II. — Travail de réforme de l'esprit public
Mais nous n'aurions pas tout dit ni tout sauvegardé si nous en restions là. Il nous reste à nous défendre sur un terrain plus déterminé et par des armes spéciales. Il importe d'attaquer le mal dans ses causes, et de travailler à réformer l'esprit public de notre temps et de notre pays.
Il n'est pas téméraire de dire, après beaucoup de bons esprits, que la Séparation de l'Église et de l'État, avec tous les maux qui en sont la conséquence, a été moins une cause qu'une résultante : elle n'a été faite que parce qu'elle avait été rendue possible par un état général des esprits. Ses effets ne se prolongent et ne s'accroissent que grâce à cet état, et ils ne disparaîtront que s'y l'on y remédie.
Le Souverain Pontife nous le rappelait en ces termes, au lendemain de la Séparation : « C'est un événement des plus graves, sans doute, que celui-là ; événement que tous les bons esprits doivent déplorer, car il est aussi funeste à la société civile qu'à la religion ; mais événement qui n'a pu surprendre personne, pourvu que l'on ait prêté quelque attention à la politique religieuse suivie en France dans ces dernières années.
LE TRAVAIL A PAIRE l\J
Pour vous, vénérables Frères, elle n'aura été bien certainement ni une nouveauté ni une surprise, témoins que vous avez été des coups si nombreux et si redoutables tour à tour portés par l'autorité publique à la religion. Vous avez vu violer la sainteté et l'inviolabilité du mariage chrétien par des dispositions législatives en contradiction formelle avec elles ; laïciser les écoles et les hôpitaux; arracher les clercs à leurs études et à la discipline ecclésiastique pour les astreindre au service militaire ; disperser et dépouiller les congrégations religieuses et réduire la plupart du temps leurs membres au dernier dénuement. D'autres mesures légales ont suivi, que vous connaissez tous : on a abrogé la loi qui ordonnait des prières publiques au début de chaque session parlementaire et à la rentrée des tribunaux ; supprimé les signes de deuil traditionnels à bord des navires le vendredi saint ; effacé du serment judiciaire ce qui en faisait le caractère religieux ; banni des tribunaux, des écoles, de l'armée, de la marine, de tous les établissements publics enfin, tout acte ou tout emblème qui pouvait d'une façon quelconque rappeler la religion. Ces mesures et d'autres encore, qui peu à peu séparaient de fait l'Église de l'État, n'étaient rien autre chose.que des jalons placés dans le but d'arriver à la séparation complète et officielle : leurs promoteurs eux-mêmes n'ont pas hésité à le reconnaître hautement et maintes fois ,1). »
Cl) Encyclique Vehementer nos (11 février 190G).
L'esprit qui a fait la Séparation avait inspiré déjà toutes les mesures qui l'ont précédée.
La Séparation n'a été qu'un acte de rationalisme Car, comme nous l'avons dit après le Souverain Pontife, la thèse de la Séparation de l'Église et de l'État est la négation très claire de l'ordre surnaturel : Quidquid est supra naturam non obscure negat.
Or, cette négation de l'ordre surnaturel était et est encore l'erreur universelle et fondamentale.
C'est l'oeuvre néfaste du XIXe siècle d'avoir préconisé et établi partout le culte de la raison et le culte de la nature. Sous prétexte d'exalter celle-là, on a divinisé celle-ci. Fière de ses inventions et découvertes, la raison a cru pouvoir tout pénétrer et tout expliquer ; elle a nié le mystère et s'est posée en antagoniste de la foi. Elle a refusé et elle refuse de croire à un monde surnaturel, cherchant à tout expliquer en dehors de Dieu et par les seules forces de la nature, comme si découvrir les merveilles de la nature dispensait d'admirer celui qui les a créées ! Elle repousse toute intervention de Dieu dans les choses d'ici-bas ; elle nie non seulement la divinité de Jésus-Christ et la Rédemption, mais elle nie l'Église et son autorité divine, pour ne voir en elle qu'une société plus habile et mieux organisée qa& d'attes; «Me serefoscâ recœœa&tr& tous les bienfaits qu'elle a semés dans le monde ; elle repousse toute influence de sa part et n'aspire qu'à susciter contre elle la défiance et le mé-
pris. Elle rejette de la morale toute inspiration chrétienne , et ne laisse aux âmes qu'un idéal de vie sans grandeur et sans beauté, tout concentré sur les intérêts temporels; un idéal réduit aux seules proportions d'un bonheur passager qui échappe au plus grand nombre, et à la seule perspective d'un progrès général de l'humanité auquel tous devront contribuer sans jamais en jouir.
Ces désolantes doctrines ne sont pas renfermées dans la solitude des académies, elles ne s'enseignent pas seulement du haut des chaires de la libre-pensée, elles pénètrent partout, grâce aux agents qui s'en font les propagateurs jusque dans nos plus humbles hameaux.
