CHAPITRE VII
La santé.
— Assurez-vous une belle santé. La première condition du succès définitif, et durable, dans la vie, est d’être un animal supérieur, insensible à la fatigue, par conséquent au découragement.
— Tous les arts sont essentiellement athlétiques. La tête, le cœur et la main doivent marcher de compagnie dans le travail de l’artiste.
— Seuls peuvent devenir de vrais artistes ceux qui sont vigoureux et forts, qui sont capables de concentrer toutes les facultés, physiques et intellectuelles, sur leur œuvre, de se mettre tout entiers, corps et âme, dans ce qu’ils font.
— Il faut donner à son corps la souplesse qu’on veut donner à son esprit.
— La sensibilité de l’artiste est en raison de sa vitalité.
— La volonlé et l’énergie sont inséparables d’un bon système nerveux.
— De la débilité physiologique résulte presque toujours l’absence de personnalité, qui est indispensable pour la production de l’œuvre d’art.
— Comme le tempérament d’un artiste est sa nature, et comme c’est le tempérament qui fournit à l’artiste son idéal,
il y a nécessité pour lui de développer sa nature par une bonne hygiène morale.
— L’hygiène morale, qui se préoccupe à la fois du corps et de l’esprit, est l’art de maintenir et d’augmenter la puissance de réaction de l’organisme, d’écarter, dès qu’elle apparaît, toute cause capable de porter atteinte aux facultés intellectuelles, et de se garder de deux périls qui les menacent constamment : s’attacher avec trop d’ardeur au développement de la force du corps, et se complaire avec trop de volupté dans le fonctionnement de la pensée pure.
— La santé préservera l’artiste des terribles maladies morales qui le menacent plus que tout autre homme intellectuel : la veulerie, le découragement, le pessimisme, etc., et qui conduisent à la folie ou à la mort.
Chacun de nous, en naissant, apporte sa constitution physique et intellectuelle : c’est le premier acte de la Destinée, ainsi que son point de départ. Tant mieux pour les robustes, leur existence entière s’en ressentira : la santé est une longue vie sans souffrances. Malheur aux débiles ! Aux autres les réussites de toutes sortes, les trouvailles heureuses et les traits d’esprit sans nombre. La maladie est une défaite, la bêtise une autre. Aux hommes de génie il faut souvent ces deux forces : intelligence, santé.
Dalou.
Il faudrait sortir tous les jours avant dîner, s’habiller, voir ses amis, et sortir de la poussière du travail. Se rappeler Montesquieu qui ne se laissait jamais gagner par la fatigue, après avoir donné à la composition un temps raisonnable.
Delacroix.
Tout d’abord, les artistes sont essentiellement nerveux; non pas que leur tempérament primitif soit ainsi fatale-
ment constitué, mais parce que leur genre de production les amène sans répit à modifier la nature équilibrée pour la remplacer par des impressions fugitives, multiples et capricieuses. Tout homme qui travaille pour le public en général, qui est soumis au jugement de la foule, qui a à lutter contre les enthousiasmes irréfléchis ou les dénigrements exagérés, se sent graduellement atteint par cette modification nerveuse, et, de robuste et calme qu’il pouvait être jadis, arrive en peu de temps à l’inquiétude et à l’énervement chroniques.
Ch. Garnier.
La santé est la vigueur du corps en même temps que celle de l’esprit; sans elle, on ne peut produire des œuvres sérieuses, car elles nécessitent un long travail préparatoire d’abord, et une rude tache ensuite pour l’exécution. On maintient sa santé par l’exercice physique et aussi par l’exercice intellectuel, et c’est aussi un moyen de prolonger la vie dans de bonnes conditions.
Gérome.
Ne pouvoir plus mettre sur la toile les quelques pensées que j’ai encore vives et claires dans le cerveau : j’ai peine à m’habituer à cette idée. Deux années de souffrances m’ont rendu bien timide et craintif, et, outre le besoin que j’aurais de travailler pour les miens, ce n’est pas là tout à fait vivre pour un artiste.
Paul Huet.
Le grand art a besoin de vigueur physique, non moins que d’intime tranquillité.
Meissonier.
A soixante-dix-neuf ans, Carie Vernet faisait, chaque jour, une promenade à cheval au bois de Boulogne; son fils Horace passait pour un des meilleurs cavaliers de l’époque.
