I. — De toute rigueur l'agent principal du
traitement doit être le mercure. Je l'ai dît, nul remède, nulle médication ne peut se substituer au mercure en tant qu'agent antisyphilitique. Pas même celui qu'on a appelé à tort « son lieutenant », à savoir Tiodure.
L'iodure, je le répète encore, n'éteint pas la disposition syphilitique ; l'expérience a établi qu'il ne constitue pas pour l'organisme une sauvegarde d'avenir, ce qu'on appelle un préventif.
II. — Il est non moins de rigueur que, pour fournir ce qu'on lui demande, à savoir, une garantie d'avenir, le traitement mercuriel doive être continué longtemps^ fort longtemps.
Ah I que le temps modifie les idées, et cela en thérapeutique comme en toute chose ou plutôt en thérapeutique tout spécialement! Il fut un temps où l'on croyait en avoir fini avec la vérole « pour peu que l'on prolongeât le traitement, au delà de l'extinction des accidents, un temps égal à celui qu'avait nécessité la guérison », ou bien encore « après ingestion de 100 à ilO pilules de Dupuytren » ou bien « de 80 à 100 cuillerées de liqueur de Van Swieten ». Vint la réforme de Ricord,
qui mit la guérison à un prix déjà beaucoup plus élevé à savoir : six mois de traitement mercuriel, suivis de trois mois de traitement ioduré. A mon tour, il y a plus d'une trentaine d'années, je réclamai bien davantage :
c< deux ans de mercure pour le moins ». Or, laissez-moi dire quel toile souleva cette première et certes bien timide prétention. On m'accusa d'exagération, on me représenta comme « un fanatique du mercure » (textuel), et mes malades comme des « victimes d'un empoisonnement thérapeutique » ; on imprima que je pratiquais « V outrancisme du mercure », et qu'entre mon traitement et la vérole ce il valait mieux, quand on avait le choix, choisir la vérole, parce que de deux maux il faut toujours choisir le moindre », etc., etc.
Mais je suis amplement consolé aujourd'hui de ces aménités d'autrefois ; car, à ma grande satisfaction, la « dangereuse hérésie » dont on me proclamait alors coupable est devenue de nos jours le dogme en faveur.
Et, en effet, comme toute vérité, la nécessité des traitements longs ne tarda pas à s'affirmer, à s'imposer, et aujourd'hui elle se trouve reconnue, acceptée de la très grande majorité des praticiens. On ne parle plus que
de traitements devant durer « trois ans, quatre ans, cinq ans et plus », ou même « une série d'années », ou même « de longues portions de l'existence ». Donc, quant au principe, la question est jugée, et Ton ne discute plus que sur le quantum. Question de chiffres sur laquelle nous aurons bientôt à revenir.
III. — Comme troisième condition, il est nécessaire que, pour conserver l'intégralité de ses efFets préventifs, le traitement spécifique soit administré d'une façon interrompue^ coupée^ intermittente. Cela pour deux raisons, à savoir :
C'est, d'abord, une loi générale de thérapeutique que la continuité d'usage d'un remède aboutit à déterminer une accoutumance qui affaiblit, amoindrit, émousse, voire annihile (ou peu s'en faut) les effets physiologiques ou curatifs de ce remède.
C'est, en second lieu, que l'observation apprend ceci : le mercure, généralement, n'est bien toléré que pour un certain temps.
Après avoir été bien accepté tout d'abord, il ne tarde guère à provoquer soit des révoltes gastro-intestinales, soit même des symptômes généraux d'alanguissement, d'à-
tonie, de pâleur, d'anémie, de courbature, de faiblesse, ce que traduisent d'ailleurs et ce dont rendent compte des modifications parallèles du liquide sanguin.
Le traitement mercuriel ne peut donc être continué longtemps qu'à la condition d'entr'actes, de stades de repos accordés à l'économie.
C'est la conciliation de ces deux principes (nécessité d'un traitement chronique et nécessité de pauses (dans ce traitement) qu'a visée et réalisée, je crois, la méthode dite des traitements successifs ou traitement chronique intermittent.
Cette méthode, que j'ai présentée de vieille date à l'attention publique, a été expérimentée par quantité de mes confrères. J'ai la grande satisfaction de dire qu'elle a réuni de très nombreux suffrages, au point de ne plus compter aujourd'hui que de rares opposants.
Elle consiste en ceci : Une série de cures mercurielles échelonnées au cours des premières années de la maladie et séparées les unes des autres par des stades de repos d'autant plus prolongés qu'on s'éloigne davantage du début de Vinfection.
C'est-à-dire un traitement constitué schématîquement à peu près comme il suit :
1'' année : Cinq cures mercurielles, chacune de 6 semaines environ; 2* année : Quatre cures mercurielles ; 3* année : Trois cures mercurielles; 4* année : Trois cures mercurielles.
A noter, pour bien spécifier l'esprit de la méthode, que ces cures successives seront effectuées systématiquement et quand méme^ j'entends alors même que la maladie serait rentrée dans le silence et ne donnerait plus signe de vie. Cela à l'encontre d'une autre méthode, dite oc méthode opportuniste », laquelle tout au contraire se refuse à traiter la syphilis latente, c'est-à-dire la syphilis en dehors de ses stades d'activité morbide, et se condamne de la sorte à ne pas tenter contre elle le moindre effort préventif.
Il va sans dire toutefois qu'un tel programme ne saurait avoir rien de fixe, rien d'absolu, et que l'ordonnance réciproque de ses divers stades est modifiable au gré de circonstances multiples que je passe ici sous silence.