Lapresse les répand chaque jourcomme un poison homicide sous la forme qui convient à l'intelligence populaire ; elle fausse les faits historiques les mieux établis, dans des milieux où on sait bien qu'il ne se trouvera personne pour rétablir la vérité ; elle fait appel à tous les instincts et à tous les appétits qu'éveille trop naturellement, chez beaucoup, le besoin de trouver un prompt allégement aux souffrances qui les torturent et aux injustices dont ils sont les victime>.
Là où la presse ne suffit pas à cette honteuse besogne, la brochure, le livre et la conférence apportent leur concours ; les bibliothèques populaires propagent le venin sous la forme du feuilleton, du roman ; les sophistes de tous rangs se font conférenciers dans les salles publiques, dans tous les lieux de réunion, et
,*i2 pour l'action catholique
jusque et surtout dans les cabarets. N'est-ce pas là, en particulier, que germe et grandit le mépris du prêtre, la négation 'de son autorité? Le prêtre est le représentant visible du surnaturel, on est simplement logique en essayant de le supprimer.
Par une haine satanique que l'impiété n'avait jamais inventée avant ce siècle, ce n'est pas seulement à l'esprit du peuple qu'on s'en prend ; c'est à l'esprit de Penfant qu'on s'attaque aujourd'hui. Dans des milliers d'écoles de nos jours, le sens chrétien, l'esprit chrétien, la foi au surnaturel sont combattus dans les livres où tout est présenté, histoire et morale, non seulement comme si Dieu n'était jamais intervenu sur la terre, comme si Jésus-Christ n'avait pas existé, comme si l'Église n'avait jamais rempli dans le monde le rôle qu'elle a exercé, mais comme si Dieu lui-même n'existait pas, comme si la conscience n'avait plus à se préoccuper de ses commandements et de sa justice. Le titre d'école sans Dieu, qui valait, il y a quelques années, des condamnations aux esprits perspicaces qui l'avaient prononcé, est réclamé officiellement aujourd'hui comme l'expression de la vérité qui doit être.
En traçant ces lignes, je décris la chose la plus abominable qui soit, la déformation de l'enfance régénérée par Jésus-Christ, une sorte d'assassinat de l'enfant sous le regard impuissant de son père.
Jamais le paganisme lui-même n'avait imaginé pa-
reille chose. Aussi ne faut-il pas s'étonner que, de tous les problèmes contemporains, celui de savoir comment finira ce nouveau massacre des Innocents, soit celui qui trouble le plus notre pays, à l'heure présente.
En Bretagne, il a suscité la plus belle émulation de générosité et de dévouement ; il a provoqué la magnifique éclosion de nos écoles chrétiennes et de toutes nos œuvres de propagande religieuse.
Partout on a compris que la meilleure défense de la foi consistait à opposer la vérité à l'erreur.
Pourquoi faut-il que nos efforts soient impuissants à multiplier davantage nos œuvres scolaires et postscolaires? Il reste encore beaucoup à faire sur ce point. Que là où il n'existe pas d'écoles catholiques, on organise des Associations de pères de familles pour diminuer le mal et L'empêcher, dans les autres écoles ; que partout se multiplient les catéchistes volontaires pour suppléer au silence des maîtres d'école ! Que les prêtres groupent autour d'eux les enfants et les jeunes gens dans les patronages et les autres œuvres de jeunesse. Voilà le travail nécessaire, c'est par lui qu'on défendra la foi si menacée chez nous. Qu'on crée des bibliothèques populaires, qu'on organise des conférences, qu'on répande les bons journaux, etc. Le salut est à ce prix.
La lutte devient d'autant plus difficile que le rationalisme a déjà engendré une sorte d'athéisme pratique.
Dieu est, dans certains milieux, le grand ignoré, le grand méconnu. Conformément au programme de ce politicien qui rêvait de faire une humanité sans Dieu, on a chassé Dieu de partout.
Nous sommes le seul peuple au monde où son nom ne soit jamais prononcé officiellement.
Des sphères officielles, cet athéisme est descendu dans le peuple. Pour l'y introduire, on a proscrit tout ce qui lui rappellerait le nom de Dieu : l'image du crucifix ne doit pas se montrer en public. N'a-t-on pas vu mutiler sottement les chefs-d'œuvre de notre littérature, afin que l'enfant n'ait plus le nom de Dieu sous les yeux ? Que signifie cette profanation régulière du dimanche, dans laquelle on substitue toutes sortes de fêtes civiles à nos solennités religieuses, sinon l'intention bien nette de détourner le peuple de ses devoirs religieux, et de l'amener peu à peu à se passer de Dieu? Le mal existe déjà, même chez nous. Il y a longtemps qu'il a été décrété, sous cette forme, par la Franc-Maçonnerie.
