X - L'ÉCOLE ET L'ÉTAT
La théorie proclamée par nos adversaires est celle de la toute-puissance de l'Etat, en matière d'enseignement. L'Etat, disent-ils, a le pouvoir enseignant, et il a le droit de l'exercer d'une manière exclusive ; s'il ne revendique pas le monopole, c'est par une concession de son droit faite à la famille. Mais il impose à tous ses programmes d'examens, il contrôle et surveille l'enseignement donné en dehors de lui et il se réserve d'orienter cet enseignement. Il nie à l'Eglise son pouvoir d'enseigner, et il se vante de n'avoir pas de doctrine religieuse : légalement, il est neutre ; en fait, il est athée et rationaliste.
*• Rôle de l'Etat.
Les prétentions actuelles de l'Etat ne doivent pas nous faire illusion sur son véritable rôle en matière d'enseignement. Sans doute, chez nous, une pratique déjà séculaire a contribué à fausser les esprits et à faire admettre en fait l'Etat maître d'école. « Tant d'années où jusqu'en 1875 , l'instituteur collaborait avec le prêtre pour cultiver l'âme des enfants, ont pu endormir la vigilance de la famille, et même un peu celle des prêtres ! (1) ».
(1) M. Grôsnier, op. cit. p. 2o.
L ÉCOLE
La prétendue gratuité de l'école a fait croire plus facilement aux droits de l'Etat, puisqu'il la payait !
On s'est habitué à l'école de l'Etat, sans discuter ses titres.
La vérité* est que l'Etat qui enseigne n'est que le suppléant de la famille. « Vous êtes, disait Jules Ferry aux instituteurs, l'auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille (1). » C'est à la famille, en effet, qu'il appartient de faire "vivre intellectuellement, moralement etphysiquemrnt, l'enfant auquel elle a donné la vie. Si 'elle est incapable de le faire par elle-même, elle ne peut jamais s'en désintéresser, elle a le droit de choisir quelqu'un pour la suppléer ; et, quel que soit le maître auquel elle confiera son enfant, ce maître ne sera que son mandataire ; jamais il ne pourra détruire son œuvre, ni même aller contre.
Si l'Etat s'offre à être le suppléant des familles, il ne peut pas se substituer à elles, -parce qu'il n'a aucun droit sur les enfants, avant le jour où ceux-ci. devenus citoyens doivent apporter leur contribution au service social.
« Association de foyers qui s'unissent pour s'entr' aider et mettre leur activité en commun (2) », l'Etat est postérieur à la famille, et a vis-à-vis d'elle plus de devoirs que de droits.
(1) Cité par M. Poincaré : La Xeutralité scolaire.
(2) M" Chollet, Les Enfants, p. 78.
2° La Neutralité impossible.
Le premier de ces devoirs est de mettre à la disposition des familles chrétiennes des écoles que leurs enfants puissent fréquenter, non seulement sans danger, mais d'une manière utile à leur formation religieuse et morale.
L'Etat, chez nous, déclare ne le pouvoir faire, parce qu'il doit être neutre. Etrange théorie qu'il ne faut pas se lasser de combattre. En la proposant, l'Etat se condamne lui-même.
En se déclarant neutre, l'Etat se reconnaît incapable d'enseigner. Une école peut être neutre sur l'enseignement du dessin, de la chimie, etc., en ce sens qu'elle enseignera ou n'enseignera pas ces matières ; elle peut se restreindre ou se spécialiser. Mais, au point de vue religieux et moral, elle ne peut pas être neutre, ou bien elle ne peut pas exister.
Elle ne peut pas être neutre, parce qu'il n'est pas possible qu'un enseignement visant à faire l'éducation de l'enfant, comme le sont chez nous renseignement primaire et l'enseignement secondaire, laisse de côté la formation morale qui préparera l'homme et le citoyen ? Et s'il veut faire cette formation, « de quel droit l'Etat imposera-t-il sa morale sans Dieu aux familles catholiques qui lui confient leurs enfants, non pas seulement pour les instruire, mais pour les for-
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mer, c'est-à-dire pour leur donner une direction qui -'applique à la vie entière ? ly »
Gomment pourrait donner une formation moral' lui qui avoue n'avoir pas de principes à communiquer ? Où prendra-t-il une morale? Quelle règle suivra-t-il pour recommander celle-ci plutôt que celle-là ? De son temps Warron affirmait qu'il existait plus de trois rents définitions du bien. Combien en trouverait-on aujourd'hui ?
