DEUXIÈME PARTIE
J'avais le devoir de diviser cet opuscule, bien que restreint, en deux parties, et cela en vue de ne pas placer sur le même plan deux choses différentes. Ce qui précède, en effet, est de la science faite, acquise, définitive, résultat de la collaboration quatre fois séculaire de milliers d'observateurs; tandis que ce qui va suivre n'est plus que de la science qui se fait, qui s'élabore, qui cherche sa voie, et qui n'est l'œuvre que d'un chercheur. Tous respects à la première de ces deux parties, tandis que j'appelle, pour en profiter, toutes critiques sur la seconde.
A la recherche de garanties préventives
plus complètes.
Le problème à l'étude est le suivant :
Que faire pour conférer à nos malades des
garanties plus complètes contre les éçentualités du tertiarisme et de la parasyphilis ?
Quand on médite cette question, il semble qu'un horizon vers des voies nouvelles est ouvert par une considération qui, pour n'être ni contestable, ni contestée, n'en est pas moins négligée ou omise fort souvent en pratique, et cela au grand détriment des malades.
Cette considération, c'est que le traitement de la syphilis n'est pas contenu tout eiitier dans la mise en œuvre des remèdes réputés comme antidotes du poison syphilitique^ Loin de là, bien loin de là; il comprend en plus dans son cadre la recherche et l'exclusion de toutes les imminences morbides qui peuvent dériver pour le malade, directement ou indirectement, de son état infectieux, comme aussi la recherche et l'exclusion de toutes les causes susceptibles de servir d'occasions, de prétextes, de sollicitations à ce qu'on appelle les « décharges diathésiques » .
Ne croyons donc pas avoir tout fait quand nous aurons prescrit du mercure ou de riodure à un malade. Cela n'est que partie d'un tout, et il nous reste autre chose à faire, autre chose de tout aussi médical, de
tout aussi important, à savoir : étudier le malade intégralement, c'est-à-dire Tétudier dans tout son être, sa constitution, son tempérament, sa santé, son état général, ses prédispositions, son genre de vie, ses habitudes, son régime, son hygiène, etc., de façon à détourner de lui les éventualités morbides pouvant résulter soit de quelque tare individuelle ou héréditaire, soit d'influences extérieures, etc., en un mot de façon à le protéger le plus complètement possible.
Eh bien, je demande si cette seconde partie de l'examea médical est habituellement réalisée en pratique, et je me crois autorisé à répondre négativement. Même en ville, elle n'est que trop souvent négligée par le médecin qui se laisse absorber par la syphilis, qui ne voit qu'elle, qui n'a d'yeux que pour elle, qui se croit obligé de la combattre incessamment par des remèdes ad hoc^ mais qui ne s'occupe pas du reste. Et à Thôpital, c'est bien pis encore. Vraiment est-il matériellement possible de pratiquer l'examen complet d'un malade dans ces turbulentes cohues qu'on appelle les consultations externes de nos grands hôpitaux spéciaux?
Là on n'a que tout juste le temps d'écouter
la déposition du patient ou de jeter un coup d'œil sur la lésion du jour, et Ton passe outre. Aussi bien qu'arrive-t-il, cela presque forcément? C'est qu'un jour ou l'autre la méconnaissance de telle ou telle particularité clinique aboutit à une omission grave dans l'hygiène ou la thérapeutique, et cette faute, c'est le malade qui en fait les frais, qui en subit les conséquences.
Des exemples du genre, je n'aurais que l'embarras du choix pour en citer. Mais aucun ne sera à la fois plus topique et plus convaincant que celui que je vais mettre en scène et avec détails, car il comporte un intérêt de tout premier ordre dont vous allez juger.
Le cancer lingual des syphilitiques.
Un danger grave menace les syphilitiques, danger indirect, inattendu, surprenant et inexpliqué, méconnu longtemps, contesté encore par quelques-uns, et cependant authentique, irrécusable; — et danger tel, pour le dire immédiatement, qu'il n'en est pas de plus abominable dans toute la syphi-
POUR BN GUERIR
lis, voire dans la pathologie tout entière.