Faut-il ajouter à ces causes d'athéisme pratique un mal qui nous a été signalé bien des fois, et qui nous impressionne d'autant plus qu'il constitue la plus grave des injustices, aux mains des hommes les plus aveuglés, et pourtant les plus à plaindre ? La persécution de l'ouvrier religieux par l'ouvrier impie î Partout où sont rassemblés ceux que devrait unir le même travail, souvent les mêmes infortunes
et la même misère, la fraternité est supprimée par l'intolérance religieuse de ceux qui n'ont pas le bonheur de croire ! C'est le fléau de nos campagnes, où certains tyranneaux de village prêchent en sceptiques, et abusent de leur influence et de leurs richesses pour tuer dans les âmes les croyances qui étaient le plus précieux des héritages ! C'est le fléau de nos ateliers, où c'est un martyre pour nos frères dans la foi.
Dans un siècle où l'on parle tant de tolérance, est-il supportable qu'un travailleur puisse voir ajouter à ses épreuves la plus terrible de toutes, celle de se voir persécuté pour les sentiments qui allégeraient sa peine ? Est-il possible que ceux qui ont la responsabilité de ces ateliers ne sentent pas qu'ils ont là un devoir bien marqué, celui de faire respecter la liberté de tous? Sur ce point, il semble que nos Comités catholiques pourraient beaucoup, pour protéger les faibles et pour faire accepter au moins des idées de tolérance et de justice. Ils pourraient beaucoup, en permettant à ceux qui sont victimes de se grouper pour une résistance efficace quoique pacifique.
Enfin, le mal s'aggrave du fait de cette corruption universelle qui nous entoure et qui commence à effrayer les plus clairvoyants de nos adversaires. Les statistiques officielles qu'on a publiées, sur la criminalité précoce des jeunes gens et des enfants, prouvent surabondamment l'accroissement du mal. Mais il ne s'agit là que du mal prévu et puni par la loi humaine.
Qu'en est-il aux yeux de Dieu, le souverain juge auquel rien n'échappe?
Notre perspicacité nous montre le mal qui désorganise et détruit la famille, le mal qui flétrit la jeunesse dans sa fleur. Notre expérience de tous les jours nous fait constater celui qui s'étale honteusement, fort de l'impunité dont il est assuré. N'insistons pas. Ici encore, c'est à nous de réparer.
Ceux-là seuls ne sont pas autorisés à se plaindre qui ont semé tous les germes de cette corruption.
Que peuvent-ils dire ceux qui ont désorganisé la famille, en introduisant le divorce et en favorisant l'union libre dans notre société, ceux qui n'ont jamais su prêcher au peuple autre chose que la satisfaction de ses appétits les plus grossiers, et qui lui ont refusé tout ce qui aurait été un frein légitime à ses passions? Que peuvent-ils dire ceux qui ont enlevé toute base et toute sanction à la morale ? Au nom de quel principe empêcheraient-ils celui qui souffre d'aller chercher le remède à sa souffrance dans les jouissances qui sont à sa portée? Au nom de quel principe diraient-ils efficacement à celui qui n'a rien de ne pas dépouiller celui qui possède, quand il peut le faire sans préjudice pour lui-même ? Au nom de quel principe défendrat-on à l'homme, quel qu'il soit, de se procurer par tous les moyens en son pouvoir le plus de félicité ici-bas, si on commence par le persuader que cette vie marque le terme de son existence et de son bonheur? Pauvres insensés qui en sont réduits à chercher encore les bases
d'une morale, et qui s'étonnent que, en attendant, celle-ci ne soit pas observée !
Quelle éclatante revanche nous fournit en ce moment leur impuissance, proclamée et reconnue à ce point qu'ils s'assemblent en Congrès pour essayer de formuler une morale ! Il y en a une qui existait avant eux et qui leur survivra. Il y en a une qui a régi l'humanité, lors même que celle-ci affectait de s'en passer. Elle continue de s'imposer à tous, et ils auront beau faire, tout ce qu'ils décréteront de bon aura été dit par elle avant eux. C'est la morale chrétienne.
C'est celle-là que nous avons le devoir de défendre dans nos populations encore chrétiennes, et défaire pénétrer dans les milieux déjà entamés par le mal. Toujours la morale chrétienne se défendra ellemême par le bien qu'elle produit ; le peuple ne s'y trompera pas. Partout où cette morale enfantera des prodiges de vertu, de sacrifice et de dévouement, elle recueillera l'admiration d'abord et bientôt l'imitation.
Faire des saints, être des saints nous-mêmes, voilà la grande action moralisatrice qu'il convient d'exercer aujourd'hui, pour lutter contre le .mal et défendre les àin js contre l'entraînement de l'exemple.
Dès lors, est-il superflu de faire remarquer combien il importe que les membres de nos Comités, que les chefs de nos Unions, soient des chrétiens exemplaires ?
us dans nos paroisses des élites de sainteté qni luttent contre la corruption universelle. Formons-
les, en leur procurant le bienfait d'une retraite fermée, cet incomparable moyen de sanctification et de formation à l'apostolat.