Ce qui se passe autour de nous confirme cette impossibilité. N'en est-on pas réduit à établir des I missions qui rechercheront quelle morale il fan seigner? Quel aveu d'impuissance ! Voilà trente ans que la neutralité est décrétée, et l'on en est enc chercher quelle morale sera la conséquence de cette neutralité !
En vain prétend-on que l'on peut donner à l'écu! enseignement moral, pour cette raison que « dans toute société, il y a un ensemble de notions ou de règles sur lesquelles s'accordent ceux-là mêmes qui diffèrent au point de vue des conceptions phi phi q ues et des croyances religieuses (2) ».
Celui qui a dit ces paroles en a montré immédiatement l'inanité : « Ces notions ajoute-t-il ne constituent pas toute la morale de chaque individu. »
Je crois bien. Qu'on en Juge plutôt. Le même ora-
1) M. Groussau, Chambre des députés, 17 novembre 19-11. •2) M. Sleeg, Chambre des députés, 18 mars IM3.
^92 pour i/actio» catholique
teur cite, comme exemple de cette morale générale, un programme élaboré par le dernier Gorgrès de la Ligue de l'enseignement à Biarritz.
«: L'instituteur doit se donner pour tâche de développer par l'éducation intellectuelle, le respect et l'amour de te, vérité, la -réflexion personnelle en même temps que l'esprit de tolérance, par l'éducation morale le sentiment du droit et de la dignité de la personne humaine, la conscience et la responsabilité individuelle, en même temps que les sentiments de la jus»tice et de la solidarité sociale... » Evidemment ce programme a surtout pour défaut de n'en être pas un, et de permettre à* tout instituteur de greffer sur ces principes les actions les plus divergentes. Il est loin d'être complet.
Ce programme existàt-il, qu'il faudrait en donner la raiso» et dire pourquoi il est obligatoire, pourquoi il s'impose à tous ; il faudrait donner une sanction à ses prescriptions. De tout cela on ne dit rien, et pour cause ; c'est que la prétendue morale universelle n'existe pas.
Nous en concluons la confirmation de cette vérité que l'enseignement moral est impossible à 1 école neutre.
L'expérience est faite, d'ailleurs ; là où on a voulu être logique, on a vu ce que signifiait la neutralité.
.Au moment du vote de la loi de 1882, on avait maintenu dans renseignement de la morale le prin-
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cipe de la responsabilité envers Dieu; mais depuis? Depuis ! n'avons-nous pas entendu un ministre de Tlnstruction publique réclamer à la tribune le titre de l'Ecole sans Dieu pour l'école publique ?
K La neutralité! écrivait M. Viviani, elle est, elle lut toujours un mensonge. Certes, elle fut peut-être un mensonge nécessaire, lorsqu'on forgeait au milieu des impétueuses colères de la droite la loi scolaire » [1 .
M. Viviani a bien pu depuis faire amende honorable de ces paroles. Mais un autre enfant terrible, M. Aulard, n'a pas craint de reconnaître que, si Jules Ferry prescrivit l'enseignement des devoirs envers Dieu, c'estque « dansl'immense majorité des Français, la croyance à la divinité et à l'immortalité de l'âme était vivace, et qu'interdire aux éducateurs laïques de fonder la morale sur la croyance en Dieu, c'était blesser le sentiment des instituteurs, i
<( On n'a rien écrit de plus décisif >> dit M. de Mun en citant ces paroles, c Le programme scolaire de 1882 fut la rançon de la laïcité. » Le mot est encore de M. Aulard et il faut qu'il demeure.
Le même écrivait, le 7 septembre 1911. dans la 0épêche de Toulouse : « Aujourd'hui le positiviste qui était J. Ferry bifferait cet article des programmes primaires, pour les raisons mêmes qui l'avaient décidé à l'y inscrire. »
1 Humaàité, 4 octobre [
294 POUR L'ACTIOiN CATHOLIQUE
Jamais les Catholiques n'ont rien dit de plus fort contre l'école neutre.
