II. — LESÉVÊQUES ET LES PRÊTRES
Les Catholiques doivent maintenir le sacerdoce à la place d'honneur que son divin Fondateur lui a donnée ; ils doivent lui conserver la considération et le respect dus à son autorité et aux grâces dont il est le dépositaire, ils doivent lui garder la confiance qu'exige sa mission surnaturelle sur les âmes.
Pour lutter efficacement sur ce terrain, les Catholiques se rendront bien compte d'abord de la guerre faite par l'impiété contemporaine aux évêques et aux prêtres, et ils se donneront à eux-mêmes, dans une conviction qui sera communicative, les sentiments de respect et de confiance qui doivent animer tout vrai Catholique pour les ministres de Dieu.
Le prestige de la dignité épiscopale est une
des choses que nos ennemis supportent le moins ; et l'une de leurs plus grandes préoccupations semble avoir été de le ruiner dans l'esprit de nos religieuses populations. C'a été l'une des conséquences de la Séparation les plus directement voulues par eux ; à ce point qu'ils ne reculent pas devant cette situation ridicule qui consiste à ignorer jusqu'à l'existence des évêques.
Us avaient imaginé de nous faire une société religieuse dans laquelle les fidèles auraient suffi à s'ad-
ministrer eux-mêmes, sans recourir à l'évêque pour autre chose que pour lui donner connaissance de leurs décisions ; tout au plus lui eussent-ils demandé les prêtres qu'il leur aurait plu d'accepter. L'évêque devait si peu compter dans l'institution des Associations cultuelles que, dans toute la législation qui l'établit, on a trouvé le moyen de ne pas même le nommer une seule fois. Tentative insensée dont on se fut épargné le ridicule si l'on avait connu l'histoire de l'Église ! car ce n'est pas la première fois que l'on s'essaie à ébranler la hiérarchie de l'Église et l'autorité de ses évèques ; toujours la tentative échoua, mais jamais elle n'échoua si misérablement.
C'est en vain que, pour couvrir leur défaite, ces mêmes hommes aveuglés ont imaginé, depuis, d'exalter l'autorité de l'évêque, en cherchant à le détacher du Souverain Pontife, comme si le Souverain Pontife n'était pas aussi nécessaire à l'évêque que l'évêque l'est aux prêtres. Avec quelle joie l'enfer et le monde eussent salué la défection d'un seul évêque, si elle s'était produite ! Mais jamais l'indivisible unité de l'Église ne s'est mieux montrée ; jamais les évêques n'ont mieux fait comprendre que leur autorité ne leur vient que de Dieu, qui la leur a communiquée ; jamais ils ne lui ont donné plus de force qu'en affirmant son étroite union avec l'autorité du Souverain PontilV. C'est la loi de l'Église, d'ailleurs ; la persécution qui affermit les cœurs, éclaire les esprits, elle met la vérité dans tout son jour.
Les autres moyens ne leur ont pas mieux réussi.
Ils avaient cru atteindre leur but. en dépouillant Uévèque des avantages que les sociétés chrétiennes lui avaient donnés, pour honorer sa dignité. Successivement, nous les avons vus retirer aux évèques le rôle et la place que la confiance de leurs concitoyens leur avait donnés pendant longtemps, dans les conseils de la nation et dans la direction de l'enseignement, les honneurs que les peuples civilisés accordent à tous ceux qui remplissent un service public, et jusqu'à la considération qu'ils ne refusent pas au dernier de ceux qui se dépensent au bien des autres.
Dans un temps où le bien-être et l'argent tiennent lieu de tant de choses, ils ont cru que la pauvreté achèverait de ruiner le prestige de l'épiscopat catholique. Ils l'ont chassé des palais qui étaient un hommage à la dignité de l'Eglise. Ils lui ont enlevé les ressources dont l'avait doté la charité des fidèles, espérant que, quand l'Évèque serait mis au rang des simples citoyens, c'en serait bientôt fait de son prestige et de sa dignité.
Ils se sont grossièrement trompés ; le plus beau titre de gloire d'un évèque est d'être le successeur de ces pauvres pêcheurs de Galilée qui furent les Apôtres. S'il est réduit à la pauvreté, cela l'empêche d'oublier combien fut miséricordieuse à son endroit la Providence divine, qui voulut bien un jour venir le prendre dans l'humble condition où sa naissance l'avait placé, pour en faire un des princes de son Église.
Car il est prince, prince peut-être sans palais, sans richesse, mais il est réellement prince de par Dieu ; il est le premier en dignité, après le Vicaire de Jésus- Christ, dans l'ordre qui relie les chrétiens à Dieu.
Sa dignité n'est pas de la terre, elle est divine dans son principe.
