I. — NOTRE ATTITUDE
Quelle doit être notre attitude, au souvenir des événements qui se sont accomplis depuis six ans, en face des ruines qu'on a accumulées autour de nous, et visà-vis d'un ennemi qui ne désaTme pas ?
Je l'exprimerai en trois mots.
Nous devons être et rester sans illusion, sans regret, et sans découragement : sans illusion sur les intentions de l'ennemi, sans regret de ce que nous avons fait, et sans découragement en face du mal qui nous menace encore.
1° Sans illusion.
Bien des Catholiques semblent ne pas se douter de la gravité de la situation qui leur est faite, et, à cause de cela, ils ne se préoccupent pas d'y porter remède, encore moins d'y mettre un terme. Par leur indifférence, ils donnent à nos ennemis une approbation tacite de leurs actes. Par leur entêtement à ignorer le progrès du mal, ils laissent s'accroître leur audace. Par leur -résignation devant le fait accompli, ils énervent le courage des autres Catholiques. Ils ont l'air de prendre leur parti du nouvel état de choses.
Cette disposition d'esprit esi si dangereuse que nos ennemis y voient un auxiliaire précieux, et s'appliquent à l'entretenir par tous les moyens en leur pouvoir, vantant leur libéralisme, déguisant leurs intentions et jutant de temps en temps en public de fallacieuses promesses de réconciliation ou d'apaisement. Mais l'illusion n'est plus possible. « On a déclaré la guerre à tout ce qui est surnaturel, parce que, derrière le surnaturel, Dieu se trouve, et que ce qu'on veut rayer du cœur et de l'esprit de l'homme, c'est Dieu (1). » Tant que Dieu aura une place chez nous on le comb attra.
La séparation de l'Église et de l'État n'a fait qu'amener cette guerre à l'état aigu. Elle est l'aboutissant de vingt-cinq années de luttes contre Dieu; elle a été l'assaut décisif sur lequel on comptait pour proscrire Dieu de notre société française. Voilà vingt-cinq ans et plus, en effet, que la Franc-Maçonnerie s'acharne à l'exécution de ce plan diabolique.
On l'avait vue chasser l'idée chrétienne de partout, en Franco : de l'école, où elle en était venue à proscrire, après les maîtres chrétiens, jusqu'à l'image du Christ ; des hôpitaux, qu'elle avait laïcisés, n'y tolérant plus le dévouement des âmes consacrées à Dieu ; de l'armée, dont elle avait supprimé les aumôniers, et à laquelle elle avait interdit de prendre part aux cérémonies du culte catholique ; de la magistrature,
(1) Encyc, du G janvier 1907, Gravissimo,
à laquelle elle avait défendu d'implorer publiquement les lumières de l'Esprit-Saint et qu'elle avait privée de l'appui que donnait au serment judiciaire son caractère religieux ; de toutes nos institutions, qu'elle avait sécularisées en leur enlevant l'esprit chrétien qui avait fait leur force et leur gloire dans le passé.
En même temps qu'on poursuivait ainsi l'idée chrétienne, on essayait de l'affaiblir dans tous les esprits, en retirant peu à peu à l'Église tous ses droits. On attaquait l'Église dans ses biens, on la gênait dans le recrutement de ses clercs, on entravait la liberté de son culte et de ses manifestations extérieures, on lui retirait le droit de tenir des écoles, on proscrivait et on exilait ses religieux et ses religieuses. Il ne semblait pas qu'on put aller plus loin. Mais la secte n'était pas satisfaite.
Malgré la persécution, l'Église tenait encore une place dans la société française. Son chef, le Souverain Pontife, était encore officiellement reconnu par l'État ; un traité le rattachait à la France. Ses prêtres avaient une situation distincte, l'État se reconnaissait leur débiteur pour une dette contractée à la Révolution. Ses diocèses et ses paroisses pouvaient encore s'administrer eux-mêmes, au milieu de tracasseries de toutes sortes.
C'était trop. Il fallait tout rompre et tout chasser.
Tout le monde sait comment on s'y prit.
Après avoir fait insulter le Pape, on s'irrita de l'entendre se plaindre, on l'accusa d'être l'ennemi de la
France, et on décréta de rompre toutes relations avec lui. Le Concordat fut déchiré et l'on décida que l'Église était séparée de l'État.
Cette fois, le but semblait atteint : la Séparation, c'était l'apostasie de la nation française, c'était l'exil imposé à Dieu et à son Église.
Mais la Séparation faite ainsi ne pouvait être que l'oppression : « Celui qui n'est pas avec moi, est contre moi », avait dit le Sauveur ; on ne peut pas rompre avec Jésus-Christ et son Église, sans les traiter en ennemis.