Ce danger, c'est le cancer buccal, dans ses
diverses localisations; c'est, à ne parler que
de la plus commune, le cancer lingual,
l'épithéliome lingual.
Oui, le cancer lingual est très fréquemment, très usuellement, un dérivé de la syphilis. Sinon toujours, au moins pour la très grande majorité des cas, il sévit sur des sujets syphilitiques. Ainsi, sur 189 cas de cancer buccal observés dans mon cabinet, j'en ai trouvé 160 affectant des sujets irrécusablement syphilitiques . Proportion :
84 0/0. C'est tout dire.
Comment, en vertu de quelle cause la syphilis aboutit-elle à déterminer un cancer buccal? Cela, je ne me charge pas de l'expliquer. Mais, explicable ou non, le fait est là, constant. S'il m'a été donné d'observer dans mon cabinet 189 cas d'une affection qui, sans être rare, cependant, ne court pas les rues, c'est que ces 189 cas y ont convergé pour une raison qui leur était commune, à savoir la syphilis. La syphilis, donc, constitue une provocation, un appel pour le cancer buccal, tout comme pour le tabès, la paralysie générale et toute la séquelle des
74 POUR KN GUÉRIR
accidents aujourd'hui compris sous la rubrique de parasyphilis.
Au reste, c'est là un fait avéré dans le petit monde des syphiligraphes, voire agréé déjà, comme j'ai pu m'en convaincre, d'un certain nombre de nos jeunes chirurgiens. Tout récemment le P' Poirier, dans une retentissante communication à l'Académie de médecine, ne déclarait-il pas que, sur 32 malades qu'il avait opérés de cancer lingual, 28 étaient (( certainement » et 3 « peut-être » syphilitiques ? Proportion : 84 à 96 0/0.
Au nom du bon sens, conséquemment, le cancer lingual est trop fréquent chez les syphilitiques pour que la syphilis soit étrangère à son étiologie. Positivement, la syphilis crée une prédisposition au cancer; positivement, elle constitue, elle prépare sur la langue un terrain propice à la germination du germe cancéreux.
Mais ici intervient une singularité qui nous intéresse tout particulièrement. C'est que, si la syphilis produit le cancer lingual, elle ne le produit que rarement, exceptionnellement, à elle toute seule ^ si je puis ainsi dire; j'entends : elle ne le produit que rarement de
son propre fonds et sans une incitation annexe. Elle semble avoir besoin pour cette genèse d'une assistance étrangère, d'une collaboration. Or, quel est, en l'espèce, ce collaborateur presque indispensable? Le tabac. Oui, le tabac; car, sur 110 malades affectés de cancer lingual, 107 étaient fumeurs, et 3 seulement n'avaient jamais fumé.
On peut donc dire que le cancer lingual est un cdiXiceT syphilo-nicotique^ c'est le cancer des syphilitiques fumeurs — et surtout grands fumeurs (1).
Eh bien, si le tabac est capable de tels méfaits, sommes-nous vraiment, nous médecins, assez sévères à son égard? Avons-nous suffisamment soin de dénoncer à nos malades les dangers auxquels il les expose, avec explications, commentaires et preuves à l'appui? Faisons-nous en un mot le nécessaire^ à l'hôpital et en ville, pour leur inspirer la défiance et l'horreur du tabac? C'est
(1) « Et surtout grands fumeurs. r> En effet, dans ma statistique je trouve les 107 fumeurs en question catégorisés comme il suit :
Grands fumeurs 57
Moyens fumeurs 43
Petits fumeurs 7
à en douter, on me pardonnera de le dire, à voîr tant et tant de syphilitiques continuer à fumer en pleine sécurité, comme si on avait laissé ignorée d'eux la relation indéniable du cancer des fumeurs avec la syphilis.
