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CHAPITRE XII Le sens de la vie

— Le véritable objet de l’art, c’est l’expression de la vie.

— L’art, c’est l’idée vivante, l’idée qui, devenant le centre de la vie intérieure, crée le corps d’images dont elle s’enveloppe extérieurement.

— La forme n’est pas un vêtement, c’est le fond même de la nature; elle sort lentement des êtres et des choses suivant leurs lois d’évolution.

— La forme vivante est l’acte de l’organisme, — expression du désir de vivre, — surpris et fixé par l’œuvre d’art.

— 11 faut donc apprendre à étudier et à pénétrer le mystère de la vie des êtres et des choses.

— C’est en étudiant la vie, en toute simplicité, en toute naïveté, mais avec énergie et constance, qu’on rencontre l’émotion, la poésie, l’idéal.

— L’œuvre d’art qui contient une reproduction de la vie est l’œuvre qui a le plus de chances de durer, d'assurer la survivance de celui qui l’a créée.

— Le sens de la vie présente seul donne le sens de la vie du passé.

— Il ne suffit pas d’aller chercher dans l’histoire des

sujets émouvants par les passions, par les idées qu’ils représentent; pour les traduire, il faut les avoir vécus par l’imagination, grâce au sens de la vie présente.

— Ce n’est point le décor qui donne à une œuvre d’art le caractère historique, c’est le sentiment de la vie du passé qui y est exprimé.

— Le véritable artiste est celui qui vit par tous les sens, qui jouit et souffre de tout, de la lumière, des couleurs, des lignes, des harmonies, en un mot de toutes les manifestations, de toutes les formes de la vie.

J’aime passionnément la chaleur, la vie, tout ce qui est actif et vibrant.

Chapu.

Je ne sais pas si je suis réaliste, comme on l’a dit et répété, mais je sais bien que je veux peindre mon impression sur le monde que je vois. Je ne veux pas être seulement un peintre, j’entends être un homme vivant.

Courbet.

Ah! la vie, la vie! Le monde est là, il vit, crie, souffre, s’amuse, et on ne le rend pas!

Moi, j’étais un contemplatif et je suis allé vers l’Orient, vers les pays calmes et grands, dans la vie primitive. Si ma vie était à refaire, je ferais peut-être autrement ; mais, enfin, j’ai rendu les aspects et les passions, les dernières grandeurs d’une race qui s’en allait, et c’est encore de mon siècle ; je n’ai pas passé ma vie à peindre la matière inerte.

Je ne veux pas dire qu’il faille avoir beaucoup d’esprit, mais voir l’esprit des choses, qui est énorme et découle de toute la nature comme l’eau coule des fontaines.

Fromentin.

Toute décoration ne peut être belle que dans la mesure où elle reflète la nature, et en traduit la passion.

Pu VIS DE CHAVANNES.

Un artiste doit se laisser aller aux impressions diverses qu’il ressent devant la nature, et ne doit pas s’agiter et mépriser la moitié de ses bons mouvements comme n’étant pas acceptés par l’école ou la secte dont il fait partie. Oui, la nature, le vrai, l’ému et l’émouvant, la vie ou la mort, mais la vraie mort dans le mouvement, horrible ou sereine, voilà ce qu’il faut chercher.

Henri Régnault.

Ainsi, il faut qu’un sauvageon ait cru dans la paix et dans la rudesse des solitudes pour qu’il y ait de beaux fruits et de beaux rosiers dans nos jardins ; de même il faut que l’âme de l’artiste ait pris sa plénitude dans l’infini de la nature, pour que nous ayons profit à la représentation qu’il fera d’un type particulier approprié à nos usages de civilisation.

Th. Rousseau.

Charlet a été un des plus profonds observateurs qui se puissent étudier dans l’histoire des artistes, et qui aient eu le plus le sens de la vie. Il emboîtait le pas au soldat qu’il rencontrait, le faisait causer, lui payait à boire, provoquait ses réflexions, ses saillies, et ses confidences. Invité à dîner chez le général de Rigny, il arriva à la fin du repas : il avait trouvé sur son chemin deux troupiers très originaux de physionomie et de langage, et s’était promené avec eux de cabarets en cabarets. Le récit spirituel qu’il fit de l’aventure lui valut le pardon de la maîtresse de maison. Il jouait avec les gamins pour surprendre leurs naïvetés et leurs espiègleries ; et il s’attardait chez les marchands de vin des faubourgs de Paris, pour croquer des types et entendre des conversations pittoresques.

J. -F. Millet se promenait, un soir, avec un ami, dans la plaine de Chailly, près de Barbizon; tout à coup, il lui saisit le bras, l’arrête, et s’écrie d’une voix émue : « Voyez ces choses qui remuent là-bas dans une ombre; elles rampent en marchant, mais elles existent. Ce sont les génies de la plaine* Ce ne sont pourtant que de pauvres gens. C’est une femme toute courbée sans doute, qui rapporte sa charge d’herbes; c’est une autre qui se traîne, épuisée sous un fagot de bois. De loin, elles sont superbes, elles balancent leurs épaules sous la fatigue. Le crépuscule dévore les formes. C’est beau, c’est grand comme un mystère. »

Le maître a écrit encore, sur la conception de ses types de paysannes, ces belles pensées qui prouvent quel sens profond de la vie rustique il avait : « Quand je ferai une mère, je tâcherai de la faire belle de son seul regard sur son enfant. La beauté, c’est l’expression. Dans la Femme qui vient cle puiser de l’eau, j’ai tâché de faire que ce ne soit ni une porteuse d’eau ni même une servante, mais la femme qui vient de puiser de l’eau pour l’usage de sa maison, l’eau pour faire la soupe à son mari et à ses enfants. Je voudrais que, dans la Femme faisant déjeuner ses enfants, on imagine une nichée d’oiseaux à qui leur mère donne la becquée; l’homme travaille pour nourrir ces êtres-là. »

C’est par là que l’œuvre de J. -F. Millet est vraiment puissant et émouvant.

Un marchand de tableaux disait au maître de Barbizon : « Vos vaches sentent l’écurie ; ne pourriez-vous les faire un peu plus propres. On dirait qu’elles sortent du fumier. » J. -F. Millet répliqua : «Eh! d’où voulez-vous qu’elles sor-

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