‹ Pour développer notre mémoire par l'audition, la vision, l'idée;Chapitre 24 sur 32 · L'ORDRE MNÉMONIQUE, ORDRE SUPRÊME · texte numérisé non relu

L'ORDRE MNÉMONIQUE, ORDRE SUPRÊME

rotés, remplis de dossiers dont chaque article a aussi son étiquette et son numéro répondant aux folios d'un répertoire; là, une bibliothèque dont chaque rayon est réservé à une certaine catégorie d'ouvrages ; sur la table, des feuilles volantes que des presse-papiers empêchent de voler. C'est admirable 1 Mais que notre homme se trompe; tout arrive 1 — qu'il mette par exemple, dans le carton V, 5* un acte qui devait se trouver dans le 1 B°, le voilà contraint de fouiller dans toutes ses archives pour retrouver le réfractaire. Il a agi par mégarde, soit ; mais il vous avouera lui-même, s'il est de bonne foi, que cela lui arrive souvent. Qu'estce à dire, sinon qu'en s'attachant exclusivement à l'ordre matériel, celui du carton, du dossier, des lettres et chiffres d'appel et du répertoire, il a laissé à l'abandon l'ordre intellectuel, celui qui réside dans l'esprit sous l'égide de la mémoire pratique?

Je considère maintenant dans un autre bureau un autre homme de plume qui s'agite au milieu d'un déluge de papiers et de livres encombrant la table, les chaises, la tablette de cheminée, et jusqu'au plancher. C'est moi, je

le reconnais sans vanité aucune, mais moi au temps jadis... je ne axerai pas autrement l'époque. Les exclamations qui m'échappent, vous les connaissez; nous les traduirons en langage mesuré :

— C'est inouï! c'est prodigieux 1 c'est révoltant! Impossible de mettre la main sur rien; on dirait que les objets se liguent pour se dérober à mes recherches...

Par un excès contraire à celui du bureaucrate, en donnant libre cours à mon désordre éparpillé, j'ai, comme notre ami, causé un dommage sérieux à ma mémoire pratique. A présent, j'ai décidé qu'à l'avenir celle-ci présidera à tous mes faits et gestes ; quand je mettrai librement tel objet à telle place, elle en sera avertie la première, mais à charge pour elle de me désigner cet endroit, bien en vue ou caché, dès que je le lui ordonnerai. A moi la liberté, à elle la responsabilité, cela est-il juste? Oui, car elle, c'est moi-même, et si je veux posséder la liberté, je dois me montrer digne de la responsabilité.

Cependant je vous avouerai, entre nous, qu'un certain désordre matériel ne me déplaît

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pas ; à la parfaite symétrie, je préfère un peu de fouillis. Les goûts sont si bizarres et celuici n'étant pas très orthodoxe, je me garderai bien de vous induire en tentation de m'imiter. Mais à Tordre intellectuel, je ne passe rien ; ses moindres fautes me trouvent inexorable, car je sais que chez lui il n'est point de degré du fouillis fantaisiste au pire gâchis.

Si j'ai introduit Tordre mnémonique rationnel dans mes affaires matérielles, il serait plaisant que je ne le fisse pas régner sur mon travail intellectuel. Et d'abord je redescendrai sans honte jusqu'à la cuisine du métier. Parfois — disons plutôt souvent — l'orthographe d'un mot me rend perplexe : trappe prend deux p, oui; mais chausse-trappe? Je n'écris pas le mot de deux façons ; ce serait courir le risque de fixer la forme incorrecte (ici logiquement incorrecte); je dis le mot, puis je \ écris et souvent le contraste qui m'a frappé autrefois entre le verbal et le figuratif, me suggère la forme usitée. Chaiisse-trape. Alors je consulte le dictionnaire. Tout est dans Tordre. Bien 1

Mais je serre Tordre de plus près encore. Je

ne veux pas que pendant le travail de ma pensée, la main fasse l'école buissonnière et se dérobe à l'empire de mon inconscient. Donc, pas de fautes d'inattention dont j'aurais honte aux yeux de mon correcteur, pas de participes qui ruent dans le brancard. Pas de brouillon, appel à Tordre paperassier. Le mot, la phrase du premier jet d'idée. Peu de ratures, appel à l'habitude du griffonnage. L'écrivain qui rature à force ne sait pas clairement ce qu'il veut exprimer, ou il n'a pas encore réussi à mettre de l'ordre dans ses évocations verbales et idéelles. Chose grave I tout à coup un terme me manque, ou celui qui me vient est notoirement insuffisant. Je n'ai pas recours à ce poison qui s'appelle le dictionnaire analogique. Je fais comme Flaubert : je me claironne une fois, dix fois s'il le faut ma phrase incomplète ou boiteuse (Flaubert employait un mot plus énergique que claironner) et le défaillant finit par répondre à l'appel. Peut-être sera-t-il moins exact que celui qu'aurait fourni le savant lexique, mais je l'ai trouvé, il m'appartient. Je n'ai pas à me reprocher de trahison envers mon ordre intellectuel.

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Montons encore et arrivons au plan. Un plan pour chaque chose et chaque chose à son plan, messieurs, nous répétait notre professeur de rhétorique, et je le remercie tous les jours de m'avoir chevillé dans la tête ce sage précepte. Pourtant s'il était aujourd'hui mon collaborateur nous ne nous entendrions pas : lui voulait un plan laborieusement rédigé pour l'ensemble et pour les détails, un plan à tiroirs dont l'ordonnance était immuable. Moi j'en veux un mental, que je pourrai façonner à nouveau en cours d'exécution, une terre à modeler que je pétrirai à ma guise. Si je l'écrivais je n'en pourrais plus rien faire ; c'est lui, qui par son poids mort, ferait de moi un esclave traînant son boulet. Fatalement je le briserais, il me faudrait encore l'écrire et, en fin de compte, je n'aboutirais qu'au désordre réel sous les apparences de l'ordre écrivassier ; il me serait impossible de mettre chaque chose à son plan parce que seules la lumière du travail et le feu de l'inspiration peuvent susciter chaque évocation au moment opportun. N'épargnez pas votre peine dans l'élaboration du projet, dans l'acquisition des matériaux, puis laissez

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toat bouillonner dans la pensée ardente et fiez- Yons à votre mémoire pratique inconsciente pour toat calmer, toat régler, tout ordonner. Vous craignez qu'au contraire tout ne déborde ? C'est bien le mot : même en renfermant mes occupations entre les digues des papiers et des écritures, je suis « débordé » 1 Ne me dites pas cela, ou je saurais à quoi m'en tenir sur votre compte. Vous avez tant de choses à faire que vous ne savez où donner de la tète ? Laissez donc : c'est précisément parce que vous paperassez et bavardez, mots synonymes, au fond, car paperasser, s'encombrer de notes, n'est-ce pas encore bavarder, par écrit? L'homme ménager de sa parole et de son encre; l'homme qui sait associer la mémoire pratique à la direction et à l'ordonnance suprême de sa vie, jamais cet homme-là ne sera débordé, toujours il restera calme sans se laisser gagner par l'universelle trépidation. Fût-il président du Conseil des ministres — et Dieu sait que ce n'est point là aujourd'hui une sinécure, il réussira à garder intact, au milieu du courant tumultueux des affaires, un petit îlot de loisir, retraite enchantée où régnera

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