Voilà pourquoi la Séparation aboutit aux violences et aux injustices que nous avons dû subir : suppression du traitement du clergé, fermeture des grands et des petits séminaires, confiscation de tous les biens de FEgîise», main mise sur toutes les fondations pieuses et charitables, expulsion des évoques et des prêtres de leurs demeures, séquestration des églises en attendant leur inévitable fermeture ou leur ruine.
Le mal est-il assez complet pour qu'on ne puisse plus le méconnaître ? Le mal est-il tel que tous les Catholiques se sentent atteints ? Nous voudrions avoir le droit de le dire.
Combien semblent attendre, pour se plaindre, d'en souffrir personnellement, comme si un Catholique pouvait penser qu'il n'est pas lésé personnellement, dans les entraves qu'on apporte au libre exercice de sa religion ?
La tactique de nos adversaires est de laisser croire au peuple qu'on n'en veut ni à sa foi ni à son culte, mais seulement à ses prêtres ; comme si le crime
unique de ceux-ci n'était pas d'être au service des fidèles ! N'est-ce pas à cause du bien qu'ils leur font. et pour les empêcher de leur en faire encore, qu'on les tracasse en toutes manières ?
Non, nous ne nous laisserons pas abuser. Les faits se sont trop accumulés depuis longtemps, pour que nous nous fassions illusion sur les projets de nos ennemis. Ils sont trop nombreux, parmi eux, ceux qui en ont fait l'aveu cynique, pour que nous doutions de leur dessein de détruire toute religion dans notre pays.
Acceptons d'être des vaincus, s'il le faut, mais ne soyons pas des dupes.
Pour se justifier de traiter les Catholiques avec tant de mépris, nos ennemis osent dire que c'est notre faute : si nous avions voulu accepter la loi qu'on nous offrait, nous n'aurions pas eu à souffrir tous les maux qui nous écrasent. Etrange audace et singulière hypocrisie bien des fois dévoilée déjà! Il faut encore y revenir, puisque le mensonge persiste toujours.
Est-ce que la loi ne portait pas déjà avec elle tant de maux que nous ne pouvions nous y résigner, sans nous dépouiller et nous tuer nous-mêmes? Est-ce qu'elle ne renfermait pas, dans ses articles, la dénégation des droits de l'Église et de son autorité ? la spoliation de ses biens charitables et de ses fondations pieuses ? tout un code de vexations et de tracasseries?
En refusant même un essai d'associations, le Souverain Pontife nous a préservés des plus grands mal-
lieurs. C'était le dessein avoué de beaucoup de nos ennemis de créer un schisme parmi nous, en cherchant à substituer l'autorité laïque à l'autorité ecclésiastique, en méconnaissant le Pape et les Évêques, en faisanl juger des questions d'ordre spirituel par un pouvoir civil. Pie X a déjoué ces projets ; en sauvegardant eu France le principe de la hiérarchie ecclésiastique, il a défendu la divine constitution de l'Église, et il a sauvé la France catholique.
Nos ennemis ont prétendu que le Pape rejetait en France ce qu'il tolérait ailleurs. On leur a répondu victorieusement que, si le Pape avait toléré en d'autres pays des lois oppressives de l'Église, il l'avait fait souvent pour la France dans le passé, mais que, nulle part avant ce temps, on ne lui avait demandé de tolérer une négation de la divine constitution de l'Eglise. L'Eglise peut bien accepter la persécution, elle ne peut vouloir sa mort.
Ils ont protesté de leur respect pour cette constitution ; mais, quand on leur a demandé d'affirmer ce respect par un texte clair et précis, ils s'y sont toujours refusés.
Leurs excès achèveront d'éclairer les plus aveugles, et ce sera notre premier triomphe.
En attendant, tout en constatant le mal dont nous souffrons, nous devons rester inébranlables dans la soumission entière aux ordres du Souverain Pontife, telle que nous l'avons eue jusqu'ici, et n'avoir nul regret de l'attitude que nous avons prise.
DEi'UIS LA SÉPARATION
II0 Sans regret.
Quand on considère les immenses ruines qui se sont accumulées dans l'Église de France, on éprouve une telle tristesse que, malgré soi, on est tenté de se demander si l'on n'y a pas une part de responsabilité ; on est tenté même de se demander si de pareils maux n'auraient pas pu être évités.
Une seule chose peut nous rassurer et nous rassure en effet. C'est la pensée que chacun de nous n'a fait que répondre à la parole du Pape, nous disant : « Les Catholiques de France ont maintenant notre verdict au sujet de cette loi néfaste ; ils doivent s'y conformer de plein cœur. » Notre devoir était d'obéir ; nous avons obéi, nous n'avons rien à regretter.
