III. — L'iNFiaMlTÉ DE NOS SENS
Lorsque vous aurez un peu médité sur ces idées, vous conviendrez sans doute qu’elles sont très logiques, car je sais que vous avez l’esprit droit et le cœur sincère, malgi'ô tout ce que l’endoctrinage scolaire a fait pour les pervertir.
Mais vous me direz : « 11 est évident que quelque chose 80 sépare du corps au moment de la mort, puisque l’organisme se développe, se maintient pendant la vie et qu’il se décompose après la mort. Nous appelons ce quelque chose l’âme ; mais nous ne voyons pas cette âme se séparer du corps, et rien ne prouve
qu’elle ne soit pas un effet de la matière, une pr/3duction du corps lui-même, une sécrétion du cerveau, comme Ta dit Cabanis, et qu’elle ne s’anéantisse pas avec la vie, comme le fait la lumière quand on éteint une bougie ».
Vous voyez que je ne recule pas devant l’objection, et que je l’expose dans toute sa force. Essayons maintenant de la résoudre.
Permettez-moi d'abord de vous répondre que, de ce que nous ne voyons pas Tàme sortir du corps, il ne s’ensuit nullement quelle ne lui survive pas.
Il y a beaucoup d’autres choses, qui échappent à nos sens et dont l’existence n’est pas moins certaine. Nos sens sont très bornés, et ils sont fort loin d être la mesure de la réalité des choses.
Noti'e ouïe par exemple, perçoit les vibrations sonores ; mais il ne les perçoit que dans certaines limites, lesquelles dépassées, en bas comme en haut, il ne perçoit plus rien.
Et pourtant les vibrations inférieures ou supérieures en nombre existent, nous avons des moyens certains, quoiqu'indirects de nous en assurer.
Quelquefois, alors qu’elles échappent à un sens, elles deviennent perceptibles pour un autre.
Les vibrations lumineuses, perçues par la vue, sont infiniment plus subtiles que les vibrations sonores ; et, encore ici, il y a des limites.
Les corps échappent à notre sens de la vue de bien des manières : par leur ténuité, par leur éloignement, par leur transparence.
A l’aide du microscope, nous pai'venons à reculer les limites de la petitesse perceptible, et à l’aide du téles- .cope nous rapprochons les distances ; mais nous ne faisons que reculer la difficulté et non la résoudre. Plus l’instrument est puissant, plus U nous prouve l’infir-
mité de nos sens et leur insuffisance à juger de la réalité des choses.
Quant à la transparence, nous n’avons aucun moyen direct de voir les corps doués de cette qualité. Nous ne voyons un cristal que par comparaison avec les corps opaques qui l'entourent ou par les reflets de lumière qu’il détermine.
Sans même supposer que les dimensions de l’dme sont trop exiguës ou son éloignement trop considérable pour que nous puissions la voir, il suffit donc qu’elle soit diaphane, que son enveloppe soit formée d’une matière aussi pure que le cristal pour que nous ne puissions pa.s la voir.
Nous ne sommes donc pas en droit de conclure, de ce que nous ne voyons pas fàme sortir du corps, qu’elle ne lui survit pas.
Nous ne la voyons pas davantage pendant la vie qu’au moment de la mort ; et pourtant nous avons reconnu qu’elle existe et que nous sommes même plus certains de son existence que de celle de la matière.
Pendant la vie, nous ne connaissons l’âme que par ses effets, qui consistent à animer le corps, le former, le développer, le préserver de corruption.
Après la mort, nous ne pouvons également la connaître que par ses effets, et c’est ce dont nous nous occuperons plus loin.
Quant à dire que l’âme est un effet de la matière, je ne fvois pas isur quelles, raisons on pourrait fonder une pareille hypothèse.
Rappelez-vous, en effet, que nous ne connaissons directement rien au monde que le mouvement.
Par son intermédiaire nous acquérons indirectement les idées de matière, de force et d’esprit ; mais- ces idées ne sont que des absti^actions ; nous ne connais-
sons nullement l’essence de ces entités que nous appelons matière, force et esprit. .
Le mouvement est sur la’ scène du monde. Nous, spectajeurs, le percevons. Mais la matière, la force et l’esprit sont derrière le rideau. Nous les devinons ; nous sentons que Guignol ne remue pas tout seul, mais nous ne saurions dire si c’est un homme, une femme ou un enfant qui tire la ficelle.
Dire que la matière est le principe de l’esprit, c’est fonder une hypothèse sur une autre hypothèse, et, de pl»is, cette série d’hypothèses est contradictoire dans les termes même, puisque nous avons vu que la matièi’e, par sa nature et par son nom, était passive ; elle ne peut donc rien produire, rien mouvoir ; elle ne peut même pas se mouvoir elle-même, car elle serait à la fois active et inactive ce qui est contradictoire.