CHAPITRE PREMIER L'ESPRIT SURNATUREL
Nos Œuvres catholiques sont l'affirmation de la vitalité de l'Église. Elles témoignent de gens qui se défendent et se justifient, de gens qui s'organisent et qui agissent en vue d'un avenir meilleur. Elles témoignent d'une Action catholique, dont personne ne nie l'existence. Nos ennemis même s'en inquiètent.
L'Action catholique, si on la considère dans son organisation, dans ses cadres, dans ses moyens extérieurs, paraît être une action toute humaine, toute naturelle, une action dont l'efficacité dépend uniquement de l'habileté et de la force de ceux qui y prennent part. Il n'en est pas ainsi. Elle n'est pas d'ordre humain et naturel.
L'Action catholique n'a pas pour but de sauvegarder des intérêts temporels : elle a pour objet de défendre l'Église de Jésus-Christ et de procurer la gloire de
Dieu, et de faciliter par là le salut des âmes que Dieu a destinées à une fin surnaturelle.
C'est à cela que tendent tous nos efforts, tous nos sacrifices, toutes nos œuvres.
Nos ennemis refusent d'y croire ; ils ont tant d'intérêt à nous accuser de faire œuvre simplement humaine !
Nos amis eux-mêmes y pensent-ils assez?
L'Action catholique sera surnaturelle ou elle ne sera pas. Soldats et chefs de l'armée catholique n'ont de raison d'être qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Tout ce qui n'est pas fait en son nom ou sous sa direction ne sert pas à la Cause. « Si quelqu'un n'a pas l'esprit de Jésus-Christ, il n'est pas de Jésus-Christ. Si quisspiritum Christi non habet} hic nonestejus (1) ».
Nous ne devons pas être de ces minimistes qui semblent avoir peur de mettre trop en avant le nom de Jésus-Christ, même quand il s'agit d'œuvres catholiques, sous prétexte que ce nom peut effaroucher ceux qui ne sont pas encore venus à nous. La politique peut avoir sa diplomatie et ses habiletés humaines, l'Action catholique n'a besoin que de lumière et de vérité ; elle doit avancer bannières déployées. Car, ne craignons pas de le redire encore, nous n'avons de raison d'être et d'agir qu'en Jésus-Christ.
Ne serait-ce pas pour l'avoir un peu oublié que quelques-uns d'entre nous n'oiit pas eu tout le succès qu'ils ambitionnaient ?
(1) Rom. vin, 9.
Le soldat de l'Action catholique, l'homme d'oeuvres, l'apôtre se rattache à Jésus-Christ de trois manières. Il trouve en Jésus-Christ le principe de sa mission, le modèle de son apostolat et la force de son activité.
Le succès de son action est à ce prix.
1° — L'Homme de l'Action catholique doit sa mission à Jésus-Christ.
Certes, s'il est une chose que nos ennemis ne nous pardonnent pas, c'est ce qu'ils appellent notre prosélytisme. Depuis qu'ils se croient les plus forts, ils affectent surtout de s'en moquer, mais ils ne désarment pas ; et ils nous accusent toujours de violenter les âmes en cherchant à leur faire du bien, d'enténébrer les esprits sous prétexte de les éclairer.
Si nous agissions en notre nom, le reproche pourrait nous toucher : quels pourraient être nos titres à pénétrer jusqu'à la conscience des autres ? C'est précisément ce que nous demandons à ceux qui, n'ayant pas pu empêcher notre prosélytisme, nous opposent le leur : Quels sont leurs titres ?
Nous agissons, nous, et nous parlons, au nom du Dieu qui a dit à ses apôtres : « Docete omnes gentes. Enseignez toutes les nations (1) ». Vous agissez et vous parlez, vous, simples laïques, au nom de? prêtres, qui. trouvant en vous les auxiliaires que la
[ath. xxviii, 19.
Providence leur a ménagés, vous délèguent, pour ainsi dire, une partie de leur mission. La légitimité de votre action a pour base la vérité même de l'Église catholique. Tant qu'on n'aura pas renversé cette vérité, vous aurez le droit de vous prévaloir de votre zèle apostolique comme d'un honneur et d'un devoir.