Le Souverain Pontife lui aussi a fait son devoir. c Nous avons accompli Notre devoir, écrivait-il, dans son Encyclique, comme tout autre Pontife romain l'aurait fait. La haute charge dont il a plu au ciel de Nous investir, malgré Notre indignité, comme du reste, la foi du Christ elle-même, foi que vous professez avec Nous, Nous dictait Notre conduite. Nous n'aurions pu agir autrement sans fouler aux pieds Notre conscience, sans forfaire au serment que Nous avons prêté en montant sur la chaire de Pierre et sans violer la hiérarchie catholique, base donnée à l'Église par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« Nous attendons sans crainte, par conséquent, le verdict de l'histoire. Elle dira que, les yeux immua-
blement fixés sur les droits supérieurs de Dieu à défendre, Nous n'avons pas voulu humilier le pouvoir civil, ni combattre une forme de gouvernement, mais sauvegarder l'œuvre intangible de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elle dira que Nous vous avons défendus de toute la force de Notre immense tendresse, ô bienaimés Fils ; que ce que Nous avons réclamé et réclamons pour l'Église, dont l'Église de France est la fille aînée et une partie intégrante, c'est le respect de sa hiérarchie, l'inviolabilité de ses biens et la liberté ; que, si l'on avait fait droit à Notre demande, la paix religieuse n'aurait pas été troublée en France et que, le jour où on l'écoutera, cette paix, si désirable, y renaîtra (1) ».
Qui ne comprend, à de tels accents, la sincérité du cœur qui les fait entendre ? Qui peut craindre un instant d'avoir été entraîné, par une telle autorité, dans la voie de l'erreur?
Non, nous ne pouvions pas nous tromper à la suite de Pie X, et nous ne nous sommes pas trompés.
Avec lui, nous avons défendu et sauvegardé la hiériarchie de l'Église conformément à la volonté de son divin fondateur. Jésus-Christ avait voulu que l'Église reposât sur un corps de Pasteurs, ayant le droit et l'autorité nécessaires pour diriger tous ses membres vers leur fin : dans le plan divin, les fidèles avaient pour devoir de se laisser conduire et de suivre leurs Pas-
(1) Encyc. du 6 janvier 1907, Gravissimo.
teurs. La loi de Séparation renversait cet ordre de choses; au corps hiérarchique divinement institué par le Sauveur, elle substituait une association de personnes laïques. En ne l'acceptant pas, nous avons respecté la volonté de Jésus-Christ.
Avec le Pape, nous avons ainsi sauvé la dignité de l'Église et gardé sa liberté.
C'est Dieu qui a voulu les deux sociétés : la société chrétienne et la société civile ; il n'a pas fait la première pour combattre la seconde. Dans sa pensée divine, toutes deux doivent vivre en bonne harmonie, ayant chacune leur objet propre : l'une le bien temporel de ses membres, l'autre leur bien spirituel et éternel. L'État n'a pas à s'immiscer dans les affaires de l'Église ; à plus forte raison n'a-t-il pas à l'opprimer.
Or, n'est-il pas évident, aux yeux de tous, comme nous l'avons dit, que, sous le prétexte d'une séparation, on a voulu mettre l'Église sous le joug de l'État ? Encore une fois, les plus sincères l'ont avoué. Nous n'avons pas voulu nous y prèier. Nous ne pouvons pas plus le regretter qu'on ne peut nous le reprocher.
Nous sommes opprimés quand même, nous y avons perdu tous nos biens, c'est vrai ; mais il nous reste la foi et l'honneur. C'est assez pour que nous n'ayons rien à regretter.
Nous y avons gagné en estime et en considération près de nos ennemis eux-mêmes. Ils n'ont pas pu en retenir l'aveu.
Nous leur avons appris quelle est la force d'un prin-
cipe et d'une conviction. Nous leur avons donné ce spectacle, qu'ils ne croyaient pas possible, d'une société sacrifiant tous ses biens pour rester fidèle à la loi de Dieu.
En même temps, nous, prêtres et évoques, nous donnions à tous nos frères cette grande leçon du désintéressement qui est la base de la perfection chrétienne : et nous détruisions, chez de nombreux ignorants, le préjugé qui leur montrait l'Église comme préoccupée avant tout de ses intérêts matériels. Plus nous nous maintenons dans notre attitude, plus il devient manifeste pour la conscience droite de tout le pays, ainsi que le déclaraient au lendemain de la Séparation, les évoques de France, « que nous ne sommes pas préoccupés d'autre chose que de l'intérêt des âmes qui nous sont confiées ». C'est une victoire qui nous épargne bien des regrets.
