CHAPITRE XXIII
Le culte de Famitié.
— L’amitié, après la famille, constitue la plus belle forme sociale de la vie.
— Vivre sans amis n’est pas vivre humainement.
— L’amitié est le reflet de soi-même dans une âme, sur un autre visage.
— L’amitié est plus nécessaire à un artiste qu’à tout autre homme, parce que l’artiste vit surtout par le cerveau, par le cœur et par l’âme ; parce que son objectif constant dans sa production est de faire éprouver à autrui ce qu’il a lui-même éprouvé au spectacle de la nature, et qu’il est ainsi tout sentiments, sensations, et émotions.
— Comme le métier d’artiste comporte d’autant plus de doutes, d'inquiétudes, d’hésitations et de désespérances que l’idéal est plus élevé et que la conscience est plus sévère, celui qui l’exerce a un besoin instinctif d’aide, d'encouragement, et d’impulsion. L’amitié seule peut lui assurer tout cela.
— La communauté de rêves, d’ambitions et d’idéal, et la diversité de leurs formes d’expression dans le métier, font que l'amitié entre artistes contient des conditions exceptionnelles de franchise, de loyauté, et de durée, qui expli-
quent tant d’exemples fameux d’amitié dans l’histoire con- ' temporaine de l’Art français.
— L’amitié est la plus sûre épreuve de l’intelligence, du caractère, et de la volonté. L’artiste, à qui tout cela est indispensable, est donc intéressé à cultiver l’amitié.
Que reste-t-il de l’amour? Gendre et poussière, moins que cela. Mais des émotions pures de l’amitié dans la jeunesse, un monde de sensations délicieuses.
Les vrais amis étant ce qu’il y a au monde de plus précieux, lorsqu’on en a trouvé un, il faut agir avec lui bien autrement qu’avec le reste des hommes. Ainsi, bien loin de suivre l’opinion reçue qui veut qu’avec un ami on puisse agir librement, sans façon, en vrai déshabillé, il faut, au contraire, des convenances, une espèce de respect. De la confiance, oui ; mais toujours avec discrétion, même avec de la politesse affectueuse. Avec un ami vrai, plus qu’avec aucun autre homme, il faut être sur le qui-vive et craindre toujours de faire ou de dire quoi que ce soit qui puisse le blesser.
Il y a de bien grands motifs de consolation dans l’amitié. La rareté de ce sentiment en augmente le prix.
Delacroix.
Il faut mettre au nombre des plus précieux avantages de la villa Médicis, à Rome, cette intimité que la vie commune fait naître entre de jeunes artistes d’élite, cet échange continuel d’impressions, de vues, d’appréciations sur l’art, grâce auquel le goût et les idées de chacun se développent insensiblement de la manière la plus heureuse.
Paul Dubois.
J’aime assez mes amis pour désirer ne les voir faillir en rien. Je crois que je les aime même au point de désirer
d’en être jaloux. Quand mon cher Terrien, dont le souvenir me revient si souvent, m’entretenait de tant de choses que j’ignorais, je n’étais pas jaloux de son savoir; mais quand il me parlait de ces questions qui touchent à l’âme, qui sont la science de la vie, que nous devrions tous comprendre de même et qu’il comprenait mieux que moi, j’étais jaloux
MONUMENT DE J.-F. MILLET ET TH. ROUSSEAU (Barbizon, forêt de Fontainebleau.)
de lui, je lui en voulais de cette supériorité, et je l’en aimais davantage.
Meissonier.
Ah! la vie, comme elle est dure parfois, et comme il faut les amis et le ciel pour s’y attacher!
J.-F. Millet,
Les amitiés d’artistes, célèbres, légendaires même, sont nombreuses dans l’Ecole française contemporaine.