C'est un honneur, en effet, d'être appelé à ressembler à Jésus-Christ. La mission de Jésus-Christ sur la terre n'a pas eu d'autre but que la gloire de Dieu et la rédemption du monde. L'homme de l'Action catholique a la prétention d'être aussi le sauveur d'un monde que tout, autour de nous, entraîne à sa perte et à sa ruine. Il a la prétention de faire glorifier Dieu, dans un temps où l'oubli et le blasphème attentent sans relâche à la gloire de son nom.
Il ressemble à Jésus-Christ.
C'est un honneur aussi d'être appelé à continuer Jésus-Christ. L'apôtre saint Paul écrivait : g J'achève dans ma chair ce qui manque à la Passion de Jésus- Christ. Adimpleo in carne mea quœ desunt passionum Christi (1). » L'homme apostolique, il n'est pas téméraire de le dire, achève ce qui manque à l'œuvre de Jésus-Christ. Que lui manque-t-il? D'atteindre les hommes de nos jours, de les faire profiter de cette influence divine qui doit être éternelle, mais qui ne peut s'exercer que dans le temps, de les éclairer effi-
(1) Col. I, U.
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cacement et de les entraîner réellement au bien. L'homme d'action y travaille par ses œuvres apostoliques. Il continue d'évangéliser ceux qui l'entourent, réalisant à la suite de Jésus-Christ cette merveille que le monde païen n'avait pas connue, cette merveille que le monde contemporain ne connaîtrait bientôt plus sans lui, l'évangélisation des pauvres, pauperes evancjelizantur.
C'est encore un honneur d'être appelé à couronner Jésus-Christ. Le plus beau titre de gloire qu'un chrétien puisse rêver, en effet, est de faire aimer Jésus- Christ, de lui gagner des cœurs. C'est la royauté qu'il a voulu exercer et qu'on veut lui reconquérir ; elle n'a rien de matériel ; elle tend à la soumission des esprits et des cœurs, car Jésus-Christ ne veut régne^ que par l'amour.
Cependant, la coopération à l'œuvre de Jésus-Christ n'est pas seulement un honneur, elle est aussi un devoir. Personne n'a le droit de s'en dispenser.
En dehors du précepte général de Dieu qui oblige chacun à s'occuper des intérêts de son prochain : Mandavit unicuique Deus de proximo suo ; en dehors du devoir, que nous imposent la reconnaissance et l'amour dus à Dieu, de lui attirer les hommages des autres, l'obligation d'être apôtre vient de la forme de société que Jésus-Christ a donnée à son Église : la société existe pour tous, et tous se doivent aux intérêts de la société.
L'apôtre saint Paul a précisé ce devoir dans une sublime doctrine, a: Vous êtes le corps du Christ, dit-il ; Vos estis corpus Christi (1). » Le corps est un, quoique les membres soient plusieurs. Tous les membres se doivent au service du corps tout entier. Le pied n'a pas le droit de refuser ses services, parce qu'il n'est pas la main ; l'oreille n'a pas le droit de se désintéresser du corps, parce qu'elle n'est pas l'œil. L'œil n'a pas le droit de dire à la main : Je n'ai pas besoin de toi ; la tête ne peut pas dire aux pieds : Vous ne m'êtes pas nécessaires. Les membres qui paraissent les plus faibles sont souvent les plus indispensables. Il ne doit pas y avoir de schisme dans le corps, mais tous les membres doivent avoir une sollicitude mutuelle les uns pour les autres.
L'application de ces magnifiques images se^fait d'elle-même. Dans ce corps du Christ qui est l'Église, tous les membres se doivent au service de la tête, tous les membres se doivent au service du corps tout entier. Personne ne peut prétexter qu'il est inutile, personne n'a droit de dire qu'il ne doit rien aux autres membres.
Comme cette doctrine condamne éloquemment l'aberration de certains Catholiques de notre temps qui paraissent vouloir vivre comme des membres séparés !
L'Eglise est persécutée, le monde se paganise. Us ne se sentent pas atteints ! Ils ne s'émeuvent pas !
(1) I. Cor. xn, 27.
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Attendront-ils pour s'émouvoir que la corruption universelle soit devenue l'irréparable conséquence de ce retour au paganisme ? Continueront-ils de dire qu'ils n'ont pas à s'en préoccuper ?
S'ils ont l'esprit de Jésus-Christ, ils doivent comprendre qu'il s'agit de sauver l'oeuvre de Jésus-Christ, de reconquérir le royaume de Jésus-Christ et d'assurer la rédemption du monde et la nôtre. Le corps du Christ, que nous sommes tous, est malade ; il s'agit de nous sauver en le sauvant. Cela suffît à justifier notre mission et à nous l'imposer comme un devoir.
