CHAPITRE YI
La discipline.
— Se faire, au début de sa carrière artistique, un plan général de la vie, longuement médité, bien étudié, et ne jamais en dévier.
— Rien n’est plus important, en art, que de partir d'un bon pied; sinon, il vaut mieux attendre un peu.
— L’indétermination de la tâche à accomplir est la cause de la perte de beaucoup de temps et du mauvais emploi des facultés.
— Aller droit au but, et de tout cœur, ne point s’embarrasser de ces mille considérations qui, prises à part chacune, ne paraissent pas dangereuses, mais dont la masse devient, comme celle des herbes d’un étang, une entrave qui paralyse les mouvements et peut faire noyer.
— Jamais le temps ne fait défaut à l’artiste qui sait bien le prendre.
— Les paysans de la vallée de Campan, dans les Pyrénées, à qui l’on demande combien il faut de temps pour atteindre le pic du Midi, ont l’habitude de répondre : « Quatre heures si vous allez doucement, six si vous allez vite. »
— Si vous n’accordez à votre besogne que la moitié de votre attention, vous y mettrez deux fois plus de temps.
— Peu suffit à chaque jour, si chaque jour acquiert ce peu.
— Toutes les œuvres d’art procèdent de l’accumulation méthodique et continue d’efforts, si petits qu’envisagés en eux-mêmes, partiellement, ils paraissent hors de proportion avec l’œuvre réalisée.
— Par la discipline sévère du travail, se garder de la rêverie, abandon de la volonté, où l’attention devient inconsciente et purement mécanique, où les rapports avec la vie se détendent jusqu’à la plus flottante indétermination, qui confine au rêve. Rien ne diffère plus que le rêveur du penseur, de l’observateur, dont l’attention est un effort commandé par la volonté, et soutenu par l’énergie.
Le procédé de mettre les bouchées doubles pour regagner le temps perdu est exécrable. Le travail sérieux est fait de calme, de mesure et de persévérance; ainsi, il peut durer longtemps, et devient fécond parce qu’il est facile. Il faut savoir se reposer, changer de sujets et se rafraîchir les idées. Quand on a peint huit jours sur la même toile, c’est assez; plus serait trop, et l’on ne produirait rien de bon.
Bouguereau.
Mettre beaucoup d’ordre dans ma vie et chasser l’inquiétude.
Th. Chassériau.
Faire que chaque journée produise un vrai travail et quelque profit; savoir le matin ce que je veux faire durant le jour, l’écrire sur ma table. Liquider toutes les choses commencées; avant que cette liquidation soit terminée, ne rien entreprendre, pas même à l’état d’esquisse ou de souvenir. Le matin et le soir, me priver des choses nouvelles
THEODORE GHASSERI A U
PEINTRE
PRINCIPALES ŒUVRES
Le Tépidarium ; — La Chaste Suzanne ; — Desdémone ; Décoration de l’hémicycle de Saint-Philippe du Roule, à Paris; Peintures murales du grand escalier de la Cour des Comptes, au quai d’Orsay, à Paris (incendiées en 1871);
Décoration de la chapelle de Sainte-Marie-l’Égyptienne, à l’église de Saint-Roch, de Paris;
Portrait de Lacordaire ; — Portraits de deux sœurs.
que j’aimerais à faire. Cela me distrait de ce que je dois faire pour achever mes commandes.
Galland.
Travaillez bien, ayez beaucoup d’ordre dans tout ce que vous faites, un ordre de géomètre dans ses calculs. Rien n’est au-dessous de l’attention d’un artiste qui vise à s’exprimer purement.
Ma méthode de travail? Mais elle est celle de tous ceux qui savent travailler et qui ne se posent pas en improvisateurs : de l’ordre, de la patience au service du rêve à faire éclore, voilà tout. C’est vieux comme le monde.
Voyez-vous, il n’y a encore de repos que dans le travail, les habitudes prises, le régime exact et sain. Le reste n’est que fatigue, à moins de ces plaisirs, de ces distractions de haut goût, qui vous arrachent à vous-mêmes, et dont je ne saurais deviner la nature, tant mon tempérament s’y refuse; il faut être pour cela un artiste en oisiveté, savoir massacrer le temps avec talent, et celui-là m’est refusé.
