi ; deux sortes de livres. — Bureaucrate et Môle- Tout, môme aventure arrive à tous deux. — L'ordre dans le domaine matériel, dans l'intellectuel. — La lettre. — Le mot. — Le plan. — Le monsieur « débordé ». -^ Travail, talent et chance. — Moralité et bonheur de la vie.
Pierre à pierre — recherches, expériences, réflexions — nous avons construit notre Méthode. L'instinct en est la base, la raison va nous en fournir le couronnement. Mais avant d'achever notre œuvre, si nous examinions une dernière fois ses diverses parties pour nous assurer qu'elles sont solides et bien proportionnées? ensuite, d'un coup d'œil, nous pourrions apprécier l'ensemble.
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Nous avons pris la résolution de bâtir. Après que la volonté eût ohoisi le terrain mnémonique, toutes les ressources de l'initiative personnelle ayant été requises, la nature se mit en devoir de fournir les matériaux par le canal des sens : Vouïe d'abord, le plus instinctif de tous ; puis la vue qui déjà fait appel au jugement. Les membres ont demandé h collaborer avec les organes, en fortifiant par l'action, par le geste, les notions sensuelles. Nous avons tour à tour assimilé et reconstitué la matière verbale si riche, d'un maniement assez commode, et qui se trouve à la portée de toutes les activités, même les moins développées. Cela fait, comme nous ne sommes pas seulement corps, mais esprit et âme, nous avons pensé qu'un appel devait être adressé sans retard à l'intelligence, au jugement, au sentiment^ qui nous ont donné l'expression, la logique, Vémotioth Redescendant alors vers nos fondations, pour les mieux asseoir nous les avons définitivement posées sur le roc de l'ijiconscient. Nous avons pu enfin étendre nos constructions en choisissant désormais une matière pratique : noms propres, nombres, occupations les plus diverses.
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La Mémoire est-elle satisfaite de Tédifice que nous avons élevé pour elle au prix du maximum d* effort ? Temple, palais, maison ou chaumière, la demeure lui semble-t-elle habitable?
Si elle nous accorde son approbation, nous lui demanderons en récompense qu'elle veuille bien s'imposer le devoir de visiter fréquemment, sinon chaque jour, son nouveau domaine. Nous admettrons volontiers qu'à présent l'activité pratique réclame surtout ses soins et son attention ; mais qu'elle se garde de négliger jamais l'exercice verbal qui l'a vivifiée, assouplie, lui a révélé sa puissance, et du métier l'a conduite à l'habileté, peut-être au talent. Demandez aux plus brillants virtuoses, aux plus éclatants chanteurs s'ils ne font pas tous les matins encore, humblement, pieusement, leurs gammes et leurs vocalises I
Une dame disait à Rubinstein :
— Maître, pourquoi travailler chaque jour comme un esclave? Pour un artiste tel que vous, c'est là une peine bien inutile 1
— Madame, répondit le roi du clavier, si je cessais un seul jour de travailler, « je » m'en apercevrais ; si je cessais pendant une semaine.
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(X VOUS » VOUS en apercevriez; si je cessais pendant un mois, a le public même » s'en aperce vrait.
Je crois tout commentaire inutile. Dans notre modeste sphère d'activité, imitons le grand Rubinstein, en ce point, du moins : travaillons ! Mais sachez aussi qu'il n'est si grand artiste ou savant qui ne doive revoir sans relâche les premiers principes, bases de la création ou de la connaissance; donc ne négligeons point le verbal, travaillons toujours avec entrain nos gammes mnémoniques : morceaux de poésie et de prose.
Maintenant ouvrons la porte à la Raison annoncée, impatiemment attendue. Que ditelle? Ai-je bien compris?
Guerre sans merci à i^ Ordre...
Elle, que nous chargions du couronnement de notre œuvre, s'apprête à tout démolir 1 Estce une criminelle ou une insensée?
Laissez-moi donc achever, homme de peu de foi et de beaucoup de nervosité :
Guerre à l'Ordre obtenu au moyen de la paperasserie et du griffonnage. Et je n'en démordrai point.