II* — L'homme de V Action catholique trouve un modèle en Jésus-Christ,
Jésus-Christ qui nous appelle à son service a pris soin de nous apprendre quelles qualités nous sont nécessaires.
Formant ses disciples il leur a dit ces simples mots : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Discite a me quia mitis sum et humilis corde (V. »
« Apprenez », c'est la science nécessaire à l'apôtre ; (( apprenez de moi, » qui suis la vérité. Des docteurs viendront qui diront qu'il faut à l'apôtre des qualités actives et non des qualités passives. Vous ne les écouterez pas. Vous mettrez toute votre activité d'apôtre à
(1) Mat. xi, 19.
former en vous ces deux vertus qui sont dans mon cœur : la douceur et L'humilité. Avec elles et par elles, vous marcherez sur mes traces, vous aurez mon esprit, et vous ferez mon œuvre.
Qu'est-ce que la douceur, en effet ? Au dehors, elle paraît n'être qu'une qualité opposée à la violence ; mais elle est, en réalité, l'expression d'une qualité tout intime, la bienveillance, la bonté, l'amour enfin, cet amour que saint Paul appelait la bénignité de Dieu, benignitas Dei, cet amour qui faisait dire au même apôtre : « Benignitas et humanitas apparuit Salvatoris nostri Dei ; la bénignité et l'humanité de Dieu notre Sauveur est apparue (1). »
La première qualité nécessaire à l'apôtre, c'est bien l'amour des autres : non pas cet amour qui vient de l'autorité de la mission et qui impose moins l'affection que le respect ; non pas cet amour qui est le produit de la raison éclairée sur les besoins des autres, mais un amour qui vient du cœur, qui s'incline vers les autres dans un désir manifeste de leur vouloir et de leur faire du bien, et qui se résout dans le don de soi-même, ce que saint Thomas dit être l'essence du bon : Bonum est sui di/fusivum.
Personne n'a plus besoin que l'apôtre d'avoir cette bonté bienveillante, indulgente, prévenante et compatissante, qui est soupçonnée ne pas exister si elle
(1) Tit. m, 2.
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ne se traduit pas dans l'aménité et la douceur. C'est que l'apôtre doit gagner à la fois l'intelligence et le cœur ; il doit instruire et convertir. Or, l'amour, voilé de douceur, enrichi d'aménité, est le chemin qui conduit à l'intelligence, et surtout au cœur.
La tactique de nos ennemis a été et est encore de faire croire au peuple que nous ne l'aimons pas ainsi, que nous ne voulons pas son bien, que nous ne portons pas dans nos cœurs le souci de ses intérêts et la préoccupation d'améliorer sa situation. Volontiers ils nous présentent à lui comme des loups revêtus de peaux de brebis. Et ils se donnent, eux, comme les vrais amis du peuple, s'offrant à réaliser pour lui le programme de bonheur que l'Église ne veut pas lui promettre, disent-ils.
Ils n'ajoutent pas, les perfides ! qu'ils ont commencé par nous lier les mains afin de pouvoir nous reprocher de ne pas agir !
Hélas ! le peuple les croit! le peuple s'est détourné de nous et traite l'Église en ennemie ! Ce n'est qu'un malentendu ! Nous le savons, nous, le christianisme n'existe que pour le bonheur de tous.
Il n'est pas possible, (il ne faut pas se lasser de le redire), que le peuple qui travaille renie la religion à laquelle il doit sa grandeur, repousse une société qui se fait gloire d'avoir pour fondateur Jésus ouvrier. II n'est pas possible que le peuple n'aperçoive pas enfin que ceux-là le trompent qui n'ont pas d'autre chose à lui offrir que des excitants à ses passions. Il n'est pas
loi pour l'action catholique
possible que le peuple ne finisse pas par voir qu'il est toujours la première victime des mesures prises contre l'Église.
Le malentendu ne peut durer.
Il cessera si les Catholiques savent montrer ce qu'il y a de bon en eux.