III" Sans découragement.
Cette victoire doit nous empêcher d'aller au découragement. C'est l'écueil de la persécution de décourager les timides et les faibles; et une armée découragée est une armée prête pour la défaite.
Nous voudrions pouvoir dire que la lutte va bientôt finir. Le Saint-Père nous a dit le contraire. « Cette lutte sera acharnée et sans répit de la part de ceux qui la mènent. Qu'au fur et à mesure qu'elle se déroulera, des épreuves plus dures que celles que vous avez connues jusqu'ici vous attendent, c'est possible
DEPUIS LA SÉPARATION il
et même probable. La sagesse commande donc à chacun de vous de s'y préparer... Vous le ferez, nous dit Pie X, simplement, vaillamment et avec confiance, sûrs que, quelle que soit la violence de la bataille, finalement la victoire restera entre vos mains. »
Quand on entend sortir de la bouche du Chef de l'Église de telles paroles, il n'est pas possible de se laisser aller au découragement.
Nous ne serons pas des violents, et nous ne chercherons pas la guerre ; mais nous l'accepterons, s'il le faut, pour garder les droits de Dieu ; nous lutterons avec « persévérance et énergie, comme dit Pie X, en nous enfermant dans notre bon droit, comme dans une citadelle. y>
Imitant les soldats de Néhémias qui, i'épée d'une main et la truelle de l'autre, rebâtissaient les murs de Jérusalem, en défendant la liberté de l'Église, nous restaurerons nos raines.
A nous de restaurer l'union séculaire de l'Église et de la France, en substituant au Concordat de l'État, ce que l'on a si heureusement appelé le Concordat du peuple et de l'Église.
A nous de restaurer les droits de Dieu par une vie plus sainte et plus conforme à ses divins commandements.
A nous de restaurer l'éclat de sa gloire par une affirmation plus ferme de notre foi.
A nous de restaurer, et d'empêcher même, pendant qu'il en est temps encore, la ruine du culte divin par notre générosité.
18 pour l'action catholioue
A nous d'assurer l'avenir de l'Église en France, par les sacrifices que nous nous imposerons, pour maintenir les prêtres en toutes nos paroisses.
C'est surtout la discipline des soldats qui assure le gain d'une bataille.
« Le gage de cette victoire, nous dit le Souverain Pontife, sera votre union, entre vous d'abord, union avec ce siège apostolique ensuite. Cette double union vous rendra invincibles, et contre elle tous les efforts se briseront. »
N'en avons-nous pas déjà constaté les merveilleux effets? Ne peut-on pas dire que déjà elle a fait reculer plus d'une fois nos ennemis? Sans doute, ils ont caché leur recul sous plus de violence, mais ils ont dû céder sur bien des points.
Notre union les fera céder encore, si nous savons la garder intacte. La magnifique union de l'épiscopat a fait l'admiration de tous, comme elle a fait la force des Catholiques en France. Prenons garde toutefois de l'entamer parfois nous-mêmes, ou du moins d'en amoindrir l'efficacité, par des critiques, par des insinuations, par des appréciations moins bienveillantes, à plus forte raison par des soupçons injurieux sur les intentions ou sur les actes de nos chefs. Bien des catholiques manquent gravement en ces points ; ils ne voient pas que le premier résultat de leur malveillance, ou, disons mieux, de leur légèreté, est de diminuer la confiance que tous les fidèles doivent avoir dans leurs Pasteurs.
Le soldat a besoin d'avoir confiance en ceux qui Le commandent ; toute armée qui discute les ordres de ses chefs est une armée vaincue d'avance.
Cette union, ayons-la entre nous. Avec le Souverain Pontife, les évêques ne cessent pas de la demander, parce que nous souffrons tous, en ce moment, de n'en avoir pas eu assez dans le passé. Quelles que soient nos préférences sur bien des points, comprenons qu'une chose doit les dominer toutes : la défense de l'Église indignement attaquée. Quelles que soient nos œuvres, quel que soit le dévouement que nous y portons, n'allons pas en abaisser la valeur, en y mettant trop de préoccupations personnelles, en les comparant aux œuvres des autres : à plus forte raison, n'allons pas combattre celles-ci pour donner plus de vitalité aux nôtres. Ce serait nn spectacle lamentable, en même temps qu'une diminution de nos forces. Sur un champ de bataille, il y a des troupes de toutes armes, sur le champ de bataille où lutte l'Église en ce moment, il y a place pour toutes les œuvres, pour toutes les bonnes volontés, pourvu que toutes aient pour unique but le triomphe de la cause de Dieu.