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Commencez par jeter au panier cet éphémérîde qui s'étale sur le mur de votre bureau, ce calendrier qui trône insolemment au milieu de votre table de travail. Je suis de l'avis de Moïse, homme de Dieu, et je veux « apprendre à tellement compter mes jours que j'en devienne sage », mais n'est-il pas honteux que, pour atteindre ce résultat, nous devions implorer le secours de ces morceaux de papier? Au panier, vous dis-je, ou du moins au fond de vos tiroirs, d'où ils ne se seront tirés qu'au cas d'extrême nécessité, et comme simple contrôle d'une réminiscence vacillante. En la privant de l'aide constante et préventive de ce faux ami, j'oblige votre mémoire pratique à gagner activement sa date quotidienne, mais mieux que cela, je lui fais faire l'apprentissage de l'ordre mnémonique, le seul véritable, l'ordre suprême.
Nous consentons au sacrifice ; aussi bien nos calendriers les plus ingénieux, avec chiffres et noms apparaissant à de petites lucarnes et mis en mouvement par des faveurs bleues ou roses, ne nous empêchaient pas d'écrire septembre pour octobre et 18 cent pour 19 cent et des.... Mais nous ne comprenons pas bien ce que
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rOrdre mnémonique aura à voir dans cette affaire.
Voici : le quantième que vous avez trouvé vous-même dès le matin, qui est dès lors votre serviteur fidèle, se chargeravolontiers, si vous le voulez, de la police de votre journée entière; il suffira pour cela de lui communiquer un plan d'action que vous aurez élaboré mentalement. Il évoquera dans votre mémoire, au fur et à mesure des besoins, les rendez-vous qu'on vous a donnés ou que vous avez fixés, les affaires que vous devez traiter, le travail que vous vous proposez d'exécuter. Il ira jusqu'à vous tracer les grandes lignes de ce que vous aurez à faire demain, abandonnant les détails au quantième qui suivra et assumera la même charge de vigilance et d'exactitude. Relié par la mémoire pratique aux jours qui l'ont précédé, il reconstituera votre activité passée dans ses rapports avec la présente. Le soir vend, vous examinerez si l'ordre n'a point été altéré, et quand, par une circonstance fortuite, il l'a été, vous vous demanderez si votre volonté n'a pas eu quelque action dans le changement; vous apprécierez la force de Tévénement ou le
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motif qu'allègue la volonté. Ainsi à la volonté libre vous donnerez pour frein la responsabilité. Ne voyezrvous pas quel temps précieux cet ordre, prompt à établir et aisé à maintenir»
vous fera gagner ?
Je vois surtout les innombrables erreurs auxquelles il m'exposera. Depuis Tenfance, vous le savez, on m'a mis en garde contre l'oublieux moi-même, et bien que ma mémoire soit fortifiée, ma méfiance envers elle subsiste encore. Comme autrefois il me fallait des sommaires, des récapitulations, des emplois du temps, des aide-mémoire de toute sorte, il me faut aujourd'hui des agendas, des bloc-notes, des calendriers soigneusement annotés. Un tiens écrit vaut mieux que deux tu te souviendras!
Et moi, subversive Raison je vous réponds :
Votre écrivaillerie et votre paperasserie sont la consomption lente, mais assurée, de votre mémoire pratique et pour elle vous n'aurez r^ fait encore aussi longtemps que vous ne la nourrirez pas du pain des forts et de la moelle des lions. Je m'adresse aux « personnes d'affaires )» des deux sexes et de tout
âge, aux multiples degrés de Téchelle sociale, et j'ai le front de leur dire : n'inscrivez plus 1 Je vise directement Vactivité personnelle de récolier, de Tétudiant, du patron, de remployé, de l'ouvrier, de l'homme de peine (car il n'est personne aujourd'hui qui n'use et n'abuse de l'écriture), non moins que celle du savant, du professeur, de l'écrivain, de l'artiste, de l'homme et de la femme du monde (les relations mondaines sont aussi des affaires, parfois très compliquées), de la ménagère enfin (quelle affaire plus difficile que la direction d'un ménage) et à tous j'envoie la bonne nouvelle : adoptez mon mot d'ordre, rappelezvous 1 si vous voulez i^^roduire dans votre vie mnémonique, avec la ^responsabilité, une dignité inconnue jusqu'ici.
Âh I c'en est trop, et nous allons nous fâcher tout de bon. Comment, je brûleraîâr mes livres et mes mémorandums? Vous voulez donc ma ruine? J'ai une infinité de visites à rendre, et j'irai m'égarer à plaisir dans un dédale de jours de réception? Vous avez juré c3,e me brouiller avec mes meilleures amies? M^oi, je risquerais d'être « recalé » aux exameni^ ; et
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moi d'être « collé » tons les jeudis et dimanches ? Merci I Mon patron me charge de commissions aux quatre coins de la ville, et je ne mettrai pas sur un carnet le nom et l'adresse des clients ? Me procurerez- vous un autre emploi quand un oubli m'aura fait mettre à la porte?