Ils ont dit que la neutralité aboutissait forcément à l'incrédulité, M. Aulard le reconnaît.
Ils ont dit que la neutralité est impossible. M. Marcel Sembat a dit bien plus fortement : « Donner à l'enfant des connaissances sans lui enseigner la foi, c'est la lui ôter. L'école sans Dieu est l'école contre Dieu. Nous n'y pouvons rien. C'est la force des choses. »
Le Ministre de l'Instruction publique a déclaré luimême l'impossibilité de l'enseignement neutre. « Ce qui serait monstrueux, ce serait d'obliger des hommes à enseigner autre chose que ce à quoi ils croient (1). » Chaque instituteur reste donc juge de ce qu'il devra enseigner ! il n'est responsable devant personne !
On ne peut pas montrer plus clairement l'impossibilité pour l'Etat d'avoir des écoles neutres.
Il faut en conclure avec le cardinal Andrieu : « Si l'Etat veut rester instituteur, qu'il ouvre des écoles spéciales où les enfants des diverses professions religieuses puissent être élevés selon les principes de leurs familles. Si, au contraire l'Etat a le courage d'abandonner cette profession dans laquelle il a jusqu'à ce jour si mal réussi, qu'il subventionne les écoles libres au prorata du nombre de leurs élèves. » Ou cesser d enseigner ou fournir des écoles dans lesquelles les parents pourront faire
(1) ^. Steeg, Chambre des députés, 17 nov, 1941.
L ECOLE
élever leurs enfants selon leurs principes religieux. Voilà ce que réclame la logique.
3e Nécessité de la Répartition proportionnelle.
La justice et la liberté le demandent aussi fortement.
C'est de là qu'est sortie la légitime revendication d'une répartition proportionnelle des ressources consacrées à l'enseignement, revendication que l'on peut formuler ainsi :
Que l'Etat nous rende l'école catholique ou qu'il répartisse proportionnellement entre ses écoles et les autres les subsides destinés à l'instruction. Si l'Etat doit l'instruction à tous (et il le reconnaît, puisqu'il la déclare obligatoire) il n'est pas juste de faire concourir tous les citoyens aux frais de l'instruction publique et de n'en réserver le bénéfice que pour quelques-uns.
En vain dira-t-onque tous sont libres d'en profiter? Ce n'est pas vrai. Seuls peuvent en profiter les parents qui veulent l'enseignement sans religion pour leurs enfants; ceux qui veulent l'enseignement religieux en sont exclus.
Or, les parents ont le droit de vouloir cet enseignement religieux, parce qu'il est nécessaire à la formation de l'enfant. La loi reconnaît d'ailleurs qu'il est autorisé dans certaines écoles, mais l'État ne veut pas teiir de ces écoles. L'Etat l'accepte dans ses écoles
d'enseignement secondaire. Il refuse de l'admettre pour l'enseignement primaire !
Ce refus est une violation de la liberté : de la liberté du fonctionnaire qu'il contraint à subir les écoles de l'Etat, de la liberté des pauvres qui ne peuvent pas se procurer le bienfait d'une école chrétienne ! C'est une violation de la justice due également à tous les citoyens. L'exclusivisme de l'État devient de la tyrannie.
Voilà ce qu'il ne faut pas cesser de redire : qu'on nous donne des écoles catholiques, ou qu'on subventionne les nôtres, proportionnellement au nombre de leurs élèves.
Quand on parle au nom de la justice et de la liberté, on parvient toujours à se faire entendre du peuple. Un jour viendra, où après avoir entendu parler de répartition proportionnelle, le peuple comprendra que, si l'Etat ne veut pas lui fournir pour ses enfants l'enseignement religieux auquel il a droit, l'Etat doit contribuer au traitement des instituteurs privés, et intervenir aux frais d'établissement des écoles catholiques. Ce serait, comme on l'a si bien dit, la liberté subsidiée. Ce serait la justice mieux assurée.
Qu'on ne dise pas que l'Etat n'en a pas le droit. L'Etat accorde bien son appui et ses subsides à d'autres œuvres comme la mutualité, la coopération, les habitations ouvrières, etc, pourquoi les refuseraitil h cette force nationale qu'est l'enseignement privé?
Ce serait une économie pour le trésor public qui se
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trouverait ainsi déchargé de dépenses inutiles là où il entretient des écoles dont personne ne veut.