En tout cas, la proscription immédiate, absolue et définitive du tabac devient une indication formelle, dès le premier moment où apparaît à la bouche le plus léger symptôme de /ewco/?/a5ie. Caria leucoplasie, si elle n'est pas ce graine de cancer » est tout au moins prodrome habituel de cancer. Je ne dis pas certes qu'elle présage sûrement une dégénérescence cancéreuse ; je dis seulement que cette dégénérescence est très souvent, voire presque constamment précédée par une affection leucoplasique (1).
(1) Qu'est-ce donc que la leucoplasie? — Soit dit en deux mots pour le lecteur étranger à l'art médical, c'est une dégénérescence en surface des téguments muqueux sous forme de plaques ou nappes blanches (de Xeuxo;, blanc). L'affection commence par de petites taches, de petites oasis opalines, blanchâtres, puis blanches, qui se produisent soit sur les bords ou le plateau dorsal de la langue, soit sur la muqueuse des joues près la commissure labiale. Ces taches vont se multipliant, s'étendant en surface, puis arrivent à constituer de véritables nappes blanchâtres.
Dans une forme spéciale au plateau dorsal de la langue, il se produit une dégénérescence blanche des papilles
Le moment n'est donc plus aux tergiversations, non plus qu'aux demi-mesures. Il faut à ce moment — car il est encore temps de préserver le malade — tonner contre le tabac, avertir nettement le malade du danger qui le menace, lui dénoncer nominativement le ce CANCER » comme perspective possible de la situation actuelle s'il persiste dans ses habitudes de grand ou de petit fu-
linguales qui se présentent alors sous un aspect assez analogue à ce qu'on voit dans l'état saburral ou l'embarras gastrique {leucoplasie papillaire).
Une fois constitué, Tétat leucoplasique persiste, soit immobile, soit lentement extensif, et cela indéfiniment.
C'est à des échéances très variables de l'affection, c'està-dire, par exemple, 5, 10, 15, 20 ans au delà de son apparition première, que peut entrer en scène la dégénérescence cancéreuse. Cette dégénérescence débute et s'accomplit d'une façon insidieuse, lente, sourde. Elle consiste en ceci : formation, au sein du parenchyme lingual, d'un noyau ferme au toucher, dur plus tard, qui soulève légèrement la surface linguale. Ce noyau, c'est le cancer qui pointe et qui va, lui, se développer d'une façon bien autrement rapide et d'une façon inexorable, à l'instar de tous les cancers; cela pour aboutir à lu seule terminaison spontanée qui lui soit propre, c'est-à-dire à la mort, et quelle mort! Une mort précédée d'un affreux supplice de plusieurs mois, une mort par douleurs et angoisses continues, salivation incessante et devenant asphyxiante pendant le sommeil, inanition progressive, consomption, émaciation, etc., le tout avec pleine conservation de l'intelligence. Je ne connais pas, moi médecin, de mort comparable comme horreur à celle du cancer lingual.
meur, et obtenir de lui un renoncement immédiat, absolu et définitif, au tabac.
D'après l'expérience que j'ai acquise de tels cas, d'après les navrants exemples que j'en ai eus sous les yeux, je conserve l'intime conviction que nombre de sujets syphilitiques que j'ai vus frappés de cancer lingual en plein état de santé et d'activité vitale seraient encore de ce monde si l'on fût parvenu à les arracher à leur fatale passion pour le tabac.
Tant il est vrai que la syphilis n'est responsable pour elle-même que d'une partie des méfaits qu'elle semble produire, une autre partie — et ce n'est pas la moindre — restant imputable en réalité à des influences étrangères.
Les grands dang^ers nerveux de la syphilis ; — notamment Paralysie
générale et Tabès.
Dans le même ordre d'idées continuons à rechercher comment, en dehors du traitement spécifique, nous pouvons être utiles à nos malades.
Cette recherche nous conduit tout aussitôt à la constatation d'un grand fait qui domine de sa haute importance toute Thistoire clinique du tertiarisme et de la parasyphilis, et que je vais m'efforcer de bien mettre en lumière.
