II. — FONCTIONNEMENT DES ŒUVRES DE JEUNESSE
L'Église n'abandonnera pas la famille dans cette œuvre, elle s'offre même à l'y aider. Elle met à créer des œuvres de patronage le même empressement qu'elle a mis à fonder des écoles. Déjà ces Œuvres de jeunesse, comme on les appelle, existent nombreuses autour de nous.
Pendant que les jeunes filles sont invitées à faire partie des Congrégations de la sainte Vierge et des Confréries de toutes sortes, ou à fréquenter les patronages, les ouvroirs, les syndicats, que la charité féminine, toujours aussi ingénieuse que dévouée, a déjà créés chez nous, les jeunes gens sont accueillis par le prêtre dans des œuvres de toutes sortes : associations de jeunesse catholique, cercles d'études, patronages, sociétés de musique, de gymnastique et de préparation militaire, etc.
Ces œuvres sont le rayon d'espoir que Dieu fait luire au-dessus de notre horizon obscurci ; mais elles sont surtout la preuve des réserves de zèle et de savoir-faire que l'Église possède dans son clergé.
Ses prêtres se font tout à tous. De même qu'ils s sont faits instituteurs pour sauver les enfants, ils se font directeurs de patronages, surveillants de récréation, moniteurs et maîtres de gymnastique, au besoin, pour garder aux jeunes gens leur foi et leur vertu.
Ils ne peuvent pas travailler à une œuvre plus nécessaire et plus féconde.
Les fruits qu'ils y ont déjà recueillis suffiraient à les encourager. L'attitude de nos ennemis les y excite plus que jamais.
Nos ennemis, en effet, s'apprêtent à nous combattre sur le terrain des œuvres postscolaires, comme ils l'ont fait sur celui de l'école. Ils nous disent par là même quel est l'intérêt de cette lutte. Il semble bien que, cette fois, il nous suffira du dévouement pour
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lutter avantageusement ; il n'y faudra ni diplômes obtenus de l'État, ni palais scolaires. Nos prêtres auront le dévouement nécessaire, si les parents veulent comprendre le secours qu'ils peuvent en attendre. Leur dévouement forcera l'assentiment de tous.
Dans ces œuvres, il ne faut pas se proposer d'autre but que de protéger les jeunes gens contre les dangers qui les menacent, et de compléter leur éducation.
On le protège en leur donnant les relations de l'amitié la plus sure, et les divertissements les plus honnêtes ; on complète leur éducation, au point de vue physique, moral et religieux ; et on les initie à leurs devoirs sociaux.
Le but des Œuvres postscolaires est toutefois bien moins de protéger que de former ; ou , pour mieux dire, il consiste à former pour protéger. Il faut que, par la formation reçue, le jeune homme arrive à se défendre lui-même contre les ennemis ou les dangers qui le menacent. Si l'on prétend faire de l'Œuvre de jeunesse une simple garderie, on est sur d'échouer,, parce que, à un moment donné, l'enfant ou le jeune homme s'impatientera d'être surveillé.
C'est également faire fausse route que de faire consister l'Œuvre de jeunesse dans de simples amusements. Jamais nous ne pourrons offrir au jeune homme les distractions et amusements qu'il trouvera en dehors de chez nous, et un jour viendra
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où il se plaindra que nous ne lui en donnons pas assez. Sans doute il faut lui en accorder, pour l'attirer et pour le retenir à l'Œuvre, mais il faut lui faire comprendre que l'amuser n'est pas le but que nous nous proposons. De bonne heure, il doit savoir qu'il vient à TOEuvre pour une fin plus élevée : sa formation ; il doit comprendre que ses amusements même tendent à cette fin.
Cette pensée doit surtout être la pensée du Directeur de l'Œuvre. Il est inutile de faire des Œuvres de jeunesse, si ces œuvres ne doivent pas servir à donner à leurs membres plus de vie chrétienne et plus d'esprit surnaturel.