Avant d'en faire un pauvre et un méconnu, on avait imaginé de faire de l'évêque un fonctionnaire, et c'est peut-être pour le punir de s'y être refusé qu'on a sévi contre lui. C'était se méprendre sur sa dignité. Quelque dévoué qu'il soit à tous les intérêts de la patrie, quelque estime qu'il puisse avoir pour tous ceux qui remplissent dignement une fonction publique, l'évêque est avant tout au service de Celui qui a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde ». Il n'est et il ne peut être que l'homme de Dieu : « Tu homo Dei (1). » Il n'est chargé que des choses de Dieu. « Omnis Pontifex constituitur in iis quœ sunt ad Deum (2). )> Nous sommes les ambassadeurs de Jésus-Christ : Pro Christo legationefungimur (3) ».
Il est dans les desseins de Dieu que l'évêque ait des auxiliaires, ce sont les prêtres ; mais, quoiqu'ils soient de droit divin dans l'Eglise, ils ne sont pas des auxiliaires indépendants. Leurs pouvoirs ne s'exercent que sous la dépendance de l'évêque.
Ils sont d'ailleurs les intermédiaires entre les évêques
(1) Tim. VI, 7. - (2) Heb. V, 1. - (3) 2 Cor. II, 20.
et le peuple, et complètent magnifiquement cette incomparable unité de l'Église, en vertu de laquelle tout descend, lumières, pouvoirs, privilèges, tout descend du pape à l'évèque, de l'évèque aux prêtres, des prêtres aux fidèles ; cet indissoluble lien qui saisit toutes les âmes, les groupe autour des prêtres, puis avec les prêtres autour de l'évèque, avec les évêques autour du Pape, et en fait cette société des esprits et des cœurs, en échange perpétuel d'obéissance et de commandement, de grâces et de dévouement, de bénédiction et de fidélité.
C'est pour cela que, voulant détruire cette force et cette autorité, les ennemis de l'Église ne séparent pas le prêtre de l'Evêque dans leur haine et dans leurs persécutions.
La guerre faite aux prêtres paraît même plus violente parce qu'elle est plus directe et plus fréquemment renouvelée.
C'est le même esprit qui l'inspire et qui la propage.
Cette guerre existe-t-elle chez nous ?
Nos populations sont encore fidèles, en grande majorité, à leurs glorieuses traditions. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir le respect dont elles entouren1 le prêtre dans la plupart de nos paroisses, la confiant-qu'elles lui témoignent, les sacrifices qu'elles s'imposent pour lui venir en aide. Il est encore, dans norégions, le confident partout recherché, le conseiller toujours'écouté, la grande autorité sociale du pays.
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Mais ce prestige même lui vaut des inimitiés terribles. Certains hommes ne le supportent pas : attaquer ce prestige, l'amoindrir, le tuer, semble être toute leur vie. Pendant que les politiciens s'acharnent contre lui pour le dépouiller de ses biens, dans le monde qui l'entoure on cherche à lui ravir la considération dont il jouit. On veut ainsi détacher du prêtre le peuple qui jusqu'ici l'a aimé et a reconnu ses services.
On essaie de discréditer sa vertu, pour empêcher de voir en lui l'homme de Dieu qu'il est; on essaie de discréditer son savoir, pour diminuer l'autorité de ses enseignements ; on essaie de discréditer ses intentions, pour ramener sa mission à une vulgaire préoccupation d'intérêts humains.
C'est pour cette œuvre de destruction que semble avoir été créée une presse sectaire et impie, habile à dissimuler sa faiblesse sous la violence de ses injures, plus habile encore à se cacher sous le voile de l'anonyme et sous le couvert des insinuations perfides. Cette presse vit de l'outrage et de la calomnie ; elle est la digne continuatrice de l'homme qui osait dire à ses disciples : a Mentez, mentez toujours ; il en restera bien quelque chose ».
Cette presse fait invasion chez nous ; il faut la signaler comme le plus terrible ennemi de la foi. On la reconnaît aux attaques qu'elle ne cesse de lancer contre les prêtres. Nous en reparlerons.
Le journal impie a des colporteurs de toutes sortes. Les plus dangereux sont ceux qui propagent partout sa haine anticléricale. On les rencontre dans toutes les réunions, dans toutes les assemblées, jusqu'au milieu des affaires ; on les trouve au cours des voyages, aux tables des auberges, aux fêtes des villages. Leurs conversations n'ont pas d'autre objet que le prêtre. Le nom du prêtre les irrite, comme s'il provoquait le remords ; son souvenir les fait blasphémer, comme s'il était une malédiction attachée à leur passé ; tous ses actes sont prétextes à injures et à outrages : on dirait l'homme de Satan toujours eu face de l'homme de Dieu.
Quelques-uns d'entre eux osent se dire catholiques ! Ils ne le sont pas. La première marque du Catholique est le respect du sacerdoce de Jésus-Christ. Leur bouche ment quand elle ose affirmer qu'elle sépare Jésus-Christ de ses prêtres. C'est à ceux-ci que Jésus- Christ a dit : « Qui vous écoute, m'écoute ; qui vous méprise, me méprise (1). »
Quelle que soit la violence des attaques dirigées contre le prêtre, on ne doit pas en être surpris, car c'est toujous sous cette forme que commence la persécution religieuse. » Quand on veut détruire la religion, disait le B. Curé d'Ars, on commence par attaquer le prêtre. » Le prêtre incarne la religion pour le
(1) Luc, X, 16.
peuple ; il représente l'Église. Lui disparu, c'en sera bientôt fait de l'esprit religieux. « Laissez une paroisse vingt ans sans prêtre, disait encore le Curé d'Ars, on y adorera les bêtes. »
Un de nos poètes (1), pourtant peu chrétien, commentant l'œuvre de Voltaire, a pu dire :
On ne croit plus aux prêtres,
Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu.