Où sont les grands dangers et les dangers les plus fréquents de la syphilis ?
Réponse formelle : Dans le système nerveux.
Où sont les grands dangers de la parasyphilis ?
Réponse non moins catégorique : Dansle système nerveux.
De cela témoignent les statistiques, comme la suivante notamment. Celle-ci est le résumé de tous les cas de tertiarisme et de parasyphilis que j'ai observés dans mon cabinet depuis mon doctorat jusqu'à ce jour.
Oh ! je suis loin de vous la donner, cette statistique, comme parfaite, comme représentant la vérité même des choses, car les statistiques de ce genre comportent toutes et fatalement des erreurs dérivant de la personnalité même de leur auteur, de sa situation, de sa spécialité, du milieu où il exerce, etc., etc. Je puis seulement vous la garantir impartiale, com-
plète et exacte (réserve faîte pour les fautes diagnostiques que j'ai pu commettre). Elle sera bien suffisante en tout cas, vu l'écart des chiffres à comparer, pour mettre en pleine évidence la vérité que je veux établir. La voici :
Accidents de tertiarisme et de parasjrphilis, avec indication de leur fréquence relative.
(D'après 5.698 malades^
Syphilides cutanées 1.811 cas
Gommes sous-cutanées 236 —
Affections tertiaires de la langue 316 —
— — du palais, du voile pa-
latin et de la gorge . 267 —
— — du squelette palato-na-
sal 269 —
— — du pharynx ...... 98 —
— — du système digestif :
Œsophage à rectum. 25 —
Foie et rate 31 —
Rein 57 —
— — du ' système lympha-
tique 13 —
— — du système respiratoire
(larynx, trachée, poumons) . • 75 —
— — du système circulatoire
(cœur, artères,
veines) 53 —
A reporter .... 3.251 —
Report 3.251 cas
^ffections tertiaires des organes génitaux . 627 — -^ — du système locomoteur :
Os . 626 —
Muscles 19 —
Tendons 9 —
Articulations .... 31 —
— — de rœil 289 —
— — de Toreille 33 —
— — du système nerveux :
Syphilis cérébrale . 993 — Accidents cérébro -
médullaires. ... 23 —
Moelle 196 —
Nerfs 49 —
Paralysie générale . 116 —
Tabès 943 —
Divers •. 44 —
Total 7.249 —
A combien de considérations — et de divers genres — ne pourrait pas prêter ce tableau!
En tout cas il en est une qui s'impose, une supérieure à toute autre et qui est d'importance majeure pour l'intention spéciale que je poursuis. Celle-ci a trait à la fréquence excessive, extrême, vraiment extraordinaire^ des manifestations nerveuses qui figurent dans cette liste, comme expressions du tertiarisme ou de la parasyphilis. Cette fré-
82 POUR EN GUBRIR
quence dépasse tout ce qu'on pourrait croire, surtout relativement, j'entends par rapport à d'autres localisations syphilitiques généralement réputées comme les symptômes les plus habituels, les symptômes de prédilection de la maladie. Qu'on en juge :
Parallèlement aux syphilides cutanées et aux lésions osseuses qui figurent dans ce tableau les premières pour un chiffre de 1.811 et les secondes pour celui de 626, nous voyons y. prendre place :
la syphilis cérébrale pour un chiffre de 993 cas la syphilis médullaire — — 196 —
la paralysie générale — — 116 —
et le tabès — — 943 —
Et, si nous joignons à cela d'autres affections nerveuses de fréquence moindre, nous aboutissons à un chiffre de 2.310 cas d'affections nerveuses sur un total de 7.249 affections syphilitiques. Chiffre énorme (où même ne se trouve pas comprise une autre détermination nerveuse très commune chez nos malades, à savoir : la neurasthénie, que je n'ai pas voulu introduire dans cette statistique parce que, bien complexe d'origine le plus souvent, elle reste le plus souvent aussi
contestable en tant que dérivée de la syphilis); — voire, diraî-je, chiffre phénoménal, puisqu^l répond exactement à ceci : 31 0/0 de la somme totale des accidents de tout ordre dérivant de la syphilis. En autres termes, sur 100 accidents de provenance syphilitique il y en aurait 31 intéressant le système nerveux; 31 0/0, c'est-à-dire /7ré5 du tiers!