Ces principes ont reçu une éclatante confirmation dans la lettre suivante que le cardinal Merry del Val écrivait le 29 juillet 1912 à M^r l'évêque de Périgueux, à la suite d'un Congrès où avait été lu un remarquable rapport sur cette question :
« Le but de ces œuvres — des œuvres de jeunesse — est sans doute d'éviter que les jeunes gens désertent la religion, mais surtout d'obtenir qu'ils deviennent chrétiens, d'un christianisme vécu et conquérant ; elles sont donc par essence surnaturelles, et surnaturels par conséquent doivent être les moyens dont le directeur y fait emploi. Voua ce qu'a établi nettement et opportunément un autre de vos conférenciers. Et après avoir combattu la sorte de neutralité confessionnelle qu'on laisse parfois se glisser dans les œuvres dites catholiques, où l'on semble se proposer d'embrasser le plus
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de monde possible avec le moins possible de conditions surnaturelles, il n'a pas eu de peine à établir les principes qui doivent réagir contre l'emploi dans les œuvres de jeunesse de certains ressorts humains, tels que le sport et le théâtre, qui étaient l'objet direct de sa conférence. Il a fort bien montré qu'il ne faut introduire ces ressorts que là où la poursuite du but surnaturel les exige, et alors avec le caractère d'accessoire qui leur convient et dans la stricte mesure où ils peuvent être utiles ; au surplus, avec prudence, à cause des inconvénients qui s\j rattachent d'ordinaire. Le Saint-Père fait des vœux pour que ces principes, très conformes à la vérité et très sages, soient appliqués dans toutes les œuvres de jeunesse. »
La direction du Saint-Siège est donc très nette sur ce point comme sur les autres : c Il faut avant tout former des chrétiens et subordonner tout le reste à cette préoccupation. »
Les Œuvres de jeunesse sont difficiles,
personne ne saurait le nier. C'est parce qu'ils n'y avaient pas pris garde que certains prêtres zélés sont très étonnés de n'y pas réussir du premier coup. Et parce qu'elles sont difficiles, le zèle n'y suffît pas. II y faut de la prudence, et surtout de la méthode et du savoir-faire.
Avant d'entreprendre une Œuvre de jeunesse, il faut étudier ce que les autres ont fait, il faut apprendre, je ne dirai pas son métier, mais son art de direc-
teur déjeunes gens. Car c'est tout un art, dont l'expérience d'autrui doit fournir les premières leçons. Ces leçons se trouvent dans les Bévues, dans les Comptes-rendus de Congrès, dans les Vies d'hommes d'œuvres, etc. Un directeur avisé aimera à parler avec ses confrères de ses essais, de ses succès, de ses échecs, etc. Il aimera à consulter ceux qui ont mission de l'éclairer. Il verra ce qu'on fait ailleurs, pour imiter ce qui est bien et pour éviter ce qui serait défectueux. Rien n'est plus profitable que des réunions d'hommes occupés aux mêmes œuvres.
Pour la même raison, le Directeur d'une Œuvre de Jeunesse évitera d'en faire quelque chose de trop personnel. Outre l'inconvénient de disparaître avec son auteur, l'œuvre trop personnelle est privée du secours qu'apporte toujours la collaboration.
Un Directeur habile se cherchera des auxiliaires, même laïques, pourvu qu'ils soient compétents, d'une conduite exemplaire et d'un dévouement éprouvé. Il ne les traitera pas avec défiance. Sans doute il ne les laissera pas entrepasser leurs droits et s'ingérer dans le domaine des choses spirituelles ; mais il ne prendra pas trop facilement ombrage de ce qui peut lui paraître parfois zèle excessif. Toutefois il gardera assez d'autorité pour leur faire accepter les conseils qu'il croira devoir leur donner.
La formation des auxiliaires fait partie essentielle de la mission d'un Directeur d'Œuvre de Jeunesse.
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Je n'essaierai pas de faire un traité complet de la question ; mais on me permettra de signaler encore deux écueils à éviter dans les œuvres de jeunesse: la préoccupation du grand nombre et le recrutement trop tardif des membres.
Beaucoup de Directeurs d'OEuvres croient qu'ils ne feront rien de bon s'il n'ont pas autour d'eux tous ou presque tous les jeunes gens de la paroisse. Cette illusion peut venir d'un zèle généreux, mais c'est une illusion, et c'est le fait d'un zèle insuffisamment éclairé.
Il faut viser à former des élites d'abord. Avec cinq ou six jeunes gens, même moins, on fera un bien plus solide qu'avec une multitude. On formera des hommes instruits, des apôtres, dont l'influence s'exercera plus tard sur toute la paroisse. On aura en eux des chefs de file, des entraîneurs que suivront les autres dans les circonstances où il le faudra. Ce sera la pépinière de nos Comités catholiques.
