I. L'Idéal de la Jeûnasse
On a souvent rappelé aux Jeunes la nécessité de donner à leur vie un idéal qui en soit la fin, en même temps qu'il sera l'excitant de toutes leurs actions. On leur a rappelé bien des fois la nécessité de s'élever au-dessus de la vie présente, de sortir du monde qui frappe les sens, pour concevoir autre chose que ce monde, autre chose qu'eux-mêmes. On leur a dit, en un mot, de chercher dans les régions de la pensée, ou mieux dans les données de la foi, une idée à la réali-
sation de laquelle ils consacreront leur intelligence et leurs forces.
La jeunesse de ce .temps a-t-elle accepté la leçon? L'a-t-elle toujours suivie ?
Sans doute, la jeunesse d'aujourd'hui est pleine d'activité ; elle travaille, surtout pour se faire «ne place dans le milieu où elle doit vivre.
Elle a un but : se faire une carrière.
Certes, de cela il ne faut pas la blâmer. On doit, au contraire, encourager le jeune homme à choisir vite et bien la situation sociale qui doit être la sienne. Si ce but immédiat n'est pas à proprement parler l'idéal, puisqu'il est trop personnel, il est quelque chose qui y conduit. C'est l'idée d'un poste à occuper, d'une fonction à remplir, d'un service à faire.
Mais l'idéal est quelque chose de plus : c'est une vue sur l'avenir qui dépasse la fonction, c'est une conception de la manière dont on peut l'utiliser pour le plus grand bien de tous, c'est la conscience d'un rôle et d'une mission à remplir dans la collectivité à laquelle on appartient.
La vie, en effet, est une fonction publique, un ministère que nous devons à tous ceux qui nous entourent. Cette fonction, ce ministère pèsent plus impérieusement sur ceux qui ont reçu les privilèges de l'éducation et de la naissance, mais ils s'imposent à tous, surtout dans les temps où nous sommes, car, qu'il le veuille ou non, avec notre vie au grand air, tout homme devient apôtre du bien ou apôtre du mal.
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L'heure n'est plus des vertus tranquilles qui se contentent d'éclore au coin du foyer, pendant qu'au dehors le monde continue son évolution ou fait ses révolutions; l'heure n'est plus du travail entrepris seulement pour les charmes qu'on y trouve ; l'heure n'est plus où l'on se console de tout aux chaudes tendresses de la famille ; l'heure n'est plus où il suffise d'être le bon jeune homme qu'ont pu connaître nos pères.
« N'avoir qu'une vie unie, médiocre, dit M. Ollé-Laprune, sans grandes fautes, je le veux bien, sans secousses, sans crises violentes, mais oisive, inutile : c'est un mal.... Une vie, languissante, inoccupée ou remplie seulement de choses futiles : une telle vie, encore que correcte et pour ainsi dire innocente, est certainement très mauvaise: c'est une vie manquée. j>
Faut-il constater qu'il en est beaucoup aujourd'hui qui perdent ainsi leur vie ?
Qui ne les a pas rencontrés ces oisifs élégants qui ne font rien de leur vie et qui n'en peuvent rien faire ? Ils traînent leur inutilité dans tous les cercles et dan? tous les lieux de plaisir ; ils errent du café au théâtre, du théâtre au champ de courses ; ils fument, ils jouent, ils chassent, ils courent, ils s'amusent et ils s'ennuient.
Ils osent appeler cela la haute vie. Quelle ironie ! Tout proclame qu'ils ne vivent même plus.
Ils pouvaient vivre avec grandeur, ils avaient de la fortune, un nom, de l'intelligence ; ce sont fleurs pré-
coces qu'ils ont répandues avec profusion sur tous les chemins, au lieu de les garder pour couronner leur vie.
Ils avaient à faire un noble service, il leur avait été payé à l'avance, mais ils en ont eu peur et ils ont laissé stériliser les forces de leur esprit, détendre les ressorts de leur volonté et ruiner toutes leurs énergies.
Ils ont l'air de vivre ; mais, en réalité, ils ressemblent à des condamnés à mort cherchant à s'étourdir jusqu'à l'heure suprême. Leurs plaisirs et leur faste ne font qu'exciter les convoitises de ceux qui sont au-dessous d'eux, et qui, en les voyant passer, sont tentés de leur redire la parole du Maître : « Utquid terrant occupat(i) ? Pourquoi sont-ils sur la terrre ? »
Si jamais quelqu'un veut faire leur biographie, il l'écrira dans ces quatre mots célèbres : Usé sans avoir servi.