Encore une fois l'idée est populaire, elle aboutira. Pour la répandre, les Catholiques ont raison d'en faire prévaloir le principe, d'abord dans une répartition des secours accordés par les municipalités aux enfants indigents. Ce n'est pas la répartition scolaire, mais cela peut la préparer.
IL — L'ECOLE ET LA FAMILLE 1° Les Droits de la famille.
En considérant les devoirs de l'Etat nous avons vu les droits de la famille. Il ne faut pas se lasser de le redire : l'enfant appartient à sa famille et non à l'Etat. Cest la famille qui a la charge de l'élever physiquement ; jamais l'Etat n'a réclamé pour lui cette fonction, pourquoi revendiquerait-il la charge de l'éducation morale ou intellectuelle ? Qu'il intervienne lorsque les parents sont indignes ou lorsqu'ils abandonnent leurs enfants, c'est la conséquence de son droit de haute police qu'il exerce dans l'intérêt de la paix sociale. Mais, lorsque les parents font leur devoir, l'Etat n'a pas à se substituer à eux.
La famille a le droit de choisir l'Ecole qui lui convient et qui lui paraît la mieux organisée pour faire l'éducation religieuse et morale de l'enfant. Elle a ce droit, parce qu'il est corrélatif du devoir qui lui in-
combe de procurer cette éducation par elle-même ou par d'autres.
La famille a le droit de demander à VEtat une école qui Vaide à remplir son devoir.
Si l'Etat refuse de la lui donner, et si elle ne peut s'en procurer, elle a le droit d'exiger au moins que rien dans l'enseignement de l'école, dans les livres qui y sont en usage, ne puisse blesser la foi ou la moralité de son enfant. Par conséquent, elle a le droit de surveiller l'enseignement et les livres, et elle a le droit de réclamer contre le maître qui abuserait de ses fonctions ou de son autorité.
Ces principes ne peuvent être mis en doute par aucun Catholique. Encore une fois, ils sont la conséquence logique des devoirs qui pèsent sur les parents vis-àvis de leurs enfants.
Je sais bien que, pour légitimer leurs actes, nos adversaires vont jusqu'à dire que le père de famille n'a pas le droit de surveiller l'enseignement donné à son enfant, que le seul responsable ici c'est l'Etat.
Ce que nous avons dit du rôle de l'Etat suffit à faire justice de cette prétention. Mais il n'est pas inutile d'y insister pour en faire mieux ressortir le ridicule et l'odieux.
Comment se fait-il que le peuple le plus intelligent se paie si facilement de mots ! L'Etat ! l'Etat ! mais qu'est-ce donc ce personnage qui va se substituer au père de famille, qui va le remplacer, qui va con-
l'école %W
tredire son œuvre, qui va la déformer s'il lui plaît, sans que le père ait le droit de réclamer? On raconte que Louis XIV disait : « l'Etat, c'est moi. » Si le mot est vrai, il était excessif, mais du moins il était clair. L'Etat aujourd'hui, chez nous, c'est tous ceux qui commandent dans notre pays , c'est tous ceux qui exercent une fonction publique ; l'Etat c'est le percepteur lorsqu'il s'agit d'impôts, l'agent-voyer ou le cantonnier quand il s'agît de routes, c'est l'instituteur quand il s'agit d'école.
L'Etat, par conséquent, c'est cet homme honorable qui, ayant conscience de sa mission, remplit vis-à-vis de l'enfant un rôle vraiment éducateur, dans la préoccupation constante de faire des enfants dignes de leurs pères. Mais l'Etat aussi ce serait ce maître nouveau î genre, fraîchement diplômé, n'ayant peut-être pas encore terminé sa croissance, rempli d'esprit nouveau. C'est lui qui pourrait se placer en face de l'enfant pour lui apprendre à mépriser tout ce qu'il voit pratiquer par son père ou par sa mère, pour lui enseigner une histoire dans laquelle l'enfant lira la condamnation de tout ce que lui ont raconté ses parents !
C'est l'Etat ! ce jeune homme, et c'est devant lui que doit s'éclipser l'autorité paternelle ! En le voyant passer dans nos rues, le jour où il vient à la conquête de son diplôme, père et mère de famille, vous devez dire : voilà celui qui me remplacera demain près de mon fils ! Voilà celui à qui mon fils sera livré sans que je puisse savoir ce qu'il lui enseignera !