Cette moyenne, il est vrai, a été attaquée, contestée. « Vous l'avez exagérée, m'a-t-on dit; ou plutôt elle s'est trouvée surfaite par votre personnalité même, par vos travaux sur les affections nerveuses, notamment sur le tabès et la paralysie générale, qui ont fixé l'attention sur vous et appelé chez vous nombre de nerveux. » L'objection est vraiment trop obligeante pour que je la discute; mais il ne faut pas en exagérer la portée.
Cette moyenne est excessive, dites-vous. Eh bien, réduisez-la, je le veux bien; réduisezla, par exemple, d'un dixième (ce qui serait me faire vraiment beaucoup d'honneur) ; elle n'en resterait pas moins considérable encore et de nature à justifier la proposition suivante, à savoir :
Que, de tous les systèmes organiques^ c'est le système nen^eux qui est le plus souvent
éprouvé par la syphilis ; — que c'est lui qui paie au tertiarisme et à la parasyphilis le plus lourd tribut; — au total, donc, que cest lui la victime usuelle^ la victime préférée du fléau.
Et c'est là ce que je voulais établir.
Voilà un premier point acquis à la démonstration que je poursuis. Venons à un second.
Tout le monde n'est pas égal devant la syphilis nerveuse. Il est nombre de gens qui n'y présentent aucune prédisposition, au moins appréciable; et il en est d'autres qu'un œil médical reconnaît facilement pour des prédestinés aux catastrophes nerveuses de la maladie. Ainsi, on a dit non sans raison qu'il est de par le monde de véritables « candidats à la paralysie générale ». Ces prédisposés aux accidents nerveux de la syphilis sont de deux ordres, à savoir : les prédestinés héréditaires, c'est-à-dire les sujets de souche névropathique, les ce nerveux de naissance », — et les prédisposés par tare acquise, personnelle.
Or, très certainement, ce netvosisme héréditaire ou acquis est au nombre des prédispositions qu'on a dit constituer des causes
localisatrices de la syphilis; c'est là une de ces causes qui dirigent, qui aiguillent la syphilis vers les centres nerveux. Très certainement, je le répète, il est des sujets dont on peut dire, le jour où ils contractent la syphilis : « Voilà des gens spécialement menacés pour l'avenir quant à leur système nerveux. Si la syphilis, sur eux, aboutit au tertiarisme, c'est au système nerveux que, suivant toute vraisemblance, ledit tertiarisme donnera l'assaut. » Chacun de nous a fait des prévisions de ce genre, prévisions que l'avenir a le plus souvent confirmées. J'en citerai deux exemples.
Vous connaissez déjà le premier par ce qui précède. Il est relatif à l'un de nos maîtres qui contracta la syphilis professionnellement et que j'eus l'honneur de traiter. Ce médecin éminent était non seulement un grand travailleur, mais aussi un de ces hommes à cerveau toujours occupé, tendu, assidûment en état d'effort, d'enfantement, ce Vous verrez, m'a-t-il dit bien des fois, que ma syphilis se portera quelque jour sur mon cerveau et que c'est par le cerveau qu'elle finira. y> Et de point en point sa prophétie se réalisa.
