HOMMES
Franz LISZT.
l'art n'est qu'une sorte de religion.
Georges RODENBACH.
N ne sait pas assez les difficultés qui entravent nos premiers pas d'artistes ; on voit trop peu les obstacles qui se dressent, au début de notre carrière, dans l'horizon de notre avenir ; on ne veut pas connaître les dangers qui nous menacent et les ennemis qui nous guettent sur le difficile chemin de la Gloire. L'un de ces ennemis, chaque jour plus redoutable, car il grandit et grandira peut-être jusqu'à tuer notre âme, bien avant que nous soyons arrivés au but. c'est le mercantilisme.
Cet agent destructeur d'un Art auquel nous avons voué nos existences et nos énergies est devenu dangereux surtout par la faute des faibles, de ceux qui, n'osant pas lutter sainement et purement pour l'idéal, se sont ven-
dus au public — qu'ils craignent ' de toute leur lâcheté — et reçoivent en échange une illégitime célébrité, rendue stérile par leur faiblesse même. Oubliant que leur devoir était de s'imposer au public, de l'enseigner et de le conduire par la vérité à la compréhension de l'œuvre, aux dépens même de leur vanité personnelle et de leur ambition, ils se sont avoués vaincus d'avance par crainte de la lutte; et, dans leur égoïste pusillanimité, ils n'ont songé qu'au succès facile, à la consécration anonyme et inconsciente de la foule, et à la recette, qui en est la conséquence immédiate.
Fascinée par cet appât factice et vil qu'on appelle la virtuosité, la foule naïve et souvent ignorante les paye, les approuve, les acclame, comble tous leurs désirs, satisfait tous leurs caprices et ne leur accorde, en un
mot, cette consécration, que ponr devenir ensuite leur victime leurrée mais convaincue.
Auprès de ces cabotins, dont la ruse égale la dextérité, tout pâlit, car leur auréole n'est point faite de la bonne lumière qui guide et éclaire les esprits ; c'est l'éclat criard et éblouissant du cirque ou du music-hall, reflété à l'infini par le succès mondain.
Ils sont les idoles de notre siècle ; et cependant, lisez les bons critiques : vous verrez ce qu'ils pensent de ces sinistres pantins :
fréquentez les meilleurs cercles intellectuels : vous saurez quelle opinion on y professe sur tel ou tel virtuose consacré par une renommée en apparence immarcessible.
J'ai nommé les deux fléaux qui rongent, en la torturant, notre vie d'artiste : le mercantilisme dont l'âpreté enlaidit tout, parce
qu'il aboutit infailliblement à la virtuosité à outrance et quand même; la virtuosité parce qu'elle tue l'Art, en affaiblissant notre sensibilité et en faussant notre goût.
Ce qui devait être pour nous une mission est devenu, par la virtuosité, un moyen d'arriver, car c'est, en effet, par la virtuosité que l'on attire le plus facilement la foule ; c'est par la virtuosité que l'on est tombé dans les excès du mercantilisme que nous déplorons tous, et c'est encore par la virtuosité que l'on est parvenu à transformer les salles de concerts en boutiques et les artistes en grotesques marchands.
C'est ainsi qu'aujourd'hui l'on nous juge par la quantité surtout :
quantité de mémoire, quantité de force, quantité de vitesse, d'endurance, etc., éléments bien secondaires, pourtant, dans l'art
de l'interprétation, mais qui y occupent actuellement la place prépondérante ; et c'est ainsi que la lutte entre l'artiste et le public devient de plus en plus pénible. Le public est gavé de virtuosité inutile; les performances où l'on exécute toujours les mêmes tours de force, avec les mêmes gestes et le même apparat, ne l'intéressent plus que si elles sont réalisées par des sujets en vedette, c'est-à-dire par des gens qui, généralement, ont sacrifié toute leur vie, non à observer et à étudier la Beauté pour la faire comprendre, mais à se faire une technique infaillible, grâce à laquelle ils ont évidemment plus de chances que les autres d'accomplir ces prodiges avec adresse et en toute sécurité.
pas impossible. Il travaillerait, il cultiverait son esprit, il formerait son âme, et voudrait enfin faire part un jour à son prochain des saines pensées qui l'animent.
Alors, il parlerait, et il parlerait doucement, avec la sérénité que comporte le noble idéal vers lequel il aurait élevé son âme, après de graves réflexions. Il dirait de belles choses, et il les dirait avec la puissance, mais en même temps avec la simplicité que donnent la Foi et la Conviction. Ses idées seraient claires, parce qu'elles refléteraient la lueur naissante et pure de l'aurore de sa vie, qu'il voudrait belle et dégagée de la matière.