Mais non, ce n'est pas possible !
La théorie de l'Etat maître de l'enfant, c'est une insanité, ou c'est une intolérable tyrannie, telle que le paganisme a bien pu. l'inventer, mais n'a pas pu la pratiquer.
Le bon sens français saura bien aussi en faire justice.
Mais, en attendant, qu'ont à faire les parents chrétiens ?
Pour faire valoir plus efficacement leurs droits, les pères et mères de famille doivent s'associer.
Ce qu'un homme isolé ne peut obtenir, un groupement l'obtiendra. '
Un groupement obtiendra qu'un maître ne choisisse pas un mauvais livre ; un groupement obtiendra qu'un maître ne le cache pas aux yeux des parents, en ne permettant pas aux enfants d'emporter à la maison le livre qu'ils ont payé ; un groupement obtiendra qu'un maître n'aille pas jusqu'à effacer, sur la couverture du livre, le nom de l'auteur condamné ; un groupement obtiendra qu'on respecte l'enfant et son père etc.
2° Les devoirs de la famille vis-à-vis de l'école neutre.
Dans la situation qui leur est faite, en France, les parents ont des obligations très spéciales, vis-à-vis de l'Ecole neutre.
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Les Evêques de France, dans une lettre collective du 14 septembre 1909, ont clairement expliqué ces devoirs aux familles. On sera heureux de retrouver ici cette lettre presque in-extenso.
Lettre des Évêques de France.
•< La famille est une société que Dieu a établie et que l'homme ne peut détruire. Quoi qu'en disent certains philosophes , imbus des erreurs grossières du paganisme, elle doit vivre dans l'État, sans se confondre avec lui. C'est à vous, pères et mères, que les enfants appartiennent, puisqu'ils sont l'os de vos os et la chair de votre chair, et c'est vous qui, après leur avoir donné la vie du corps, avez le droit imprescriptible de les initier à la vie de l'âme. Dans l'œuvre de l'éducation, l'État peut vous aider et vous suppléer, mais non vous supplanter. C'est à tort qu'il invoque, pour justifier ses prétentions, ce qu'on appelle le droit de l'enfant. L'enfant n'a pas de droit qui puisse prévaloir contre les droits de Dieu, en qui nous sommes obligés, dès l'éveil de notre raison, de reconnaître notre principe et notre fin ; il n'a pas, notamment, le droit de refuser jusqu'à dix-huit ans, selon la théorie d'un sophiste qui fut un mauvais père, l'instruction religieuse que les parente sont tenus de lui donner ou de lui faire donner.
Le droit de procurer à vos enfants une éducation conforme aux exigences de votre foi religieuse vous est reconnu, non seulement par la loi naturelle, telle que la saine raison la formule, mais par la loi divine, telle que les Saintes Écritures nous la révèlent. Nous lisons au Livre des Proverbes ce passage choisi entre bien d'autres : « Mon fils, srarde les commandements de ton
« père et n'abandonne pas les enseignements de ta mère. « Porte les sans cesse gravés sur ton cœur. » (Prov. VI. 20. 22.) L'apôtre saint Paul enseigne la même doctrine, par cette parole qui rétablit la famille sur le fondement primordial de l'autorité paternelle et maternelle : « Enfants,, obéissez en tout à vos pères et à vos mères. « C'est la volonté du Seigneur. » (Coloss. III 20.)
La mission d'éducateurs qui vous incombe, vous pouvez l'accomplir par vous-mêmes ou par d'autres, et comme vous la confiez d'ordinaire à l'école, il nous paraît très opportun, à cause des confits de l'heure présente, de vous rappeler quels sont vos droits et vos devoirs, au sujet de cette institution, considérée, à juste titre, comme le prolongement de la famille puisque le maître n'y instruit les enfants qu'en vertu d'une délégation des parents auxquels ils appartiennent.
Pères et mères, vous avez d'abord le droit et le devoir de choisir pour vos enfants une école où ils puissent être élevés comme vos croyances le réclament.
Vous avez, en second lieu, le droit et le devoir de surveiller cette école et d'en retirer au plus tôt vos enfants, lorsque vous apprenez qu'elle constitue pour eux un péril prochain de perversion morale, et, par suite, de damnation éternelle.