Il me semble que, dans nos paroisses rurales, toute œuvre de jeunes gens devrait avoir trois degrés ou catégories de jeunes gens. A son premier degré, elle comprendrait cette élite très restreinte dont je viens de parler, qu'on réunirait souvent pour lui donner une vraie formation, par un Cercle d'étude.
Ce mot ne doit arrêter personne. Le Cercle d'études, le meilleur et le plus facile à diriger, consiste dans une conversation, préparée par le
Directeur, avec ses jeunes gens, sur un sujet quelconque. Point n'est besoin de discours, ni de conférence écrite. Tout au plus peut-on demander aux plus intelligents un résumé sommaire de la conversation, résumé fait par écrit et à tour de rôle et qui pourra être lu à la séance suivante. Le choix des sujets constituera un ensemble suivi, mais il sera bon de s'inspirer souvent des circonstances, d'un événement, d'un article de journal, etc. Aucune formation ne vaut celle-là.
A son second degré, l'Œuvre comprendrait les meilleurs jeunes gens de la paroisse, groupés autour des premiers une fois par mois, par exemple. Ce serait le groupe de jeunesse catholique proprement dit. On initierait ses membres aux grandes questions du jour ; on ferait devant eux un peu d'apologétique pratique ; on les entretiendrait de leurs intérêts moraux et même de leurs intérêts économiques. La perfection serait de les amener à en discuter. Si le groupe du premier degré est fortement constitué, l'habitude de la discussion se prendra assez vite.
Au troisième degré, l'œuvre s'adresserait à tous les jeunes gens catholiques de la paroisse. On les convoquerait une fois ou deux par an seulement, pour un Congrès, une manifestation religieuse, une retraite, etc.
Par ces divers degrés, on arriverait à avoir de l'action sur toute la jeunesse de la paroisse.
C'est l'organisation que je préconise pour nos pa-
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roisses de campagne, où les jeunes gens sont disséminés dans les villages et plus difficiles à réunir.
Dans les paroisses où il y a une agglomération plus considérable, dans les villes par exemple.il me semble que la même organisation doit exister. Mais le premier et le deuxième groupement y seront plus nombreux. On peut, en dehors des études dont j'ai parlé plus haut, occuper les jeunes gens à la gymnastique, au chant, à la musique, etc., en ayant soin de bien prévenir les abus qu'engendrent ces sortes d'exercices, et dont le principal me semble être d'oublier que nous nous intéressons surtout aux jeunes gens pour en faire des chrétiens.
Le second écueil à éviter dans l'institution de ces Œuvres dejeunesse est d'attendre trop tard pour en recruter les membres. On aime mieux s'occuper des jeunes gens que des enfants ; il semble que le bien produit sera plus immédiat et, espère-t-on. plus étendu.
Ici encore c'est une illusion. Le recrutement des Œuvres de jeunesse se fait dans la mesure où le prêtre a gardé ou a pris de l'influence sur les jeunes gens. Cette influence, le prêtre la possède pendant les années de catéchisme. Pour la garder, il lui faut rester en contact avec les enfants, les suivre au fur et à mesure qu'ils grandissent. S'il y a une séparation entre eux et le prêtre, ne fût-ce que de quelques années, les enfants ne viendront que difficilement vers lui. Ils au-
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ront pris l'habitude d'autres fréquentations ou occupations ; les passions leur feront peut-être redouter le prêtre. Dans un moment donné, ils répondront à son appel, mais rien ne garantira leur persévérance.
Gela revient à dire que, pour assurer une œuvre de jeunesse, il faut la commencer et en recruter les membres, lorsque les enfants sont sur les bancs du catéchisme ; et il faut la continuer ensuite sans interruption.
Sans doute, le nombre ira en diminuant : ce ne sera pas toujours une perte. On formera un noyau plus solide. Mais, à mesure qu'ils grandiront, il faudra mettre les jeunes gens dans des groupes séparés, pour que les aînés ne s'offusquent pas d'être mêlés aux enfants. La formation différente à donner aux uns et aux autres exige d'ailleurs cette distinction. Les plus jeunes constitueront le patronage ; les autres, le groupement de jeunesse catholique.
Que ce mot de patronage ne fasse pas peur. L'institution, entendue comme je viens de le dire, est réalisable partout, puisque le patronage est le groupement des enfants sur lesquels le prêtre catéchiste continue d'exercer une influence. Dans nos villes, ces groupements existent presque partout ; dans beaucoup de nos campagnes, ils sont désirables et faciles à organiser sous la forme des promenades du jeudi et du dimanche, ou d'une autre manière. Partout, il me semble, un catéchiste zélé peut trouver
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le moyen de réunir de temps en temps les meilleurs enfants de son catéchisme, vers l'âge de onze ans, ou même plus tôt, et en faire les éléments de la Jeunesse catholique, une Avant-garde, comme on dit si bien.