Au deuxième siècle de notre ère, l'esclave Blandine, encore enfant, était traînée à l'amphithéâtre. Au bourreau qui va la martyriser, elle ne répond que ce mot : <( Je suis chrétienne, il ne se fait pas de mal chez nous. »
Nous sommes chrétiens, disons-nous bien haut, mais il ne se fait pas de mal chez nous. Nous n'avons pas trempé, nous, Catholiques, dans les scandales financiers, économiques et politiques de notre temps. Nous ne voulons pas dire que tous, chez nous, soient sans faiblesse, mais c'est chez nous qu'on trouve le plus d'honnêteté et de vertu ; nous n'enseignons et nous ne faisons de mal à personne.
Le peuple finira bien par s'en apercevoir. Il verra en même temps que nous lui voulons du bien.
S'il ne le voit pas dans les œuvres que nous ne pouvons pas toujours réaliser, il le verra dans la générosité avec laquelle nous lui sacrifierons nos aises, notre tranquillité, notre fortune ; il le verra surtout dans la bonté avec laquelle nous nous pencherons vers l'homm*1 qui souffre. A ce pauvre, à ce malheureux, nous De vanterons pas notre bienfait, ce qui lui ferait trop sentir la distance qui le sépare de nous ; nous ne lui di-
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rons pas notre solidarité, ce qui serait l'insulter puisque personne ne peut être solidaire de la souffrance qu'il est seul à supporter, mais nous lui montrerons que nous l'aimons. Car nous l'aimons, non pas à cause de lui qui nous est inconnu, non pas à cause de nous qui n'en avons rien à attendre, mais à cause de Dieu dont il est fils comme nous, à cause de Jésus-Christ dont il est le frère comme nous ; ce qui nous donne le droit de lui dire : c Je t'aime et je dois t'aimer parce que tu m'es cher, et tu m'es cher parce que tu es mon frère. »
Avec la douceur qu'inspire l'amour, l'humilité est la qualité que Jésus enseigna à l'apôtre.
L'apôtre, en effet, doit se garder de deux tendances mauvaises de notre nature: n'agir que pour soi et ne compter que sur soi.
L'humilité les préviendra.
L'apôtre doit prendre pour devise ces mots : « J'agis pour Dieu. » Il doit se considérer uniquement comme un ministre de Dieu, un chargé d'affaires, « pro Chri$îo legatione fungimur (i). » Ce n'est pas assez dire : il doit se considérer comme un instrument aux mains de Dieu. Toute autre attitude risquerait d'être une trahison : elle livrerait les intérêts de Dieu à de mesquines préoccupations, peut-être même à ses ennemis.
Toute autre attitude serait une usurpation ; car ce n'est qu'au nom de Dieu que nous avons le droit de
I II Cor. v, 20.
parler aux autres des choses de Dieu, et d'essayer de leur faire du bien.
Toute autre attitude serait un mensonge. L'apôtre paraîtrait faire les affaires de Dieu ; il ferait les siennes, celles de sa vanité, celles de son ambition, de son influence, de sa fortune, etc.
Le monde ne manque pas de nous en accuser. Il ne veut pas croire à notre sincérité.
C'est pour cela qu'il ne suffit pas à l'apôtre d'avoir cette intention droite et surnaturelle qui le soutient ; il faut que cette intention paraisse. Luceat lux vestra coram hominibus ut videant opéra vestra bona (1). Il faut qu'on sache que nous agissons pour Dieu.
Hélas ! pouvons-nous nous rendre ce témoignage que toujours nos œuvres font glorifier Dieu !
Nos ennemis n ont-ils pas quelque droit à suspecter parfois l'intention de l'homme d'oeuvres, quand la vie pratique de celui-ci condamne ou du moins contredit ce qu'il veut faire accepter aux autres ; quand, par exemple, il lit les journaux et les livres dont il défend la lecture aux autres, quand il danse et s'amuse après avoir éloquemment gémi sur les malheurs de l'Église, quand il pense et vit comme ceux qui ne sont pas chrétiens !
Nos ennemis n'ont-ils pas quelque raison de tourner nos efforts en ridicule, quand ils voient les divi-
(l) Mat. v, 16.
l'esprit surnaturel loT
sions qui nous désolent, jusque dans la pratique quotidienne des Œuvres ; quand ils voient certaines amitiés se rompre au seuil de deux ligues ou de deux œuvres rivales, et qui ne devraient connaître que l'émulation de la vertu. Que de faits regrettables font dire à nos ennemis que nos Œuvres ne sont que prétexte à vanité personnelle !