Mon Dieu, je ne veux pas la mort du pécheur, pas même son salut immédiat, mais seulement sa conversion graduelle. Encore une fois, je ne vise ici que l'activité personnelle, intime de chacun d'entre nous : notable commerçant, je ne vous dis pas de détruire vos livres : le comptable est là pour les tenir selon le vœu de la loi et le vôtre ; et vous, potache, je ne vous pousse pas à la rébellion contre le règlement du lycée et les ordres de vos professeurs ; mais lorsque vous travaillerez seul, pour vous, pour votre mémoire pratique, vous substituerez notre nouvel ordre ingambe, fringant, vif comme la poudre, à l'ordre routinier, cul-dejatte oubéquillard.
D'ailleurs vous savez bien que si mes idées sentent parfois un peu le paradoxe, je ne pousse jamais leurs conséquences jusqu'à
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Tabsurde et quand je dis : n'inscrivez plus 1 je montre un idéal très lointain, mais dont nous pouvons sans cesse nous rapprocher. Ne brûlez pas aujourd'hui ce que vous adoriei hier encore ; ne massacrez pas tout d'un coupi en masse, vos carnets, vos mémorandums^ vos agendas. Au début inscrivez, paperasseï comme par le passé ; mais appliquez-vous à restreindre chaque jour davantage l'emploi des papiers et des hiéroglyphes. Que torgamor tion de nos travaux soit confiée d P esprit et qyf la lettre ne soit pour nom qu*un moyen de vérification en cas de doute, un soutien en cm de défaillance seulement.
Mais pourquoi cette turlutaine? car enfin quel autre nom donner à la prétention de faire de la mémoire la régulatrice, l'ordonnatrice et presque la dispensatrice de nos actions ?
Parce que j'aspire à la vie supérieure, intégrale. Je veux vivre d'une vie physique éne^ gîqueet je ne permettrai pas à mes sens et à mes membres de perdre leur souplesse et letv vigueur dans l'inaction; j'entends jouir d'une vie intellectuelle intense et je défends mes facultés contre la tyrannie écrasante du livre.
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La Bruyère le reconnaissait déjà, et Gœthe après lui : le livre, ce trésor, car je ne lui conteste pas ce nom, Tencyclopédie séculaire, magnifique et formidable, que chaque génération lègue après l'avoir augmentée à celle qui entre dans la vie et dans la science, est une lourde charge pour l'homme moderne en môme temps qu'un dissolvant d'activité.
Inventer, découvrir? Tout n'a-t-il pas été trouvé et exprimé depuis des milliers d'années qu'on pense et qu'on écrit, et quoi que je fasse, je n'aurai jamais autant de mémoire que ce Larousse qui occupe deux rayons de ma bibliothèque I
Réagissons, h tout prix, contre cette torpeur maligne. L'arbre refusera-t il cette année de porter des feuilles, des fleurs et des fruits sous prétexte qu'il en a porté au cou rs d'innombrables saisons précédentes? Pour remplir utilement et noblement notre mission d'homme, pour nous sentir vivre, pour être heureux dans la conscience de notre valeur personnelle, sachons inventer toujours de nouveau notre connaissance, donner une originalité nouvelle à la création artistique^ au fond
éternellement la môme. Les Caractères de La Bruyère sont-ils les Caractères de Théophraste? Oui, et pourtant, non I Et le soleil de la gloire luit pour tous deux.
Vous voyez que je ne suis nullement un vandale qui voudrait qu'on démolit les bibliothèques et qu'on mtt au pilon les écritures. Le livre, document, sera toujours pour nous un allié indispensable ; le livre, œuvre d'art, nous offrira toujours la joie pure et élevée qu'on trouve dans la contemplation du vrai et du beau; et puisque je mets ici du noir sur du blanc, je serais mal venu de déprécier l'écris ture, qui me permet de communiquer ma pensée à un public incomparablement plus nombreux que ma parole ne le pourrait faire.
L'inertie, le moindre effort, la paresse, la lassitude, le désir de moins vivre, voilà les entraves dont il s'agit de nous débarrasser. Je combats le livre-machine qu'on voudrait substituer à l'action et à l'idée, et l'écriture-grimoire, l'ennemi de l'ordre intellectuel.
J'aperçois un bureaucrate dans un sanctuaire du travail où tout est réglé comme du papier de musique : ici des cartons étiquetés, numé-