LA SAINTE
marquise Cœlie, c’est ce que je n’oserais affirmer.
— Oui, oui, dit-elle, je l’ai vue, la statue. Tiens, regarde.
En sa chemise longue, qui l’enveloppait d’une vraisemblance de marbre ou de plâtre, Cœlie s’effilait immobile, les mains jointes, vers le ciel! et, véritablement, elle était si pareille à une immaculée, que le religieux poète s’agenouilla devant elle, extasié.
— Pleine de pudeur ! Pleine de grâce !
vous ressemblez, enfant sacrée, à l’apparition consolatrice d’une étoile dans les nuits d’orage. Intercédez pour moi, jeune sainte! Je suis un très grand pécheur; j’ai voulu et obtenu les coupables délices des trop subtils baisers, et vous avez devant vous un étrange criminel. Mais il m’a suffi de vous voir pour que le désir du salut pénétrât en moi! Dites-moi, lys du ciel, vierge élue, ce qu’il faut accomplir pour mériter le sourire de votre miséricorde?
— Ce qu’il faut accomplir?
Elle se dressait toujours blanche, comme en oraison, si pure et si sacrée.
— Oui, sainte, que dois-je faire? que dois-je être? parlez !
— Eh ! soyez sacrilège ! dit-elle.
LA MOUSSE D’OR
Dans le couvent dont Mazet de Lamporechio fut le bon jardinier, mais avant qu’il eût jardiné, — je veux dire au temps des innocences premières, — le bruit se répandit un jour, sans qu’on pût savoir d’où, qu’un bomme se cachait sous l’habit de l’une des nonnains. L’un de ces anges était un diable ! l’une de ces brebis était un loup ! Je vous laisse à penser l’effroi. On ne parlait plus d’autre chose au réfectoire, à la chapelle, dans les allées du verger. C’étaient des rougeurs, des tremblements ; on ne marchait
qu’avec des envies de reculer, de s’enfuir, comme dans un bois où l’on saurait qu’il y a une grosse bête. Un homme, c’est épouvantable. Même les plus intimes amies se regardaient l’une l’autre avec un air soupçonneux. « Qui sait? l’homme, c’est peut-être elle! » La sœur tourière devint l’objet de l’horreur générale, parce qu’elle avait des moustaches.
Mais celle qui se trouvait le plus tourmentée, c’était une toute petite novice, treize ans à peine, qu’on appelait sœur Ninetta. Les yeux rouges comme d’avoir pleuré, se frappant à tout moment la poitrine comme dans le remords de quelque gros péché, elle ne pouvait tenir en place et poussait de grands soupirs. Si on lui demandait : « Qu’avez-vous donc, sœur Ninetta? » elle s’enfuyait très vite, sans une parole, avec l’air d’emporter quelque affreux secret. Enfin, un jour, après être restée enfermée toute la matinée dans sa cellule, elle s’en alla trouver la supérieure
LA MOUSSE D’OR
et lui dit, tête basse, tremblante, des pivoines aux joues :
— Vous savez, ma mère, qu’il y a un homme dans le couvent?
— Je sais qu’on le raconte, mais je n’en crois rien, ma fille,
— Ah ! ma mère, vous avez bien tort de ne pas le croire ! 11 est trop vrai que l’une de nous n’est pas ce qu’elle paraît être.
— Quoi ! est-ce que vous avez acquis la preuve...
— Hélas ! oui, dit sœur Ninetta, le front dans les mains.
La bonne abbesse, inquiète, fut étonnée aussi, sœur Ninetta était la plus nice pucelle qui fût; entrée toute petite au couvent, elle avait à peine l’âge où les fillettes seront filles tout à l’heure, et l’on pouvait dire qu’elle n’avait jamais considéré d’autres hommes que le saint Joseph à longue barbe et les Évangélistes, barbus aussi, peints aux vitraux de la chapelle. Comment s’imaginer
que, tout innocente, elle eût découvert ce qui avait échappé à des regards plus subtils et mieux au fait des choses?
— Expliquez-vous, Ninetta. Celle d’entre vous que vous pensez être un homme, c’est...
— C’est moi, ma mère ! s’écria la novice en fondant en larmes.
A ces mots, la supérieure, comme on pense, se sentit bien rassurée.
— En vérilé ! c’est vous? dit-elle.
— Moi-même, hélas !
— Eh ! sœur Ninetta, comment vous êtesvous aperçue de cela?
— Je n’oserai jamais le dire, tout haut!
— Il faut donc le dire tout bas.
Alors, sœur Ninetta, s’étant rapprochée, lui parla à l’oreille, toujours plus rougissante, longtemps, longtemps, et disant des choses telles que l’abbesse, enfin, n’y tint plus, et pouffa de rire en se prenant les côtes.
Puis, avec une tape sur la joue :
LA MOUSSE D’OR
— Allez, allez, mignonne, quittez votre souci, et croyez que vous ne serez pas un homme tant que vous n’aurez pas au menton une petite mousse d’or qui frise !