L'autre concerne une affection cérébro-spinale qui dériva d'un surmenage nerveux d'un ordre tout différent, celui qui est le plus fréquent dans la haute société, celui des privilégiés du rang et de la fortune, à savoir le surmenage mondain. Là encore le cataclysme nerveux fut prévu et prédit longtemps à l'avance par le médecin du malade.
c( La syphilis sur un pareil terrain, me dit ce perspicace confrère, lorsque je fus appelé à voir son client avec lui dès les premiers temps de la maladie, mauvaise affaire! Cela finira par un cataclysme nerveux. » Et cela finit ainsi en effet. — Ce cas mérite bien d'être conté, et le voici en deux mots :
Sujet issu d'une souche très pure : père et mère encore vivants et jouissant d'une santé irréprochable. Luimême avait reçu en partage une constitution vigoureuse, un tempérament parfait, une vigueur peu commune. C'est assez dire qu'il ne présentait ni héréditairement ni personnellement la moindre prédisposition à une affection des centres nerveux. — Mais, enfant gâté de la fortune, doué de tous les dons de la nature, maître de sa liberté avant l'âge et lancé de bonne heure dans le highlife parisien, c'était une victime désignée à l'avance pour la syphilis. Et, en effet, dès l'âge de dix-sept ans, il contractait la syphilis que, du reste, il ne soigna jamais qu'avec la plus complète indifférence. — Puis,
de dix-sept à trente-cinq ans, sa vie fut celle des désœuvrés du grand monde, c'est-à-dire partagée entre les femmes, les théâtres, les bals, les plaisirs de tout genre, le jeu, les cercles, les voyages, les émotions de Bourse, les duels, toutes les aventures possibles d'une jeunesse folle et dissipée. Peu d'excès alcooliques, il est vrai, mais beaucoup de grands repas, de soupers spécialement. Beaucoup de succès amoureux et de prouesses erotiques. Bien peu de nuits accordées au sommeil; la plupart passées au club, jusqu'à six et huit heures du matin, etc., etc.
Conséquence nécessaire : usure précoce de l'organisme, grisonnement et calvitie avant l'âge, débilitation des forces et de la résistance vitale; — puis, invasion d'un tabèsy comme résultat mixte de l'ancienne syphilis et du surmenage nerveux que je viens de vous dépeindre. — Puis, quelques années plus tard, invasion d'une paralysie générale qui termina la scène.
Eh bien, ces deux prémisses démontrées et acceptées, à savoir fréquence considérable des accidents nerveux dans la syphilis et prédisposition indéniable de certains sujets à cet ordre d'accidents, je demande si, dans notre thérapeutique usuelle, courante, nous tenons un compte suffisant de ces deux données. Avons-nous suffisamment en vue dans notre traitement Vêlement nerveux^ les éventualités nerveuses ? Je tiens à préciser par un exemple.
Voici, je suppose, deux malades qui viennent consulter pour la syphilis. L'un d'eux est un nerveux par excellence, un prédestiné à toutes les misères du nervosîsme; et l'autre, au contraire, est indemne de toute prédisposition de cet ordre. Je demande si, dans l'état actuel des esprits, la prescription qui sera remise au premier différera notablement, différera même en quoi que ce soit de celle que recevra le second. Très vraisemblablement, non, n'est-ce pas? au moins en général. Eh bien, dirai-je, c'est une mauvaise pratique que cette uniformité de pratique.
Traiter de la même façon deux malades si inégalement et si différemment menacés, sans rien faire d'autre pour le premier que ce qu'on fera pour le second, c'est absurde en principe, c'est désastreux comme résultats. N'est-il donc pas d'indications spéciales à remplir vis-à-vis An prédestiné en question, c'est-à-dire en faveur du sujet que, de par ses tendances acquises ou innées, nous avons lieu de croire exposé à des dangers spéciaux d'avenir et surtout à des dangers tels que la syphilis cérébrale, le tabès et la paralysie générale? N'est-il donc rien de plus à faire pour lui que de lui délivrer, comme à tout
autre la banale et exclusive formule de proto-îodure, de sîrop de Gibert ou d'iodure de potassium? Je ne puis le croire, je ne veux pas me résigner à le croire. Le bon sens me dit qu'il est un effort thérapeutique à tenter en faveur de ce malade d'un ordre spécial ou, pour parler d'une façon plus générale, qu'il est un effort à tenter contre les éventualités nen^euses dans la syphilis.
Maintenant, cet effort, quel sera-t-il ? Comment le concevoir et en quel sens le diriger? Voilà autant de questions à déterminer.