Avant tout, nous tenons à affirmer votre droit et votre devoir de choisir pour vos enfants une école où ils puissent être élevés selon vos principes religieux.
On distingue, sous le régime scolaire en vigueur dans notre pays, deux sortes d'écoles : l'école libre ou chrétienne et l'école publique ou neutre. Il ne sera pas superflu de définir l'une et l'autre, avant de vous dire d'après quels principes vous devez fixer votre choix.
L'école libre ou chrétienne est celle où le maître possède, avec les aptitudes pédagogiques nécessaires, le
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bonheur de croire, et le courage de vivre selon sa croyance, imitant ainsi l'Instituteur Divin dont les Saints Livres racontent qu'il eut soin de pratiquer sa morale avant de l'enseigner. L'école chrétienne est eelle où le maître inscrit, au premier rang, dans ses programmes, la science religieuse, place entre les mains de ses élèves des livres d'une orthodoxie parfaite, et crée autour d'eux une atmosphère favorable à l'épanouissement de leur foi et de leur vertu. Cette école, vos enfants devraient la rencontrer partout, et l'État serait tenu, en bonne justice, de la mettre à la disposition des familles, surtout dans un pays comme le nôtre, où l'immense majorité professe la religion catholique ; car, ainsi que le disait, avec une suprême autorité, le Pape Léon XIII : « Il importe souverainement que des en- « fants nés de parents chrétiens, soient de bonne heure « instruits des préceptes de la religion, et que l'ensei- « gnement par lequel on a coutume de préparer « l'homme et de le former dès le premier âge, ne soit « pas séparé de l'éducation religieuse. » (Encycl. Nobilissima Gallorum Gens.)
Voilà pourquoi, Nos très chers Frères, les vrais catholiques ont toujours compris la nécessité de l'école chrétienne. Quels sacrifices n'ont-ils pas faits pour multiplier, dans les villes et dans les campagnes, ces asiles où la science divine était dispensée, en même temps que la science humaine, par des maîtres dont la religion inspirait le dévouement et dont la compétence avait été bien des fois reconnue par des jurys peu suspects de partialité en leur faveur ! Et quand furent renversés, par la tempête qui sévit encore, ces établissements scolaires où s'abritait l'espoir des familles, quels concours admirables n'avons-nous pas rencontrés chez les catholiques, pour les relever de leurs ruines ! Toutefois le nombre des écoles reconstituées, depuis la dis-
.'ÎOi- poufi l'action catholique
persion de nos chères communautés enseignantes, est loin de suffire, et il le faudrait augmenter sans cesse. Que les personnes favorisées de la fortune se mettent à l'œuvre, sans objecter les charges nouvelles qu'une loi funeste, la loi de séparation, leur a imposées. La construction d'une école catholique est aussi nécessaire que celle d'une église. Il importe peu d'avoir des églises quand elles restent vides, et les nôtres ne tarderaient pas à se vider, si les écoles d'où l'enseignement religieux est banni continuaient à se remplir.
A côté de l'école libre ou chrétienne, se présente l'école publique ou neutre, dont vous connaissez les origines. Il y a environ trente ans que, par une déplorable erreur ou par un dessein perfide, fut introduit dans nos lois scolaires le principe de la neutralité religieuse : principe faux en lui-môme et désastreux dans ses conséquences. Qu'est-ce, en effet, que cette neutralité, sinon l'exclusion systématique de tout enseignement religieux dans l'école, et, par suite, le discrédit jeté sur des vérités que tous les peuples ont regardées comme la base nécessaire de l'éducation ?
A toutes les époques et pour tous les pays, les Souverains Pontifes ont dénoncé et condamné l'école neutre .