Si nous cherchions avant tout la gloire de Dieu, peu nous importerait que Dieu choisisse celui-ci ou cellelà pour se la procurer ; si nous cherchions avant tout la gloire de Dieu, ne devrions-nous pas nous réjouir de ce que d'autres s'y dépensent, et par d'autres moyens ! Notre-Seigneur nous a laissé dans le saint Évangile une prophétie bien alarmante, oserai-je dire : « Les hommes vous reconnaîtront comme mes disciples, si vous avez de la charité les uns pour les autres (1). > Les premiers chrétiens se faisaient reconnaître à ce signe. Au spectacle de leur charité, les païens disaient : « Voyez comme ils s'aiment. » Hélas ! offronsnous le même spectacle aux païens de notre temps ? S'ils refusent de saluer en nous les disciples de Jésus-Christ, les disciples d'un Dieu tout amour, ne serait-ce pas que la prophétie se vérifierait à rebours? ne serait-ce pas parce que nous ne nous aimons pas assez les uns les autres ? Le monde lui-même se refuse à croire que Dieu puisse être le lien de personnes qui ne veulent pas s'aimer.
(1) Joan. xiii, 35.
Luceat lux vestra coram hominibus ! Ne cherchons en toute chose que la gloire de Dieu. C'est l'humilité qui nous y portera.
L'humilité corrigera aussi cette autre tendance nuisible à l'Action catholique et qui s'appelle la présomption.
L'apôtre qui ne veut compter que sur lui, échoue misérablement. Nous le dirons tout à l'heure.
Aussi l'homme vraiment apostolique a-t-il besoin d'obéissance. Plus heureux au second rang qu'au premier, il se rappelle que toutes les victoires sont dues aux hommes d'obéissance. L'obéissance est la condition de la discipline, cette force de toutes les armées.
Pourquoi nos Œuvres ont-elles eu déjà à enregistrer tant de défaites ? Ne serait-ce pas parce qu'on ne sait pas assez y obéir? Est-il exagéré de dire que le désir d'être à la tète d'une œuvre est souvent la seule raison de la fonder? Est-il faux d'avancer que, si certaines œuvres ne prospèrent pas, c'est qu'elles ne peuvent payer qu'en mérites cachés le concours qu'on leur apporterait ?
« Le défaut le plus dangereux des honnêtes gens, a dit un de nos meilleurs écrivains catholiques, M. Et. Lamy, c'est le dédain des tâches modestes et effacées. Tout le monde veut l'extraordinaire et l'héroïque... La France est pleine de chasseurs qui ne veulent tuer que le lion ; ils le cherchent toute leur
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vie, et quand ils meurent, leur carabine contient encore leur première balle. »
Ce joli mot me rappelle à l'esprit ce trait rapporté dans la vie de M. Émery, supérieur de Saint-Sulpice.
Enfermé dans les prisons de la Révolution, le saint prêtre continuait d'y faire œuvre de zèle près de ses compagnons de captivité. «. M. Émery fait beaucoup de bien ici, écrivait un de ces derniers, jeune officier qui secondait l'apôtre. Moi, je suis le chien courant, et j'ai le bonheur de faire sortir de temps en temps le lièvre du gîte ».
Les postes secondaires sont les plus enviés du véritable apôtre, parce que celui-ci se défie toujours de lui. Ceux qui acceptent les premières places ne peuvent s'y résigner que parce qu'ils mettent leur confiance en Dieu.
Jésus-Christ, en effet, qui est le modèle de l'apôtre, en est le seul appui efficace.
IIP — L'Homme de V Action catholique trouve son appui en Jésus-Christ.
L'Action catholique étant une œuvre divine dans
son objet, celui qui y travaille a le droit de compter
sur le secours de Dieu. Le secours ne lui manquera
pas, surtout s'il en sent le besoin, et s'il le demande.
Il suffît de s'être livré pendant quelque temps à une œuvre catholique, pour reconnaître son impuissance et pour éprouver le besoin d'un secours plus
qu'humain : « Sine me nihil potestis facere (1). Sans moi vous ne pouvez rien faire », dit le divin Maître. Qui d'entre nous n'en a pas fait la consolante expérience? Je dis consolante, parce qu'elle nous oblige à recourir à la source de la force, à Jésus-Christ, à Celui dont saint Paul disait : « Omnia possum in eo qui me confortât (2) ; je puis tout en celui qui me fortifie. )>
Sur quoi l'homme d'oeuvres, l'apôtre, compteraîtil, en efTet, si ce n'est sur Jésus-Christ ? Serait-ce sur son habileté ?