Les aines du groupe, surtout les membres des Cercles d'études, auront profit à être affiliés à l'Association Catholique de la Jeunesse Française. Ils seront tiers de celte affiliation, et ils y puiseront d'excellents moyens de formation.
La grande épreuve des Directeurs de jeunesse est l'insuccès de leurs efforts, et le découragement qui en est parfois la conséquence.
Nous avons vu quelques-unes des causes qui expliquent ces insuccès. Il y en a d'autres. De toutes nous dirons qu'elles ne suffisent pas à justifier le découragement, elles demandent un sérieux examen de conscience sur les méthodes employées, sur le but poursuivi, sur le dévouement qu'on y apporte, et sur la part qu'on y fait à l'action de Dieu par la prière et l'esprit surnaturel. Mais il importe de se remettre sans cesse devant l'esprit la nécessité de cette forme d'apostolat, les succès qu'on y obtient d'une manière générale et qui excitent l'envie de nos ennemis, surtout le résultat qu'on acquiert devant Dieu qui demande plus notre bonne volonté que la réussite.
La plus pénible des causes d'insuccès vient de l'opposition rencontrée parfois chez ceux qui devraient
soutenir l'œuvre. Gela même ne doit pas décourager ; c'est peut-être un rappel à l'obéissance et celle-ci est toujours méritoire. Si ce n'est qu'une épreuve, il faut ne pas oublier que toute œuvre véritable se fonde sur le sacrifice.
Après avoir énuméré,dans V 'Encyclique aux Evèques d'Italie, les œuvres qui constituent l'Action Catholique, Pie X insiste sur celles qui ont trait aux intérêts moraux et matériels du peuple et des classes déshéritées, et il les recommande en ces termes :
« Tout le monde a le plus vif intérêt à savoir et connaître les divers modes sous lesquels ces solutions se présentent en pratique. Les discussions dans un sens ou dans l'autre se multiplient de plus en plus et se répandent facilement au moyen de la presse. Il est donc souverainement nécessaire que l'Action Catholique saisisse le moment opportun, marche en avant avec courage, propose elle aussi sa solution et la fasse valoir par une propagande ferme, active, intelligente, disciplinée, capable de s'opposer directement à la propagande adverse.
(( La bonté et la justice des principes chrétiens, la droite morale que professent les Catholiques, leur entier désintéressement pour ce qui leur est personnel, la franchise et la sincérité avec laquelle ils recherchent uniquement le vrai, le solide, le suprême bien d'autrui,
enfin leur évidente aptitude à servir mieux encore que les autres les vrais intérêts économiques du peuple, tout cela ne peut manquer de faire impression sur l'esprit et le cœur de tous ceux qui les écoutent, d'en grossir les rangs de manière à faire d'eux un corps solide et compact, capable de résister vigoureusement au courant contraire et de tenir les adversaires en respect.
« Ce besoin suprême, notre prédécesseur Léon XIII, de sainte mémoire, le perçut pleinement en indiquant, surtout dans la mémorable Encyclique Rerum novarum, et dans d'autres documents postérieurs, l'objet autour duquel doit principalement se déployer l'Action Catholique, à savoir la solution 'pratique de la question sociale selon les principes chrétiens.
« Et Nous-même, suivant ces règles si sages, nous avons, dans notre Motu proprio du 18 décembre 1903, donné à l'Action populaire chrétienne, qui comprend en elle tout le mouvement catholique social, une constitution fondamentale qui pût être comme la règle pratique du travail commun et le lien de la concorde et de la charité.
(( Sur ce terrain donc, et dans ce but très saint et très nécessaire, doivent avant tout se grouper et s'affermir les œuvres catholiques, variées et multiples de forme, mais toutes également destinées à promouvoir efficacement le même bien social (1). »
Ces paroles disent clairement la nécessité et l'objet
(1) Pie X, Enc. 7/ ferma proposito, 11 juin 1905.
des Œuvres sociales ; elles indiquent ce que doit être l'Action sociale des Catholiques.
Cette action a son principe dans la grande loi de la charité chrétienne ; elle atteindra son but, en prenant pour guide l'obéissance aux lois et aux directions de l'Eglise.