Le Pape Pie IX la réprouva, le 1er novembre 1854, dans l'allocution consistoriale prononcée à propos de la loi qui s'élaborait alors en Piémont. Et dans sa lettre à l'Ar-» chevêque de Fribourg (44 juillet 186b), l'illustre Pontife, après avoir condamné la neutralité de l'enseignement supérieur, ajoutait : « Ce détestable mode d'en- « seignement, séparé de la foi catholique et de la « tutelle de l'Eglise,... produira des effets, plus funestes « encore, s'il est appliqué aux écoles populaires, car, <c dans ces écoles, la doctrine de l'Église doit tenir la « première place... La jeunesse est donc exposée au « plus grand péril, lorsque, dans ces écoles, l'éducation
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« n'est pas étroitement unie à la doctrine religieuse. »
Léon XIII, s'adressant à la France, a porté à son tour contre ce système de pédagogie la condamnation la plus catégorique et la plus fortement motivée. Il disait, en parlant de l'union nécessaire de l'enseignement avec l'éducation religieuse : « Séparer l'un de l'autre, c'est « vouloir que, lorsqu'il s'agit des devoirs envers Dieu; « l'enfant reste neutre. Système mensonger et désas- « treux dans un âge si tendre, puisqu'il ouvre la porte <■ à l'athéisme et la ferme à la religion. » Encycl. Nobilissima Gallorum Gens.)
Il enseignait la même doctrine aux Évêques de Bavière (2 déc. 1881) ; et, à ceux du Canada, il déclarait que l'école neutre est « contraire à la foi, aux bonnes « mœurs et au bien social. » (8 déc. 1891.)
A ces condamnations édictées par les Papes contre l'école neutre, les Évêques de France firent écho dès que le péril s'annonça, et si le régime de la neutralité scolaire s'est établi dans notre pays, il serait injuste de prétendre que ce fait douloureux se soit produit à la faveur de leur silence.
L'école neutre a été réprouvée par l'Eglise, et cette réprobation que certains esprits taxe d'intolérance se justifie sans peine. N'est-il pas permis de voir dans la suppression de tout enseignement religieux à l'école l'une des principales causes du mal profond dont souffre la France et qui atteint à la fois la famille, la morale et le patriotisme ?
Cependant, l'école neutre existe partout dans notre pays, et dès lors, pères et mères de famille, une question de la plus haute gravité se pose devant votre conscience : vous est-il permis de l'adopter pour vos enfants, ou bien êtes- vous obliges d'en choisir une autre qui soit chrétienne ?
Nous répondons d'abord que c'est un devoir rigou*-
reux, partout où il existe une école chrétienne, d'y envoyer vos enfants, à moins qu'un grave dommage ne doive en résulter pour eux ou pour vous.
Nous répondons, en second lieu, que l'Église défend de fréquenter l'école neutre, à cause des périls que la foi et la vertu des enfants y rencontrent. C'est là une règle essentielle, qu'on ne doit jamais oublier. Il se présente néanmoins des circonstances où, sans ébranler ce principe fondamental, il est permis d'en tempérer l'application. L'Église tolère qu'on fréquente l'école neutre quand il y a des motifs sérieux de le faire. Mais on ne peut profiter de cette tolérance qu'à deux conditions : il faut que rien dans cette école ne puisse porter atteinte à la conscience de l'enfant ; il faut, en outre que les parents et les prêtres suppléent, en dehors des classes, à l'instruction et à la formation religieuse que les élèves n'y peuvent recevoir.
Quelle est la force obligatoire de ces règles de conduite, qui s'appliquent aux institutions où l'on donne l'enseignement secondaire, aussi bien qu'aux écoles primaires ? Les instructions pontificales déclarent qu'elles obligent sous peine de faute grave, et qu'il ne serait pas permis d'absoudre, au tribunal de la pénitence, les parents qui, avertis de leur devoir, négligeraient de le remplir.
A l'heure actuelle, personne ne peut le nier, un grand nombre d'écoles soi-disant neutres ont perdu ce caractère. Les instituteurs qui les dirigent ne se font pas scrupule d'outrager la foi de leurs élèves, et ils commettent cet inqualifiable abus de confiance, soit par les livres classiques, soit par l'enseignement oral, soit par mille autre industries que leur impiété leur suggère. Pratiquer ainsi la neutralité, c'est se mettre en contradiction flagrante avec le principal promoteur <*e l'école
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neutre, lequel pour faire accepter sa loi néfaste, disait à la tribune française : « Si un instituteur public s'ou- « bliait assez pour instituer dans son école un ensei- « gnement hostile, outrageant contre les croyances re- « ligieuses de n'importe qui, il serait aussi sévèrement « et aussi rapidement réprimé que s'il avait commis cet a autre méfait de battre ses élèves ou de se livrer contre « leur personne à des sévices coupables il). » Il est aujourd'hui de notoriété publique que ces solennelles promesses sont étrangement méconnues en beaucoup d'écoles, où les maîtres, au lieu de respecter les convictions chrétiennes des familles, semblent n'avoir d'autre but que de faire des libres-penseurs.