Mais n'oublions pas que nous ne sommes que des instruments dans les mains de Dieu. Dieu qui pourrait se passer de nous, veut bien s'en servir ; mais les instruments que nous sommes ne valent, comme tout instrument, que par la main qui s'en sert. La seule chose que nous ayons le droit d'ambitionner, c'est de ne pas être trop imparfaits et de mériter que Dieu veuille bien user de nous. La seule chose que nous devions chercher, c'est de rester toujours dans la main de Dieu. Si ce n'est pas Dieu qui nous emploie, nous ne sommes bons à rien. Notre habileté est inutile.
Quelle que soit l'énergie d'un courant électrique, quelles que soient la force et la précision des instruments qui doivent le transmettre, si le courant est interrompu, rien ne se produit. Rien ne se produit également si Jésus-Christ ne reste pas la source qui alimente notre énergie apostolique.
(1) Joan. xv, 5. — (2) Phil. iv, 13.
l'esprit surnaturel 161
Notre zèle même ne produirait rien de bon et de solide.
Une parole terrible de Notre-Seigneur nous le fait savoir : c Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en Votre nom, chassé les démons et fait de nombreux prodiges, en Votre nom aussi ? Et alors je leur dirai publiquement : je ne vous ai jamais connus. Aunquam novi vos (1). »
Plusieurs commentateurs pensent qu'ici Notre-Seigneur voulait parler de certains hommes qui, quoique ne le suivant pas comme disciples, se servaient de son nom et opéraient des prodiges. Ils croyaient en Jésus-Christ, mais ils lui restaient étrangers, ils ne suivaient pas sa doctrine. Il leur manquait d'être unis à Jésus-Christ par la foi et par l'amour. Jésus-Christ ne les connaissait pas. Nunquam novi vos. Ils opéraient pourtant des prodiges, parce que le nom de Jésus- Christ a une vertu qui ne dépend pas de ceux qui 1^ prononcent ; ils opéraient des prodiges, parce que Dieu voulait en faire bénéficier ceux qui en étaient l'objet, mais eux, ils n'avaient rien de commun avec Jésus-Christ.
Quelle terrible leçon renferment ces paroles ! Le caractère religieux d'une œuvre ne suffit pas pour qu'elle soit agréée de Dieu : on peut parler en son nom, sans s'y être fait autoriser, sous la force d'une
(1) Math, vu, 22.
impulsion naturelle, d'un besoin d'activité, pour obéir à son orgueil et à sa vanité : tout cela ce n'est que du néant. Non novi vos.
Le succès lui-même n'est pas un signe qu'on fasse l'œuvre de Dieu. Dieu prend en pitié ceux à qui n'est pas donné le vrai secours divin, et il leur accorde de réussir quand même. Dieu se servira parfois des qualités simplement naturelles de l'apôtre, pour faire entendre la vérité, pour chasser le démon des âmes ; mais il n'en reste pas moins que l'apôtre est comme un inconnu aux yeux de Dieu.
Il n'y a de vrai que le zèle qui vient de Jésus-Christ et qui agit pour Jésus-Christs
Jésus-Christ est aussi la source du courage chez l'homme apostolique.
Quelle que soit l'impétuosité naturelle du tempérament, quel que soit l'enthousiasme de l'apôtre, il y a, dans toutes les œuvres, un écueil contre lequel risquent d'échouer tous les courages, si Jésus-Christ ne vient pas à leur secours, c'est l'insuccès.
Jésus-Christ seul nous aidera à le supporter, parce que, considérées de son côté, les œuvres ne sont jamais un insuccès. Elles peuvent toujours être ce qu'il en attend : une occasion de combattre, sinoi: une raison de vaincre. Elles peuvent toujours être ce qu ont été les siennes : un insuccès apparent, l'insuccès de la Passion et du Calvaire, mais en réalité une victoire sur l'enfer et sur la mort. Elles peuvent tou-
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jours être persécutées comme les siennes ; mais avec lui elles finissent toujours par triompher.
Il en doit être ainsi, si nous ne visons qu'à être les ambassadeurs et les serviteurs du Maître.
Mais comment l'apôtre attirera-t-il en lui la force de Jésus-Christ? Par Y union des pensées, par Y appel de la prière et par la communion de i Eucharistie.