Hy^ène antinerveuse. — Thérapeutique
antinerveuse.
I. — A commencer par un point qui ne souffre pas discussion, on recommandera à ce malade spécialement prédestiné une hygiène spéciale , l'hygiène dite « antinerveuse ». D'emblée et dès les premiers temps de l'infection, on fera le possible pour le soustraire à toutes les causes capables de réagir sur le système nerveux et de constituer ce système en état de réceptivité mor-
90 POUR EN GUÉRFR
bide par rapport aux décharges menaçantes de la syphilis.
Dans cette intention (indépendamment des règles de Thygiène commune dont je ne parlerai pas), on proscrira tout surmenage, à savoir :
1** Surmenage intellectuel^ dangereux par la tension d'esprit continue, par V effort cérébral. Qu'on se rappelle comme exemple la navrante histoire précitée de ce jeune lycéen qui, infecté de syphilis à 16 ans, fut pris deux ans plus tard d'une hémiplégie à la suite de grands excès de travail en vue d'une préparation hâtite aux examens de l'Ecole polytechnique; — qui, traité, en guérit; — puis qui, l'année suivante, encore à propos d'un nouveau surmenage cérébral, d'un nouveau « coup de collier » motivé par les mêmes examens, fut repris d'hémiplégie et, cette fois, resta paralysé d'une façon définitive.
2^ Surmenage d'affaires^ tout aussi dangereux parce qu'il réunit souvent à l'excès d'occupations les préoccupations, les émois, les soucis.
3^ Surmenage vénérien^ qui a sa réputa-
tion faite et bien méritée. Ainsi j'ai vu plusieurs fois (une demi-douzaine de fois pour le moins) des syphilis cérébrales faire invasion sur de jeunes mariés au cours même de la « lune de miel », à la suite et par le fait de prouesses erotiques (1).
4" Surmenage mondain^ par irrégularités d'habitudes, agitation, turbulence de la vie, fêtes, veilles, soupers, théâtres, nuits passées au cercle, dissipation^ et excès de tout genre.
Bref, on s'efforcera d'astreindre le malade aux exigences d'une vie calme, méthodique, d'une vie ce à la papa », sédative par sa régu-
(1) En voici un exemple» bien démonstratif.
Un malade avait éprouvé divers accidents cérébraux d'origine manifestement syphilitique : paralysie de la langue dans une première attaque; et, plus tard, hémiplégie passagère. J'avais réussi à le guérir par un traitement spécifique longtemps continué. Il se trouvait rétabli, complètement rétabli depuis plusieurs mois, lorsque, malgré mes avis, malgré mes instances, il se marie. Privé de femmes depuis longtemps, il s'empresse aussitôt (le mot est de lui) de « rattraper le temps perdu ». Or, le dixième jour de son mariage, à la suite de grands excès vénériens, et à la suite aussi des fatigues d'un long voyage, il est repris subitement d'hémiplégie. Sa jeune femme le ramène à grand'peine à Paris dans le plus lamentable état, paralytique, hébété, délirant? Les accidents s'aggravent en dépit du traitement, et la mort termine cette triste scène en l'espace de quelques mois.
larité et son uniformité. — On recommandera un exercice quotidien, voire quelque sport, mais sans aller jusqu'à la fatigue; — un temps de sommeil suffisant (8 heures en moyenne). — Si possible, on conseillera de préférence l'habitation à la campagne ou tout au moins des séjours en pleine campagne, bien plus reposants — soit dit au passage — que les villégiatures agitées des plages maritimes ou des stations thermales
à casinos turbulents. — Etc., etc.