PEINTRE PAYSAGISTE
né en 1819.
PRINCIPALES ŒUVRES
Ruines du château cl’ Hérisson;
Les Bords de V Aumance ;
Le Saut du Loup ; — l Jn Torrent dans le Var ; Les Bords du Rhône; — Les Bords du Loing ; Prairie dans le Bourbonnais.
Rude fréquenta assidûment les salles d’armes de Paris jusque dans sa vieillesse. On conte de lui cette piquante aventure : un jour, il faisait assaut avec une des plus fines lames de Paris, et boutonnait à chaque coup son adversaire; celui-ci disait toujours : « Pas touché! » Rude fit mettre du blanc, puis du rouge aux fleurets. L’adversaire s’obstinait à nier les coups. « Eh bien! déboutonnons les fleurets, » répliqua l’artiste. Ce fut fait ; et l’on se battit jusqu’au sang. Grand marcheur, Rude passait, pendant la belle saison, ses dimanches à parcourir la campagne, aux environs de Paris, avec sa femme et quelques amis intimes.
« Maintenant que je ne les ai plus, écrivait Meissonier dans ses Souvenirs et Entretiens , je peux bien parler des forces et de la souplesse de ma jeunesse. Tous les exercices du corps me plaisaient et me passionnaient, la marche, la nage, l’équitation, les armes, les jeux de boules, etc. » La distraction de Meissonier, dans sa jeunesse, dit O. Gréard dans une étude biographique du maître, c’était de s’exercer à tous les jeux de force et d’adresse. Quelques années plus tard, quand il habitait l’île Saint-Louis, agile, vigoureux, hardi jusqu’à l’imprudence, il battait la Seine à la jgaffe, du pont des Tournelles au pont Marie, sur de méchantes galoubilles qui faisaient eau de toutes parts; escaladait les tours de Notre-Dame en cherchant YAnankè de Victor Hugo, et risquait, chaque dimanche, de se noyer ou de se rompre le cou. A Poissy, il canotait et montait à cheval avec passion; il nageait remarquablement. C’était le fruit d’une éducation entreprise de bonne heure avec énergie. Il était fier de ses muscles, et ne se fâchait pas, rue des Lombards, qu’on le félicitât de redresser un tonneau de six cents livres. C’est qu’il s’armait pour la lutte qu’il sentait inévitable, s’aguerrissait pour les privations qu’il voyait venir.
Henri Régnault était venu au monde débile et frêle; ses parents eurent beaucoup de difficultés à l’élever; mais, dès sa première jeunesse, ambitieux de surpasser tous ses camarades, et ayant appris de ses maîtres que, pour réussir dans la vie, il faut avoir une belle santé, il s’adonna avec passion aux exercices corporels, et acquit rapidement une vigueur et une agilité exceptionnelles, qui faisaient l’étonnement et l’admiration de ceux qui l’avaient vu enfant. Il avait le goût de l’équitation, et se plaisait à monter des chevaux fougueux, pour raidir sa volonté et ses muscles dans cet exercice violent et dangereux. Un de ses amis, M. Angellier, a conté un de ces exploits, pendant qu’il était pensionnaire de l’Académie de France, à Rome. Le jeune peintre possédait un cheval très doux et infatigable, dont il était très satisfait; mais, ayant appris qu’il y avait dans la ville une bête qui avait jeté à terre deux attaches d’ambassade, et qui avait failli tuer un commandant de zouaves, il l’acheta pour la dompter. La lutte entre l’animal et le cavalier dura deux jours. A la seconde séance, après avoir rué et s’être dressé sur ses jambes pendant trois quarts d’heure, le cheval prit le mors aux dents, et alla donner du poitrail contre un tombereau. Le choc enleva le cavalier de sa selle, et le projeta de l’autre côté. Si une pluie abondante tombée une heure auparavant n’avait pas détrempé le sol de la route, Henri Régnault se fût fracassé le crâne. La mésaventure ne le corrigea point; il remontait à cheval quelques jours après.
De Madrid, le jeune peintre écrivait à son frère, à propos de relations amicales qu’il avait nouées avec des gitanes et des bohémiens : « Je les ai épatés, l’autre jour, en marchant sur les mains et en sautant deux chaises à pieds joints, et cinq chaises avec élan. Ils disent qu’ils n’avaient jamais vu ça; et, depuis ce jour-là, ils m’estiment plus encore. »