Puisque c'est au nom de Jésus-Christ que nous agissons, puisque nous sommes ses ambassadeurs, ses mandataires, il faut que nous ayons sa pensée présente à nos esprits . c Ayez en vous les sentiments du Christ Jésus. Sentite in vobis quod est in Christo Jesu (1). » Il faut que nous vivions dans son intimité, que nous nous pénétrions de son esprit, que nous méditions ses ordres pour les transmettre. « Loquere, Domine, audit servus tuus. Parlez, Seigneur, votre serviteur écoute (2) », devons-nous lui dire souvent avec le Prophète. A plus forte raison, devonsnous veiller à ce que des pensées étrangères ou contradictoires ne viennent pas se mêler aux siennes, comme le seraient les pensées mondaines. « Personne ne peut servir deux maîtres. Nemo potest duobus Dominis servire (3). » Il ne faut pas que les hommes se trompent sur Celui que nous servons.
Servant Jésus-Christ, nous pouvons et nous devons (1) Phil. il, 5. - (2) I Reg. m, 10. - (3) Math, vi, 24.
lui demander de venir à notre aide. La prière l'appellera.
Tous les principaux miracles de l'Évangile, depuis les noces de Gana jusqu'à la résurrection de Lazare, ont été précédés d'une prière. Tous les événements de l'histoire sont le produit de la prière : la prière des apôtres au Cénacle a mérité la prédication de l'Évangile ; les prières des solitaires de la Thébaïde ont valu la conversion de l'empire romain ; celles de Clotilde, la conversion de Clovis et des Francs. D'où est venu le moyen-âge avec sa foi et ses croisades? De la prière des monastères. Qui a obtenu la victoire de Lépante ? La prière de saint Pie V ; la découverte de l'Amérique? La prière de Christophe Colomb. On en citerait beaucoup d'autres exemples. La prière est la source de toutes les victoires, le principe de tous les succès.
Mais la prière qui convient à l'apôtre est celle que Jésus-Christ lui-même nous a laissée : celle de l'Oraison dominicale. Elle commence par recommander à Dieu les intérêts de sa gloire ; il ne peut manquer de l'exaucer. Celui qui la fait en sera récompensé, comme l'en assurent les autres demandes de cette même prière.
Après nous avoir fait demander à son Père la sanctification de son nom, la venue de son règne et l'ac- •omplissement de sa volonté, Jésus-Christ nous dit de demander notre nourriture : le pain de chaque jour. Quel est ce pain? Le pain du corps, je le veux bien,
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mais aussi et surtout le pain c supersubstantiel ». le pain qu'est Jésus-Christ lui-même, le pain eucharistique. Cette demande vient à sa place, comme si la réception de l'Eucharistie était la condition de l'accomplissement des choses demandées au début de l'Oraison dominicale, la condition de la réalisation de la gloire de Dieu ici-bas.
Il en est bien ainsi, en effet ; le pain eucharistique que l'Église appelle le pain des Anges, pour en montrer la sublimité et la pureté, est aussi le pain des forts, le pain des apôtres. Si vous ne le mangez pas, vous ne vivrez pas ; comment pourriez-vous faire vivre les autres? Si vous le mangez, au contraire, Dieu sera avec vous. Si vous le mangez avec la foi des apôtres, vous ferez des merveilles, car il est dit : « Celui qui croit en moi fera les merveilles que je fais, et il en fera de plus grandes pncor<- i .
C'est pour cela que nos organisations d'Action catholique trouveront le lien qui les consolidera dans la -ainte Eucharistie.
L'Eucharistie, en effet, en étant la nourriture de tous les Catholiques, est ce qui les unira entre eux et les unira à leur Chef commun, Jésus-Christ.
La vraie manière de réaliser la concentration des forces catholiques est d'incorporer tous les fidèles à Jésus-Christ par la sainte Communion, parce que par
(1) Joan, x:v. 12,
là on les lie entre eux, on les associe plus fortement à l'Église, et on les rattache indissolublement à Jésus Christ. Aussi est-ce encore un symptôme providentiel des lumières apportées à notre temps par l'Église, que le même Souverain Pontife ait été le Pape de l'Union des Catholiques et le Pape de l'Eucharistie.
Comprenons-le et faisons-en notre profit. Cessons de voir dans l'Eucharistie quelque chose de si caché qu'elle ne vive guère que dans notre pensée. C'est la réalité, et la plus vivante des réalités. Allons à elle avec cette foi, et par elle nous ferons des merveilles.