C’est d’abord l’amitié de J. -F. Millet et Th. Rousseau, à laquelle on a consacré un monument commémoratif, à l’entrée de la forêt de Fontainebleau, près de Barbizon. En 1849, Millet venait s’installer avec sa petite famille à Barbizon, dans une ferme convertie en atelier et maison d’habitation. Th. Rousseau avait déjà choisi ce petit village de paysans comme séjour, au lendemain de la Révolution, en compagnie de quelques autres artistes. Rs se sentirent attirés irrésistiblement l’un vers l’autre ; mais une discrétion réciproque et une mutuelle timidité firent qu’ils s’observèrent un assez long temps. Ayant reconnu dans leurs premiers entretiens qu’ils étaient en complète communion d’idéal et de foi artistique, qu’ils aimaient tous les deux passionnément leur métier, ils se lièrent, et se donnèrent pour toujours leur amitié. Ils se montraient leurs tableaux, leurs dessins et leurs projets ; ils se confiaient leurs doutes, leurs inquiétudes, leurs espérances, et se conseillaient librement, affectueusement. Bientôt rien de ce qui intéressait l’un, aussi bien dans la vie privée que dans la vie professionnelle, ne laissait l’autre indifférent. Une lettre de J. -F. Millet, vers 1852, nous fait connaître qu’il y eut entre eux à ce moment-là quelques velléités de collaboration : « Je ne sais si les deux croquis que je vous envoie pourront être bons à quelque chose ; je tâche seulement de montrer où je placerais mes figures dans votre composition, voilà tout. Yous savez mieux que moi ce qu’il faut faire et ce que vous voulez. Enfin il s’agit de travailler comme plusieurs nègres. » Pendant les douloureuses années de misère que l’auteur de Y Angélus eut à traverser, le grand paysagiste fut son soutien le plus dévoué et le plus délicat. C’est lui qui procura au pauvre artiste dédaigné son premier client sérieux, qui acheta, entre autres tableaux, notamment la Femme qui donne à manger à ses poules, pour la somme de deux mille francs, grâce à laquelle J. -F. Millet put faire avec ses enfants, en 1854, dans son pays natal, un voyage
ardemment désiré, et toujours ajourné faute de ressources. Il déployait autant de diplomatie que d’activité pour faire adopter par les marchands le talent de son ami ; il s’entremettait pour la vente de ses beaux dessins, que les amateurs ne savaient pas encore appréciera leur valeur; dans les ventes publiques, il n’hésitait pas à soutenir les prix des tableaux en poussant héroïquement les enchères; et il en achetait lui-même quand il était en fonds. Il fit l’acquisition du Paysan greffant un arbre , de l’Exposition universelle de 1855, d’une façon qui lui fait le plus grand honneur pour les sentiments de délicatesse et d’ingéniosité qu’elle démontre. Un jour, Th. Rousseau annonça, tout radieux de joie, à J. -F. Millet qu’un Américain très riche s’était épris du tableau, loué avec enthousiasme par Théophile Gautier, et en offrait quatre mille francs comptant, payables, par un caprice aimable de Yankee, en louis d’or, comme témoignage d’admiration; mais l’acheteur tenait à garder l’incognito le plus absolu; la somme devait être versée entre ses mains. Quelques semaines après seulement, les amis de J. -F. Millet découvrirent que l’Américain fabuleux était Th. Rousseau, qui avait voulu cacher son acte de générosité par ce stratagème amusant.
La mort de Th. Rousseau, le 22 décembre 1867, fut pour J. -F. Millet une véritable catastrophe. Il écrivait, le 31 du même mois, à Sensier : « Cette mort de Rousseau m’obsède. La tristesse et l’ennui me tiennent enveloppé à me mettre presque entièrement incapable de travail. Il va pourtant bien falloir, de gré ou de force, vaincre cette incapacité. Voilà déjà aujourd’hui huit jours qu’on l’a enterré ! Pauvre Rousseau! » Il s’occupa de faire élever au maître du paysage français, dans le cimetière de Rarbizon, un monument digne de lui; et il eut la touchante et poétique pensée de le composer de rochers empruntés à la forêt de Fontainebleau, et d’y planter un chêne et des houx.
Pendant de longues années, Puvis de Chavannes, Delaunay, et Gustave Moreau ont vécu dans l’intimité la plus complète, devenue parmi les peintres un des exemples
les plus louchants de la parfaite union, entre artistes, de sentiments, d’idées, et d’ambitions. Ils avaient fondé un atelier collectif, où, pendant quinze ans, ils donnèrent simultanément leurs leçons et leurs conseils à un groupe de jeunes gens qu’ils entouraient d’une affection toute paternelle. Presque chaque soir, ils se retrouvaient à la même table dans un restaurant, et ils ne se quittaient que fort tard dans la nuit, après de longues promenades sur les boulevards ou dans les rues du quartier de Montmartre qu’ils habitaient tous les trois, ou après avoir, au moins une fois par semaine, passé la soirée chez l’un deux, en compagnie de Gounod, à faire de la musique et à chanter.
Les architectes ont fait une sorte de légende parmi eux de l’amitié de Labrouste, Duban, Duc, et Yaudoyer. Tous les quatre furent pensionnaires de l’Académie de France à Rome, de 1823 à 1826. Ils se lièrent par leur mutuel enthousiasme et leur mutuel amour du travail, autant que par une affinité complète d’idées originales et d’ambitions élevées, qui avaient fait d’eux, avant d’avoir quitté l’école, de véritables maîtres. Née dans l’intimité familiale de leurs ateliers de la villa Médicis, où ils avaient pris l’habitude de se réunir à tour de rôle, chaque soir, pour causer d’architecture, leur amitié fraternelle s’était développée et fortifiée dans les voyages nombreux qu’ils firent ensemble, sinon deux à deux simultanément, à pied et en voiture, à travers la Sicile, la Toscane, et l’Ombrie, pour étudier les monuments grecs de Ségeste, Sélinonte, Agrigente, Syracuse, etc., les chefs-d’œuvre de la Renaissance, à Florence, Pise, Sienne, Assise, etc.; et, elle continua, toute leur vie, dans la même communauté d’idéal et de foi artistique. Trente ans après, Duban dessinait un jour et envoyait à ses amis deux compositions dans le goût antique, intitulées : les Illusions de Ronciglione. C’était le mémorial d’une aprèsmidi passée, jadis, dans l’auberge de ce petit bourg de la Campagne romaine, où, grisés un peu par quelques fiasques de vin d’Orvieto, ils s’étaient disputés plus que de coutume sur un point de philosophie de l’art.