LE NUAGE
Étendu parmi l’herbe, la tête vers le ciel, dans la paresse délicieuse, pas encore du sommeil, mais du rêve déjà. Je fumais, les yeux à demi clos. Ce qu’il y avait dans ma pipe, ce n’était pas du tabac de France ni du tabac d’Orient. Non. J’y avais mis mes souvenirs et mes espérances, les baisers d’hier, les baisers de demain, tous les songes, ceux qui ne se réalisèrent pas, et ceux qui se réaliseront peut-être, toute mon âme obstinée aux chimères ; et il sortait de la pipe une fumée qui montait, qui montait, s’épandait, se vapori-
sait, n’était plus. Je me disais : « Voilà donc ce qu’ils deviennent, mes rêves! » Puis, mélancoliquement, je m’abandonnai, je m’endormis. Quand je rouvris les paupières, le ciel, ensoleillé par le glorieux midi, rayonnait triomphalement; des nuages, en l’azur clair, s’élevaient empourprés et dorés. L’un d’eux, moins magnifique, plus doux, un peu rosé, un peu pâle, et si léger, attirait surtout mon regard. 11 montait doucement, résolument. Je le suivais des yeux et de la pensée en son ascension vers les gloires paradisiaques du soleil; et je l’aimais, je l’aimais! car je comprenais, je savais que ce petit nuage était fait de la fumée de ma pipe, de la fumée de la pipe où j’avais mis mes souvenirs et mes espoirs, mes rêves, toute mon âme!