Là où le prêtre n'est plus rien, il n'y a plus de place pour la vertu, en effet, parce qu'il n'y a plus rien qui rappelle Dieu.
N'est-il pas vrai que la corruption du vice et la haine du prêtre sont deux compagnes inséparables dans certains milieux ? N'est-il pas vrai que la précocité du crime y suit la précocité de l'anticléricalisme?
Sommes-nous destinés avoir de tels ravages se propager encore par suite de la guerre faite au clergé ? Oui, si nous ne savons pas nous défendre. Si nous laissons ébranler la confiance que nos pères ont eue dans leurs prêtres, c'en sera bientôt fini même de la France croyante et religieuse ; ce sera la faire sortir du cadre national. Dans nos meilleurs pays les fidèles deviendront comme ces êtres égarés loin de leur centre familial, et qui sont la proie facile de tous les ravisseurs.
Ce mal nous menace-t-il ? D'une part, la violence de l'attaque chez nos ennemis, d'autre part, la ti-
(1) Musset.
midité et l'hésitation d'un trop grand nombre des nôtres nous inspirent des craintes dont nous ne pouvons pas toujours nous défendre.
Nos craintes s'accroissent de ce fait que l'impiété trouve, pour sa campagne contre le prêtre, des complices inconscients dans beaucoup de Catholiques de nos jours.
Il ne serait pas impossible, dit-on, de découvrir près de nous des hommes qui prétendent concilier les pratiques religieuses avec l'aversion pour le prêtre. Nous avons peine à le croire. Mais il parait bien cependant que plusieurs Catholiques sont assez aveugles pour se vanter de ne pas aimer le prêtre ; assez inconséquents pour s'associer à ses ennemis dans les actes de leur vie publique, leur donner leurs voix dans les élections, et ainsi se rendre complices de tous les actes antireligieux qui en résulteront.
Là où il existe, ce mal est le pire des maux. Quelle aberration ce serait de penser pouvoir être en même temps Catholique et ennemi du prêtre !
Ce que nous ne pouvons pas nous dissimuler, hélas ! c'est le désolant spectacle d'un grand nombre de Catholiques tirant sur leurs chefs, au moment où ceux-ci sont vaincus et meurtris. A certaines tables, dans certains salons, comme au fond des villages, les prêtres, les évèques mêmes, sont l'aliment de conversations rien moins que respectueuses et charitables ; leurs actes sont critiqués, leurs démarches sont jugées
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et condamnées, leurs intentions sont suspectées, au grand scandale de ceux, grands et petits, qui sont les auditeurs de ces conversations. Ceux qui parlent ainsi ne semblent pas voir qu'ils ébranlent l'Église, en ébranlant l'autorité des prêtres, qu'ils font le jeu de nos ennemis, en ajoutant à leurs coups, et qu'ils se condamnent eux-mêmes, en passant leur vie à décrier leurs prêtres et à solliciter leur ministère. Gomment ne voient-ils pas qu'ils nous mènent, sûrement et d'eux-mêmes , aux ruines que nos adversaires rêvent d'accumuler ? Comment ne sentent-ils pas que le prêtre, dépourvu aujourd'hui du prestige officiel que le peuple reconnaissait autrefois en lui, diminué à ses yeux par la persécution et par la force de ses adversaires, aurait besoin au contraire que l'affection et le dévouement de tous vinssent suppléer à ce^qu'on lui a ravi ?
Si le mal n'est pas chez nous il est à nos portes. C'est assez pour que je le signale et que je demande à tous, hommes et femmes d'œuvres, d'entreprendre contre lui la croisade qui nous sauvera : croisade la plus salutaire, puisqu'il s'agit de garder le principe de l'autorité dans notre pays ; croisade la plus nécessaire à la vie de l'Église, car, si quelque chose pouvait ébranler la hiérarchie de l'Église, elle ébranlerait l'Église elle-même, dont la hiérarchie est à la fois la gloire et la force ; croisade la plus logique pour ceux qui visent à défendre l'Église, puisqu'il s'agit de ne pas détruire d'une main ce qu'ils ont édifié de l'autre.
Dois-je m'excuser, de tenir ce langage, qui peut paraître intéressé ? Je répondrai avec Bossuet : « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, quand nous parlons de cette sorte, mais nous prêchons Jésus-Christ qui nous a établis ses ministres. » Nous ne sommes rien de nous-mêmes ; nous ne valons quelque chose que par la grâce de Dieu ; mais il y a dans le prêtre la dignité et l'autorité qui sont celles de Jésus-Christ ; pour Dieu, respectons-les et faisons-les respecter.