Il s'écouterait, parce qu'il serait jeune et fier de sa jeunesse; mais, que verrait-il?... Qu'on ne l'écoute pas, qu'on ne l'entend plus !...
Il avait cru parler à son prochain^ et il se trouve en face d'une foule qui sourit narquoisement, avec cet air d'intelligence qui signifie presque toujours qu'elle ne comprend pas.
Irrité, blessé dans ses croyance- et ses principes — principes et croyances affermis un à un au prix des plus grands efforts d'observation intérieure et des plus volontaires renonciations — il parle plus vite, plus fort : il crie, il gesticule, il s'emporte, il invective, et alors, seulement, on l'entend et on l'écoute ; alors on lui prête attention.
Découragé, écœuré surtout par ce premier contact avec la dure réalité, mais fort de sa raison, il songera bien vite à recommencer... Mais comment ?... Sous quelle forme exprimera-t-il ce qu'il croit, ce qu'il pense et ce qu'il sent ?...
La lâche ambition sera là pour lui dire : « Renonce à ta noble entreprise!... tu es jeune, mais faible. Tu fais fausse route ; tu n'aboutiras par là qu'à la médiocrité, sinon à la misère. Si tu t'entêtes à parler intelligemment aux imbéciles, tu ne seras jamais riche!... Ici, de l'autre côté, la fortune t'attend. Ce sont les mêmes imbéciles, mais tu leur parleras sottement, et ils te comprendront, ils te combleront d'honneurs et de richesses. Va !...
dis-leur des sottises ; ils t'écouteront et te porteront en triomphe, car tu leur donneras ce qu'ils réclament : la satisfaction sans l'effort. La foule est bête, mais elle t'aimera si tu ne l'obliges point à penser. «
Toutes les fois qu'une réaction favorable se préparera dans l'esprit du jeune artiste,, la même voix sera là pour lui répéter les mêmes paroles démoralisantes et
les mêmes promesses corruptrices. Alors, peut-être, il fléchira et se décidera enfin à dire ces sottises, au lieu de prêcher la bonne doctrine, mais en même temps il en réglera le débit, il fixera le prix des inepties qu'on lui demande... Il reniera donc son passé jeune et sain, ses illusions légitimes, son avenir large et sans compromissions, car sa lâche faiblesse aura fermé tout à la fois sa conscience et son âme !
Et ce sera un cabotin de plus !..
Ainsi arrive- 1 -il à la plupart des jeunes gens qui ont le rare bonheur d'avoir des ambitions d'Art, mais qui, victimes de l'état d'esprit actuel, manquent de la volonté nécessaire pour tracer et suivre leur destinée.
De là, la virtuosité poussée jusqu'à ses limites extrêmes, car elle per-
met de s'imposer par la ruse et la vanité, bien mieux que par la loyauté et la raison. De là, l'uniformité des programmes actuels, car les choses absurdes sont d'autant plus appréciées qu'elles nous sont plus familières. De là, toutes les contrefaçons artistiques que d'habiles barnums nous offrent au nom de l'Art, dans le but, avoué ou non, de nous tromper par le faux, au lieu de nous convaincre par le vrai. De là, enfin, toutes les imitations, toutes les simulations, tous les trafics et toutes les forfaitures c^ue nous voyons commettre tous les jours, à toute heure, et par les mêmes individus, toujours au nom d'un Art qu'ils souillent de leur contact, d'une Beauté qu'ils ne comprennent ni ne comprendront jamais, et d'une Vérité qu'ils ont méconnue pour euxmêmes comme pour les autres !...
Qu'importe!... On ne s'adresse plus à son prochain ; on s'adresse
à la foide. Le but devenant uniquement mercantile, tous les procédés sont bons, et le pire sera sans doute le meilleur : la Virtuosité pour la Virtuosité.
Il faudrait donc réagir par tous les moyens, dans le rayon d'action où il nous est permis de le faire, contre la virtitosité, considérée comme but et non comme outil, et, surtout, contre le mercantilisme.
Il faudrait nous libérer de l'état de mensonge et de convention où nous sommes enchaînés par la turpitude et l'ambition des uns ; par la peur et la veulerie des autres.
Il faudrait nous affranchir de tout ce qui, de près ou de loin, peut être considéré comme une entrave à la Vérité, car sans elle, nulle beauté n'est possible, et tout l'Art n'est que Beauté.