CHAPITRE X
L’ordre et la méthode.
— Etre artiste, c’est être apte à inventer, à choisir, à comparer les combinaisons harmonieuses diverses, les plus conformes à l’idéal prescrit par le tempérament.
— Inventer, c’est-à-dire trouver, — suivant l’étymologie du mot, — est, entre un groupe de sensations éprouvées, retenir ou éliminer les unes, inférioriser ou supérioriser les autres.
— Tant que, dans un modèle, dans un site, il n’y a rien qui détermine un choix de sensations, il n’y a pas de motifs.
— Devant un modèle, l’artiste n’invente ni le corps, ni les gestes, ni l’allure ; devant un site, ni le sol, ni les arbres, ni le ciel ; il choisit, entre toutes les sensations éprouvées, celles qui correspondent le mieux à son idéal, à ses aspirations, à ses curiosités.
— L’effet est le résultat obtenu de cette opération, c’està-dire l’harmonie établie entre les sensations choisies par l’artiste.
— L’œuvre d’art, comme l’être vivant, naît, grandit, et se développe, en s’assimilant les éléments qui lui conviennent, et en rejetant ceux qui lui sont inutiles ou nuisibles.
— Il faut bien se mettre en tête qu’en art, pas plus qu’en
toute autre manifestation de l’activité humaine, il n’y a de hasard.
— Ce que l’artiste, le plus souvent, considère comme une chose bien trouvée, n’est que la conséquence logique d’un raisonnement instinctif.
— La clarté, c’est-à-dire l’ordre et la méthode, avec laquelle sont exprimées les sensations, détermine la suggestion, parce que, dans l’impression d’être uni de cœur et d’âme avec l’artiste, la satisfaction du spectateur est d’autant plus grande qu’il lui semble éprouver lui-même ces sensations.
— Le plaisir qu’on ressent devant une œuvre d’art vient du sentiment de bonheur et de la sensation d’aise qu’éprouve l’âme d’y trouver de l’ordre, de la méthode, c’està-dire l’harmonie.
Ingres, Delacroix, Daumier, sont de grands dessinateurs. Ils sont grands parce que savants, savants par la rigueur qu’ils apportent dans les applications diverses des lois naturelles de la lumière : applications volontaires donnant à la distribution des valeurs, comme aux contrastes provenant de la couleur, la suprême expression des formes : applications logiques dominant de toute la puissance d’un principe l’observation momentanée et empirique, appelée par les artistes étude d’après nature.
J’admire Ratfet comme un grand maître, et de la qualité la plus singulière. C’est un maître qui dans le « détail » ne fait pas le « morceau ».
Bracquemond.
Ma méthode de travail m’interdit les ouvrages hâtifs. La conception (ou la composition) est pour moi le plus difficile de l’œuvre et ne peut se faire qu’avec une connaissance très approfondie du sujet. C’est une suite persistante d'études et d’efforts qui conduisent graduellement à un
résumé logique, au meilleur choix parmi toutes les [idées et toutes les formes qui se présentent; une même logique enchaîne la composition à l’exécution jusqu’à la fin. C’est un tout, une synthèse qui ne peut ni se diviser ni se réduire.
Chapu.
La méthode n’exclut pas l’entrain, ni même la fougue.
Dalou.
Chose admirable et accablante! La nature détaille et résume tout à la fois. Nous ne pouvons tout au plus que résumer, heureux quand nous le savons faire. Les petits esprits préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d’intelligence avec la nature; ils l’ont tant observée qu’à leur tour ils la font comprendre. Ils ont appris d’elle ce sens de simplicité qui est la clef de tant de mystères. Elle leur a fait voir que le but est d’exprimer, et que, pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle leur a dit que l’idée est légère et demande à être peu vêtue. Devais-je donc venir si loin du Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?
Fromentin.
Être peintre, c’est être habitué par métier à une logique rigoureuse, à trouver le comment et le pourquoi, à remonter des effets aux causes.
C’est l’harmonie entre les parties, c’est l’unité d’impression, qui fait le charme des petites choses et la force des grandes; pour assurer cette harmonie, cette unité, il faut voir et sentir le tout en traitant la partie; autrement rien n’est en scène.