Devant ce travail impie, nous nous sentons obligés par notre conscience épiscopale de vous rappeler le non licet de l'Évangile. Non, il ne vous est pas permis de choisir pour vos enfants une école, de quelque ordre qu'elle soit, où ils seraient élevés dans le mépris des enseignements, des préceptes et des pratiques de notre sainte religion ; en le faisant, vous coopéreriez à l'œuvre la plus funeste, et cette complicité gravement coupable vous rendrait indignes des sacrements de l'Église.
Vous avez, en second lieu, le droit et le devoir de surveiller l'école.
Il faut que vous connaissiez les maîtres qui la dirigent et l'enseignement qu'ils y donnent. Rien de ce qui est mis entre les mains et sous les yeux de vos enfants ne doit échapper à votre sollicitude : livres, cahiers, images, tout doit être contrôlé par vous.
Outre le péril de la foi, il y a le péril de la vertu ; vous devez vous en préoccuper aussi, surtout s'il s'agit
(1) Discours de M. Jules Ferry au Sénat, 16 mars 1862, Journal Officiel du M vetatts, pagfe 2T7.
de ces écoles mixtes, où l'on pratique, parle mélange des enfants des deux sexes, un système d'éducation contraire à la morale et tout à fait indigne d'un peuple civilisé.
Pour remplir plus efficacement leur devoir, certains pères de famille ont pensé qu'il serait utile de former des associations. Elles permettent, en effet, de se renseigner plus vite sur la situation morale d'une école, et elles donnent plus d'autorité à de justes réclamations. Nous ne pouvons qu'encourager ces associations. Du reste, on aurait tort d'attribuer l'initiative d'où elles procèdent à un sentiment d'hostilité. Les instituteurs qui n'ont rien à se reprocher. — on en trouve encore et nous nous plaisons à leur rendre justice, — n'ont rien à craindre. Ils doivent se réjouir, au contraire, de voir les familles ne pas demeurer indifférentes au travail de l'école et procurer, en soutenant le zèle des maîtres, une culture aussi intense que possible de l'esprit et du cœur des élèves.
Enfin, N. T. C. F., nous voulons nous-mêmes vous aider dans l'œuvre de surveillance à laquelle nous venons vous convier. C'est pourquoi, usant d'un droit inhérent à notre charge épiscopale et que les lois et les tribunaux chercheraient en vain à nous contester, nous condamnons collectivement et unanimement certains livres de classe qui sont plus répandus, et dans lesquels apparaît davantage l'esprit de mensonge et de dénigrement envers l'Église catholique, ses doctrines et son histoire. Ces manuels, dont la liste est annexée à la présente lettre pastorale, contiennent une foule de pernicieuses erreurs. Ils nient, ou présentent comme insuffisamment démontrées, les vérités les plus essentielles, telles que l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, la vie future et ses sanctions, la déchéance originelle, et ils rejettent, par voie de conséquence, tout l'ordre surnaturel.
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Aussi, nous interdisons l'usage de ces livres dans les écoles, et nous défendons à tous les fidèles de les posséder, de les lire et de les laisser entre les mains de leurs enfants quelle que soit l'autorité qui prétende les leur imposer (1).
D'autres manuels se rencontrent, qui mériteraient, peut-être au même degré, la censure de l'Église. Il appartiendra à chaque Évèque de les signaler dans son diocèse, et d'en proscrire l'usage, selon qu'il le jugera opportun.
Cette sentence portée par vos Évoques a l'autorité d'un jugement doctrinal qui oblige tous les catholiques, et en premier lieu les pères de famille. Les instituteurs, de leur côté, ne pourront pas ne pas en tenir compte ; ils se condamneraient eux-mêmes si, dans leurs écoles, dont les élèves sont tous ou presque tous catholiques, ils introduisaient des ouvrages que le Pape ou les Évêques, seuls juges compétents en matière d'orthodoxie, ont formellement prohibés.