II. — A côté de l'hygiène antinerveuse existe-t-il une thérapeutique antinerveuse qui puisse être utile à nos malades ? Oui et non tout à la fois. Sans doute il est des incidents, voire des accidents qui, chez nos syphilitiques comme chez les malades de tout ordre, peuvent se trouver bien de l'action des « antinerveux ». Sans doute, il est une médication calmante qui rend de grands services pour atténuer l'excitation, l'instabilité nerveuse (bromures, valériane, par exemple), comme aussi il est une médication tonique, néyrosthénique (fer, amers, glycérophosphates, cacodylate, etc.) propre à relever les forces, à stimuler Tatonie, la débilité nerveuse ; et,
à roccasion, nos malades pourront profiter de Tune ou de Tautre. Mais il n'est pas ou du moins je ne connais pas de médicament, non plus que de médication spécifique du nervosisme. Je ne vois pas d'agent pharmaceutique capable de corriger le tempérament nerveux, capable de faire qu'un sujet né nerveux ou devenu tel puisse se présenter à la syphilis sans ses aptitudes, ses tendances nerveuses, sa {fulnérabilité nen^euse^ dirai-je, capable en un mot de préserver ledit sujet des grandes éventualités nerveuses du tertiarisme ou de la parasyphilis. — Du reste, j'ai hâte de le dire, rien encore n'a été fait de ce côté et le champ reste ouvert à l'expérimentation.
Je serai bien moins sceptique à l'égard de I'hydrothérapie. Méthodiquement et chroniquement appliquée, l'hydrothérapie pourrait, je crois, être appelée à jouer un rôle préventif vraiment utile contre les accidents nerveux de la syphilis et de la parasyphilis. D'une part, en effet, on sait qu'elle est susceptible d'effets variés et même opposés suivant son mode d'application ou, comme le disait Trousseau, « suivant la note touchée de son clavier thérapeutique »; c'est-à-dire
qu'elle peut également produire et des effets calmants, sédatifs de Texcitation nerveuse, et des effets stimulants, excitants, et des effets toniques, généraux, reconstituants, tout à fait modificateurs de l'être, etc.; on sait en particulier qu'elle constitue par excellence un agent « régulateur des fonctions nerveuses » (1). D'autre part, en ce qui concerne son action sur les accidents de la syphilis nerveuse, l'expérience est faite. A ne citer qu'un exemple, Charcot et moi n'avons-nous pas établi, chacun de notre côté et sans nous être concertés sur ce point, que le meilleur traitement de Tépilepsie syphili- * tique consiste en l'association de l'hydrothérapie à la médication mercurielle intensive ? Eh bien, j'ai été amené à croire que Tinfluence pré{>entwe de l'hydrothérapie n'est pas inférieure, dans la syphilis, à son action curative, tout au contraire. Dans cette pensée, j'ai pris l'habitude depuis un certain nombre d'années de prescrire systématiquement les pratiques hydrothérapiques (sous des formes
(1). On trouvera tous ces points discutés à fond et avec une haute compétence dans l'excellent Exposé de la méthode hydrothérapique publié par le D»" Beni-Barde (1905, Masson et C^^J.
variées, bien entendu, et appropriées à chaque cas particulier) à tous les sujets syphilitiques que leurs prédispositions héréditaires ou leurs tendances personnelles me permettent de considérer comme des prédestinés aux manifestations nerveuses, directes ou indirectes, de la syphilis. Et non seulement je la prescris d'emblée, c'est-à-dire au cours du traitement spécifique, mais encore et surtout je la prescris au delà, après le traitement, et cela pour de longues années. Je la recommande même à ces malades comme pratique habituelle, indéfinie.
Conviendrait-il d'aller plus loin et de généraliser (en respectant, bien entendu, les contre-indications légitimes), c'est-à-dire de prescrire l'hydrothérapie à tous les sujets entachés de syphilis et pour cette raison seule qu'ils sont entachés de syphilis ? Auquel cas l'hydrothérapie deviendrait la compagne du mercure dans le traitement de cette maladie. Je me garderai, vu la nouveauté du sujet, d'émettre cette proposition d'une façon ferme. Mais je suis assez satisfait des résultats que je crois avoir obtenus d'une telle pratique depuis quelques années pour préjuger que ladite proposition a chance
d'être acceptée dans l'avenir et légitimée cliniquement.