Il leur a manqué d'avoir un idéal pour leur vie, ou du moins il leur a manqué d'avoir cherché à le réaliser !
Sans idéal, on peut être un honnête homme, mais on ne sera cependant jamais qu'un honnête égoïste, indifférent aux grandes œuvres qui agitent la patrie et l'Eglise.
Sans idéal, on devient le plus souvent l'homme vulgaire dont la vie s'écoule inutile et perdue. Rien de grand, rien de noble, rien de généreux ne jaillit du cœur ou de l'intelligence que n'éclaire pas la flamme
(1) Luc, xin, 7.
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de l'idéal ; pensées, sentiments, volonté, tout reste enfermé dans un cercle dont le moi est à la fois le centre et le rayon.
Mais quel est lidéal à donner à la jeunesse de notre temps, si l'on veut faire d'elle l'auxiliaire et l'apôtre de l'Eglise ?
« L'idéal est comme l'étoile, dit le P. Didon, l'étoile ne s'analyse pas, elle se montre. 1
L'idéal qu'il faut donner à de jeunes Catholiques, l'idéal qu'ils devraient chercher à réaliser dans toutes leurs œuvres, l'idéal qui leur indiquera leur tâche de demain, c'est le triomphe de Dieu, victoriae Dei, c'est le règne social de Jésus-Christ. Oportet illum regnare(i).
Par quelque coté qu'on le fasse envisager à des jeunes gens élevés à l'école de Jésus-Christ, il ne peut manquer de leur apparaître le plus beau de tous et le plus séduisant. A coup sur, il n'en est pas de plus nécessaire à leur montrer.
D'où viennent, en effet, tous les maux dont souffre notre société moderne ? D'une unique cause, de ce que Dieu n'a pas, au milieu de nous, la place qui lui revient.
Dieu n'a plus, dans le monde de la pensée, la place qu'il y occupait aux époques où la foi gouvernait tous les esprits, et c'est ce qui explique ce chaos intellectuel
(1) Cor. xv, 25.
dans lequel se débattent les intelligences de notre temps, chaos tel que l'erreur aujourd'hui n'est même plus capable de s'ériger en système.
Dieu n'a plus dans l'organisme social la place qu'il y occupait, lorsque l'Évangile était le code des sociétés ; la liberté, la justice et la charité ont pris avec lui le chemin de l'exil, laissant après elles une inquiétude immense, une agitation menaçante pour la stabilité même des états.
Pour produire la pacification des esprits et la pacification des sociétés, il nous faut ramener Dieu.
Ce sera le rôle de la jeunesse d'y travailler avec nous.
La jeunesse catholique eut déjà la gloire, au milieu du siècle dernier, de restaurer le règne de Jésus-Christ. Ce furent huit jeunes hommes, dont un seul avait plus de vingt ans, qui firent briller l'aurore de ce règne, en créant le beau mouvement de charité des Conférences de Saint- Vincent-de-Paul. D'autresjeunes hommes continuèrent l'œuvre commencée, et contribuèrent à produire dans notre pays cette admirable poussée de sève catholique qui naguère encore faisait notre gloire et notre fierté.
Serions-nous donc venus, nous, à l'heure des ruines? Je me refuse à le croire.
La victoire n'est jamais perdue, tant qu'il reste une réserve. Les bataillons d'avant-garde peuvent tomber, l'escadron peut être écrasé dans sa charge, le corps
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d'armée lui-même peut être défait, mais si tout d'un coup la réserve se lève, réserve héroïque, réserve choisie, serrée autour du drapeau dont elle a la garde, elle peut atteindre l'ennemi et le refouler ; elle peut être victorieuse à son tour et définitivement.
Vous êtes, jeunes Catholiques du XXe siècle, la phalange invincible sur laquelle compte l'Eglise pour l'aider à reconquérir le royaume de Dieu ; vous êtes la phalange qui garde l'idéal.
En avant donc, chers amis ; en face du monde qui s'ouvre devant vous que chacun se mette à l'œuvre, que chacun s'en aille, dès aujourd'hui, redisant cette belle parole du P. Hecker : « Je prends la Croix pour étendard, avec ce mot pour devise : Conquérir. y>
Ah ! si tous les jeunes gens qui sortent de nos écoles étaient ainsi fièrement décidés à travailler pour Dieu, au lieu de s'en aller à leurs caprices, à leurs plaisirs, à leur bien-être, à leurs folies, quelle armée puissante ce serait pour la cause de Jésus-Christ ? Pourquoi n'est-ce encore qu'un rêve et peut-être une utopie ?
Il faut le dire maintenant.