PlJVIS DE CHAVANNES.
Le grand architecte Percier, qui, en collaboration avec Fontaine, travailla constamment pour l’Etat, au Louvre, aux Tuileries, et dans les palais et les châteaux de Versailles, de Fontainebleau, de Compiègne, etc., sous le premier Empire, sous la Restauration et pendant le règne de Louis-Philippe, a conté lui-même, dans une lettre peu connue, comment, lors de son séjour à Rome comme élève de l’Académie de France, il faillit, par manque de discipline, dans son travail et dans ses études, compromettre sa vocation et perdre ses plus belles années, celles de la jeunesse : « Jeté tout d’un coup au sein d’une ville remplie de chefsd’œuvre, j’étais comme ébloui et hors d’état de me faire un plan d’études. J’éprouvais, dans un saisissement, ce
tourment de Tantale, qui cherche vainement à se satisfaire au milieu de tout ce qu’il convoite. J’allais de l’Antiquité au Moyen âge, du Moyen âge à la Renaissance, sans pouvoir me fixer nulle part. J’étais partagé entre Vitruve et Yignole, entre le Panthéon et le palais Farnèse, voulant tout voir, tout apprendre, dévorant tout et ne pouvant me résoudre à rien étudier. Et, qui sait jusqu’où se fût prolongé cet état de trouble et d’inquiétude, ou l’inquiétude tenait de l’ivresse et où il y avait du charme jusque dans la perplexité, si je n’eusse trouvé un guide qui me sauvât de moi-même en me rendant à moi-même! Ce guide fut Drouais, qui avait été témoin de mon anxiété, qui partageait ma passion, et qui répondit à ma confiance par son amitié. Drouais joignait au sentiment élevé d’un artiste les lumières d’un esprit cultivé. Travailleur infatigable, il venait me réveiller chaque jour. Je partais avec lui de grand matin. Nous allions voir ensemble quelqu’un de ces grands monuments dont Rome abonde. Là, il m’indiquait ma tâche de la journée ; et, le soir, il me demandait compte de mon travail. Sans Drouais, perdu au milieu de Rome, je l’aurais peut-être été pour moi-même ; avec Drouais, je me retrouvais dans Rome tout ce que j’étais; et c’est à lui que je dois d’avoir connu Rome tout entière, en devenant moi-même tout ce que je pouvais être. »
Chaidet ne travaillait qu’à ses heures, et sa méthode de travail était de ne jamais violenter l’inspiration, de l’attendre patiemment en se livrant à des études. Sa verve ironique s’exerçait impitoyablement aux dépens des artistes qui arrivent régulièrement devant leurs tableaux, sous l’impulsion d’une inspiration de commande, et besognent mécaniquement : « Jean, venez donc, je suis prêt; montez la machine. » Jean tourne la clef, et l’artiste se met à l’œuvre. Quand arrive l’heure du dîner, notre artiste se sent fatigué. « Eh bien, Jean, venez donc; m’avez-vous oublié? Il est cinq heures, cependant; allons, vite, arrêtez la machine. »
PUVIS DE GHAVANNES
P E I N T Pt E
PRINCIPALES ŒUVRES
L'Enfance de sainte Geneviève, et Sainte Geneviève ravitaillant Paris (Panthéon);
Décoration de l’escalier de la Préfecture, à l’hôtel de ville de Paris ;
Le Bois sacre' cher aux Arts et aux Muses ;
L’Inspiration chrétienne ; — Vision antique (Musée de Lyon) ;
Décoration du grand amphithéâtre de la Sorbonne; Marseille, colonie grecque; — Marseille , porte de l’Orient (Graud escalier du Musée de Marseille);
Décoration du péristyle de la Bibliothèque publique de Boston ; Décoration du Musée de Picardie, à Amiens;
Décoration du grand escalier du Musée de Rouen.
Il ne faut point confondre l’ordre et la méthode avec la régularité d’un mouvement d’horlogerie.
Si Puvis de Chavannes a pu produire un si grand nombre d’œuvres monumentales, de premier ordre, dont la dernière, le Ravitaillement de Paris par sainte Geneviève , au Panthéon, est aussi puissante, aussi fraîche que la première, la Paix, du musée d’Amiens, c’est grâce à la discipline sévère qu’il s’était imposée dès ses débuts dans la carrière artistique.
