II. DIEU, l’ange et l’homme
La saine philosophie veut que, dans nos spéculations.
nous procédions de l’homme .aux choses. Expliquer les choses par Vhomm\ . ' ^ ’ t-Mar-
tin (le philosophe
L’observation quotidienne nous apprend que l’homme est passible^ c’est-à-dire dépendant, et mortel^ c’està-dire sujet au changement divisible, séparable.
C’est ce qu’affirme Maxime de Tyr au lieu cité, et c’est ce que personne ne pourra sans doute contester.
En effet, que l’homme soit dépendant, non seulement, pour sa conservation, de tout ce qui l’entoure, mais pour son être, sa naissance, de son père et de père au père, du père éternel, c’est ce qui ne peut être mis en doute.
Qu’il soit mortel^ c’est ce dont nous acquérons la
preuve tous les jours, et si vous ne l’aviez pas su plus tôt, ma chère Sophie, vous le sauriez aujourd’hui par votre propre expérience.
Ce fait acquis sur la nature de l’homme, rappelonsnous que le positif nous fournit par opposition du négatif, et réciproquement.
Un être passible et mortel, l'homme, implique une entité impassible et immortelle, c’est-à-dire indépendante, et indivisible, immuable. C’est ce que nous appelons Dieu.
L’existence de Dieu est donc pour le moins aussi certaine que celle de l'homme ; n’en déplaise à la directrice de votre lycée et à ceux qui l’ont endoctrinée.
Mais quel rapport y a-t-il entre l’homme et Dieu ? Nous savons que le positif et le négatif correspondant s’excluent.
(( Le passible et l’impassible, dit Maxime de Tyr, le mortel et l’immortel sont des choses qui ne sauraient subister ensemble (1). »
Et un peu plus loin, p. 129 : (( Quand deux choses sont séparées par leur nature, tout moyen de les réunir est impossible, à moins qu’on ne trouve une nature mitoyenne qui ait quelque chose de commun avec l’une et avec l’autre ».
Entre Dieu et l’homme il faut donc, de toute nécessité, qu’il existe un être intermédiaire.
Quelle est la nature de cet être ?
Suivez bien mon raisonnement, ou plutôt celui de l'auteur que je cite.
Cet être intermédiaire ne peut être qu’impassible et mortel, ou passible et immortel, afin de tenir à la fois de Dieu et de l’homme.
(I) P. do la traduction qo (Lryde, 17C4)
Or, il ne peut être impassible, c’est-à-dire indépendant, exis-tant par lui-même, car il serait par là même immortel, il serait Dieu, il n’aurait rien de commun avec l’homme.
Il faut donc qu’il soit passible et immortel. Par l’immortalité il tient de Dieu et par la passibilité il tient de l’homme ; il est ainsi mitoyen entre Dieu et l’homme.
Cet être passible et immortel est ce que les anciens appelaient un démon ou un ange.
Nous avons ainsi trois sortes d’êtres ;
1® Dieu, impassible et immortel ;
2® L’ange, passible et immortel ;
3° L’homme, passible et mortel.
Mais que signifie ce mot : que l’homme est « mortel )) ?
Cela veut dire qu'il est composé de deux principes qui se séparent à la mort.
Ces deux principes, vous le savez, sont l’âme et le corps.
Réunis dans l’homme .ces deux principes sont séparables, l’homme est mortel. -Séparés, que deviennentils ?
Nous savons par expérience que le corps se désagrège, se corrompt, tombe en poussière et finit par échapper à nos sens.
Partant de ce principe que rien ne se perd nous supposons qu’il retourne au grand tout et qu'il entre dans de nouvelles combinaisons. Mais cette hypothèse repose sur cette autre hypothèse : que la matière du corps est quelque chose de réel, de substantiel, ce qui est loin d’être démontré, comme nous l’avons vu.
Quel que soit le sort du corps, il importe peu, pour notre objet; c’est de l'âme que nous avons à nous occuper,
Le propre de l'àme pendant la vie de Thomme, est de préserver son corps de la corruption.
Si l’âme unie au corps préserve celuî-ci de la corruption, à plus forte raison doit-elle en être exempte elle-même.
L’âme est donc incorruptible, c’est-à-dire immortelle.
Avant d’être unie au corps, elle était ange, après en être séparée, elle le redevient.
Vous voyez, ma chère Sophie, que l’homme est placé ici-bas entre deux mondes : entre le monde spirituel et le monde naturel.
De môme que Fange tient de Dieu et de l’homme, de même l’homme tient de Fange et de la bête. Pascal a eu raison de le dire. Il a également eu raison d’ajouter que l’homme n’est en ce monde ni l’un ni l’autre, ni ange, ni bête.
Mais il est évident que, dans l’autre, il redevient ange, c’est-à-dire que son âme, son principe supérieur, substantiel, survit au corps. C’est ce que je voulais vous démontrer.
La démonstration vous paraît-elle satisfaisante ? Résumons-là, afin de bien nous rendre compte de aa logique.
La véritable substance universelle, ce qui soutient et contient tout, n’est pas la matière ni la force, mais l’esprit, c’est-à-dire Fâme.
2® La substance étant indestructible, l’âme est donc immortelle.
L’homme est passible et mortel.
4” Les idées positives et négatives se démontrent re 3 ciproquement. Il s’ensuit que Fhomme prouve Dieu, et que Dieu est impassible et immortel.
Les idées positives et négatives correspondantes s’excluent. Pour établir la relation entre Dieu et
l’homme, il faut donc un être intermédiaire, passible et immortel ; c’est l’ange.
6® L’âme de l’homme (son principe vivifiant, préservant le corps de la corruption doit être a {ortiori incorr^uptible elle-même, par conséquent immortelle.
7® L’esprit ou l'âme étant la substance de toute chose, l’homme réel, c’est son âme. L’âmo étant immortelle l’homme est de nature angélique.
Je vous engage, chère Sophie, à relire plusieurs fois ces démonstrations, afin qu’elles- se gravent bien dans votre esprit Lorsque vous serez familiarisée avec ces idées, vous les trouverez très naturelles et vous serez étonnée de ne pas les avoir découvertes vous-même par la seule réflexion.
Mais vous devez comprendre qu’il faut quelque effort d’attention pour concevoir des idées, très simples en réalité, mais dont on ne vous a jamais entretenue dans les écoles à tous les degrés par où vous avez passé.