Tout doit être en place, l’expression comme le geste, comme le moindre détail matériel : le spectateur, alors, est enveloppé de tous côtés par une atmosphère homogène dont tout est imprégné.
Meissonier.
Ne livrez rien au hasard. Installez, installez ferme votre théâtre, votre scène, que ça ne danse pas : voilà pour la première exigence des yeux; après on brode. Ne pas faire un geste pour un geste qui en contrecarrerait un autre. Si vous faites dans un tableau des gens d’un certain métier, il faut qu’ils se reconnaissent dans la moindre de leurs actions.
PUVIS DE ChâVANNES.
Entendons-nous sur le mot fini. Ce qui finit un tableau, ce n’est pas la quantité des détails, c’est la justesse de l’ensemble. Un tableau n’est pas limité par le cadre. N’importe dans quel sujet, il y a un objet principal sur lequel vos yeux se reposent continuellement; les autres objets n’en sont que le complément, lis vous intéressent moins; après cela, il n’y a plus rien pour votre œil. Voilà la vraie limite du tableau. Cet objet principal devra frapper aussi davantage celui qui regarde votre œuvre. Il faut toujours y revenir, affirmer de plus en plus sa couleur. Si, au contraire, votre tableau contient un détail précieux, égal d’un bout à l’autre de la toile, le spectateur le regardera avec indifférence. Tout l’intéressant également, rien ne l’intéresse. Il n’y aura pas de limites, votre tableau pourra se prolonger indéfiniment. Jamais vous n’en aurez fini. L’ensemble seul finit dans un tableau.
Th. Rousseau.
La nature met toujours du style dans ses productions, parce qu’elle procède suivant un ordre logique, adoptant les formes qui sont la conséquence de la destination, aussi bien dans les séries inorganiques que dans les séries organiques.
Viollet-le-Duc.
Rude avait l’habitude de remettre à chaque élève nouveau, le jour où il entrait dans son atelier, un compas et une équerre, pour lui indiquer que l’ordre et la méthode,
figurés par ces deux outils, sont la base du métier de sculpteur.
Cette habitude lui vint d’un conseil que lui donna son ami Gaspard Monge, au cours d’une conversation où le sculpteur, à ses débuts, se plaignait au savant des difficultés qu’il éprouvait à traduire le modèle vivant : se servir constamment du compas et de l’équerre.
Au Salon de 1864, J. -F. Millet avait exposé un de ses tableaux les plus originaux et les plus typiques, la Naissance du veau, dans lequel se manifeste le mieux sa constante pratique des principes artistiques essentiels : l’ordre et la méthode. La critique lui fut défavorable, et se méprit complètement sur le caractère de cette œuvre superbe. Le peintre entreprit de la défendre auprès de ses amis, et le fit avec éloquence et esprit, dans la lettre suivante, adressée à Sensier, son protecteur dévoué :
« A propos de ce que Jean Rousseau a dit sur nos hommes, portant un veau comme si c’était le saint sacrement ou le bœuf Apis, comment voudraient-ils donc qu’ils le portent? S’il admet que mes hommes portent bien, je ne lui en demande pas plus long pour ma satisfaction, et voici ce que je lui dirais : l’expression de deux hommes portant quelque chose sur une civière est en raison du poids qui pend au bout de leurs bras. Ainsi, à poids égal, qu’ils portent l’arche sainte ou un veau, un lingot d’or ou un caillou, ils donnent juste le même résultat d’expression. Et, quand même ces hommes seraient le plus pénétrés d’admiration pour ce qu’ils portent, la loi du poids les domine, et leur expression ne peut marquer autre chose que ce poids. S’ils le déposent à terre pour un moment, qu’ils se remettent à le porter, la loi du poids se démontrera toute seule. Plus ces hommes tiendront à la conservation de l’objet porté, plus ils prendront une manière précautionneuse de marcher, et chercheront le bon accord de leurs pas; mais il faut, dans tous les cas et toujours, cette dernière condition de l’accord, qui ferait plus