CHAPITRE XXII
L’orgueil de son métier. — L’indépendance.
— La profession d’artiste est une des plus honorables qui soient; elle tient dans l’organisme social une des premières places.
— L’artiste doit donc avoir l’orgueil et l’amour-propre de son métier.
— L’amour-propre est souvent le mobile des décisions et des actions les plus audacieuses et les plus énergiques.
— L’artiste ne doit pas être timide; la timidité provoque la dépréciation de soi-même; et se déprécier est une stupidité.
— L’artiste sérieux et honnête se montre toujours ce quïl est.
— La manifestation de la personnalité assure le respect et la sympathie.
— Faire semblant d’être ce qu’on n’est pas, c’est se déguiser. Or, tout déguisement, physique ou moral, est un acte grotesque.
— Le monde, qui est d’une profonde ignorance, laisse à chacun le droit et le soin de déterminer sa propre valeur; il acceptera toujours la mesure qu’un artiste, avec bonne grâce et esprit, donne de lui et de ses œuvres.
— Pour se faire respecter et aimer, il faut s’être rendu indépendant de tout le monde.
— L’argent est un bon serviteur et un mauvais maître.
Oh! quand une fois on a été mordu de la misère, il vous reste toujours la crainte d’en être repiqué.
Paul Baudry.
J’ai compris de bonne heure combien une certaine fortune est indispensable à un homme qui est dans ma position. Il serait aussi fâcheux pour moi d’en avoir une très considérable, qu’il le serait d’en manquer tout à fait. La dignité, le respect de son caractère, ne vont qu’avec un certain degré d’aisance. Yoilà ce que j’apprécie et qui est absolument nécessaire, bien plus que les petites commodités que donne une petite richesse. Ce qui vient tout de suite après cette nécessité de l’indépendance, c’est la tranquillité d’esprit, c’est d’être affranchi de ces troubles et de ces démarches ignobles qu’entraînent les embarras d’argent. Il faut beaucoup de prudence pour arriver à cet état néces-, saire et pour s’y maintenir; il faut sans cesse avoir devant les yeux la nécessité de ce calme, de cette absence des soucis matériels, qui permet d’être tout entier à des tentatives élevées et qui empêche l’âme et l’esprit de se dégrader.
Delacroix.
J’ai le temps; le temps est de l’argent. Sans argent on ne peut rien faire, et le bien en toute chose n’est possible qu’avec de l’argent. Donc le temps est une mine où à toute heure il faut puiser, sans perdre une minute. Le temps qu’on perd ne profite à personne. Celui qu’on emploie profite à tous.
Galland.
Les natures fières et modestes, sur lesquelles le regard est exposé à glisser, ont souvent un fond très riche. On est enclin à les traiter avec froideur, parce qu’elles se réservent ou se méconnaissent. Le monde se met aisément d’accord avec ceux qui font bon marché d’eux-mêmes, et la destinée, sans aucun souci d’avoir à se justifier, désigne les uns pour une renommée éclatante, les autres pour être l’objet d’une indifférence pire que l’oubli.
Eugène Guillaume.
Non! non! c’est une erreur de penser que la misère est nécessaire aux vocations; la difficulté de bien des années d’existence par la résistance de mon père à la mienne m’a jeté, quoi qu’on en dise, en dehors de ma voie et m’a fait perdre un temps précieux qui amis en retard toute ma vie.
Qu’il est cruel à mon âge d’être obligé de travailler à ce que je n’aime pas, pour m’assurer la liberté (après avoir gagné ce qu’il faut à ma maison) de travailler à ma guise! Rien n’exprime assez mon horreur à me remettre à faire des bonshommes pour vivre! Ah! le moyen d’être indépendant, pour ne faire que des choses importantes!
M EISSONIER.
Le désintéressement est un noble défaut, supérieur en somme à bien des qualités, mais il faut s’en méfier, et, par la bonne grâce naturelle, ne pas trop tenter les gens de le mettre à l’épreuve.
Plvis de Chavannes.
A Rome, pendant son premier séjour, pour se faire connaître et se procurer quelques travaux, Ingres avait accepté le patronage d’un domestique de place, qui, moyennant la redevance d’un écu par dessin vendu ou par portrait exécuté, le recommandait à ses propres clients. Malheureuse-
ment pour le peintre et pour ses clients, le domestique ne pouvait pas toujours les mettre directement en rapport. Aussi, un jour, arriva cette mésaventure, entre beaucoup d’autres. Un étranger, envoyé par le courtier, monte les escaliers de la maison où habite Ingres. Arrivé à l’étage indiqué, le plus haut, il frappe à une porte. On ouvre. « Est-ce ici que demeure le dessinateur de portraits? demande-t-il d’un air quelque peu suffisant. — Non, Monsieur, répond Ingres ; celui qui demeure ici est un peintre. » Et, cela dit du ton le plus hautain, il ferme la porte au nez de son client, qui, se présentant de toute autre façon, eût été accueilli avec reconnaissance comme un bienfaiteur, car, en ce temps-là, Ingres ne mangeait pas tous les jours à sa faim.
Certain prince de la famille impériale manda, un jour, fort cavalièrement, au peintre Gérard, très à la mode depuis qu’il avait fait le portrait de Joséphine, de se rendre à Fontainebleau pour le peindre en pied dans ses appartements. Le peintre répondit à l’envoyé qu’il lui était impossible de peindre hors de son atelier. Quelques jours après, le prince adressait à Gérard une lettre d’excuses, lui demandant s’il voulait bien faire son portrait, et le priant de lui indiquer le jour et l’heure où il pourrait se présenter à son atelier pour poser.
Joseph Yernet avait été chargé de dessiner la chapelle d’un château dans les environs d’Avignon. A la fin de la première journée de travail, — il était arrivé après le déjeuner, — un valet vint lui dire : « A quelle heure Monsieur veut-il se mettre à table? — Je suivrai les usages de la maison, » répondit le peintre. — On a disposé pour Monsieur une table à part, » répliqua le valet. Joseph Yernet ne dit plus rien, nettoya sa palette et ses pinceaux, monta à sa chambre, plia son bagage, et quitta immédiatement le château.