En quittant l’atelier de Couture, où il n’avait rien fait, le jeune peintre louait un gymnase d’orthopédiste, et y travaillait cénobitiquement pendant trois ans; puis, en 1852, il s’installait dans l’atelier de la place Pigalle, qu’il ne quitta qu’un an avant sa mort, et y organisait une académie pour un groupe de camarades, entre autres Rida et Ricard, travailleurs comme lui, et désireux d’étudier, chaque jour, d’après le modèle vivant. Unis par les liens d’une amitié profonde, les uns et les autres s’enseignent mutuellement le métier au cours de ces séances, et dans les longues et passionnées conversations sur l’art qui les suivaient régulièrement.
Le futur maître décorateur s’était fait, de cette manière, des habitudes de travail régulier et méthodique dont il ne se départit plus jamais.
Pendant un assez long temps, des mois souvent, l’idée de la composition à peindre restait en gestation dans le cerveau de Puvis de Chavannes, mais en se rappelant fréquemment à ses yeux qui traduisaient instinctivement, par des croquis, les premières, rapides et sommaires sensations. Quand l’idée s’était formée, et semblait lui frapper au crâne pour demander à sortir, l’artiste jetait sur le papier un dessin qui résumait ce qu’il avait vu, sa vision. A partir de ce moment, il entrait dans la période, longue et laborieuse, des études nécessaires à la préparation des matériaux de la peinture.
Le matin et le soir, pendant la course à pied qu’il faisait presque chaque jour pour se rendre de la place Pigalle à son atelier de Neuilly, — cinq kilomètres et demi, — il médite et travaille mentalement; il dessine des yeux. Le ciel, l’atmosphère, les parcs, les jardins, les arbres, les maisons et les passants lui sont une inépuisable matière à observations de groupes, de gestes, de lignes, de lumières, et de couleurs ; il se documente, n’étudiant que ce qui peut et doit lui être utile, nécessaire, rejetant impitoyablement, ou plutôt ne voyant même pas ce qui ne saurait l’intéresser pour sa composition future.
Le peintre est-il aux champs, dans la montagne, au bord de la mer, la méthode d’élaboration de l’idée n’est point différente ; il la décrit lui-même ainsi dans une lettre à un ami : « Je suis parti, le lundi 25 août, pour Honfleur, où je suis resté dans les plus précieuses conditions morales jusqu’au vendredi 5 septembre. Là, travail de tête, travail des yeux, récolte d’effets, et, brochant sur le tout, évocation en moi-même des figures appelées à compléter la composition. Une fois tout ce monde tiré du néant, entrevu, et les places indiquées, j’ai dû rentrer à Paris pour demander à la nature son autorisation et marcher sûrement. »
Puis, venait la préparation du carton, que l’artiste définissait de cette façon spirituelle : « Le carton, c’est Je livret; la peinture, c’est l’opéra. » Par suite du travail de documentation, chaque figure de la composition a son dossier de dessins d’après nature, dont il fait une sélection d’après leurs qualités d’adaptation au sujet, sélection suivie de la réduction et du décalque des meilleurs. A ce moment, le dessinateur se transforme en metteur en scène qui fait manœuvrer ses personnages, les dispose sur sa scène; et, quand leurs attitudes et leurs places sont devenues définitives, interviennent la mise au carreau, et le report sur la toile en grandeur définitive d’exécution.
Pour la peinture, comme pour le dessin, aussitôt qu’il avait eu sa vision, l’artiste jetait sur le papier d’innombrables pochades, où sont notés minutieusement les jeux de couleur, de lumière et d’ombre, avec lesquels l’idée lui
était apparue; et ces premières pochades se résument bientôt en une esquisse, exclusivement de couleur, qui sera constamment, pendant toute la période d’exécution, son modèle, sa pierre de touche, son diapason.
C’est ainsi que, acquise par un labeur quotidien, par une discipline sévère, la maîtrise du dessinateur et du peintre a rendu Puvis de Chavannes apte à concevoir et à exécuter les entreprises les plus hardies et les plus vastes, dans des conditions d’ampleur et de rapidité qui ont étonné, en ce temps de rapetissement et de dépression des volontés, des énergies, et des ambitions.