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VIRGILE

Tl faudrait, autant que possible, ^ renouveler et élargir le répertoire actuel, trop limité dans le domaine moderne aussi bien que dans le domaine ancien. La répétition constante des mêmes œuvres, avec les mêmes gestes et dans les mêmes circonstances n'est pas favorable à la formation du goût et du jugement du public; par contre, elle devient la source inévitable de perpétuelles rivalités techniques et de querelles de détail aussi fastidieuses qu'inutiles. Sans doute, en soumettant au public des œuvres nouvelles ou inconnues, on s'expose à le dérouter dans ses jugements sur l'interprète. Tant pis : c'est l'œuvre que l'on doit écouter et non celui qui l'exécute.

En entendant trop fréquemment les 2)

mêmes œuvres, le public est porté à leur prêter moins d'attention et à placer l'interprète au premier plan, alors que celui-ci devrait toujours s'effacer devant l'œuvre; ainsi s'est répandue, peu à peu, cette aberration qui consiste à ne voir, entendre et juger dans une audition, que l'exécutant, au mépris du respect dû au créateur et à son œuvre.

Connaître Bach. Hœndel et Mozart, par exemple, n'est pas connaître le xviiie siècle ; mais c'est surtout le xviiie siècle français et italien qui soufïre de l'indifférence de nos virtuoses actuels.

Pour ne parier que des pianistes — l'espèce la plus répandue — combien d'entre nous connaissent à fond, et jouent les œuvres de François Couperm, dit le Grand, ou de Domenico Scarlatti, dont on s'entête à nous servir invariablement les trois ou quatre

mêmes pièces truquées et déformées, avec de faux titres, tandis que nous avons de lui plus de trois cents Sonates ?...

Combien peuvent parler, en connaissance de cause, de Jean-Philippe Rameau, le grand Rameau, dont l'œuvre consiste exclusivement, pour beaucoup de gens, en une Gavotte variée, un fameux Tambourin et un certain Rappel des Oiseaux ?

Qui connait les Durante, les Dagmcourt, les ]Martini, les Marcello : . . . Qui se doute que Daquin n'est pas seulement l'auteur du Coucou, et que Paradies écrivit des Sonates charmantes, où l'on retrou\'e toute la crânerie napolitame, alliée à l'élégance et à la simplicité latines ?...

Dans le xviif siècle allemand même, connaît-on les Sonates dites bibliques de Johann Kuhnau,

ce véritable monument que nous rencontrons, le premier, au début de ce siècle merveilleux ?

A-t-on joué souvent les Concerti et les Sonates de Karl-Philipp- Emanuel Bach, de Wilhelm-Friedemann Bach, ou de Johann- Christian Bach ?... A-t-on vu mettre sur beaucoup de programmes la belle Sonate en mi bémol, de Johann-Heinrich RoUe, et celles plus belles encore de Wilhelm Rust, ce précurseur de Beethoven que l'on veut trop ignorer ?...

Combien de fois a-t-on entendu les Sonates de Hœssler, empreintes d'une suprême élégance et d'un charme infini ?

C'est pourtant de la belle musique que je cite là !... Point n'est besoin d'être un érudit. ni un spécialisie (oh ! les vilains mots !), pour en comprendre la valeur 1...

Elle est à la portée de tous les esprits bien organisés pour la musique.

Et même du grand Johann-Sebastian Bach, dont l'œuvre colossale doit nous être familière, que joue-t-on habituellement ?... La Fantaisie chromatique et Fugue, piteusement revue et corrigée par les uns et les autres, le Cciicerto italien, quelque autre Concerto avec orchestre, plus rarement, mais surtout des arrangements et des transcriptions !...

alors que tant d' œuvres originales de toute beauté dorment oubliées et inconnues.

De Hœndel, joue-t-on généralement autre chose que les Variations du Forgeron harmonieux, dont le thème est précisément d'un autre auteur ?...

Si nous remontons au xvii^ siècle, où l'on retrouve déj à Couperin-le-

Grand, l'oubli est plus honteux encore, parce qu'il est plus général : Frescobaldi, Scheidt, Chambonnières, Kerll, Louis Couperin, Froberger, Pasquini (dont le Coucou est précisément un petit chef-d'œuvre), Johann Pachelbel, Purcell, Alessandro Scarlatti...

autant de noms illustres abandonnés jusqu'ici, par l'incurie des uns et l'ignorance des autres, à la seule curiosité des érudits, réellement accablante pour beaucoup de musiciens.

En ce qui concerne le xvie siècle, qui d'entre nous a jamais eu sous la main les œuvres d'Antonio de Cabezôn, ce génial aveugle de la Cour de Philippe II, en Espagne, remises à jour, depuis quatorze ans déjà, par l'éminent maître espagnol Felipe Pedrell ?

Qui donc parle encore du Hollandais Sweelink, continuateur de Cabezôn ?

Combien de fois avez-vous entendu les œuvres des virginalistes anglais, comme Byrd, Bull, Gibbons et autres •>

Ce serait trop demander. A chacun de ces auteurs appartient, pour= tant, une œuvre, tout au moins, susceptible d'être jouée en public. Ne pas le faire ne revient-il pas à prétendre que dans notre public les imbéciles constituent la majorité ?...

Ce même oubli, cette même crainte de jouer une chose inconnue et d'encourir un risque ; cette même terreur à l'idée de faire un geste nouveau, de créer un précédent, se retrouve pour les auteurs modernes, et combien injustement aussi !...

Les conséquences de cette manière d'agir sont trop nombreuses et trop palpables pour que j'y insiste ici. Il ne faut cependant

pas"oublier que nous sommes les premiers à en pâtir. Ceux qui ont connu l'insuccès n'ont jamais manqué d'en chercher l'origine dans l'ignorance du public. Certes, le public est loin de savoir ce qu'il devrait, mais... à qui la faute ?... A qui revient la tâche d'initier le public, de former son goût, de le faire évoluer, de le guider dans ses inévitables hésitations ?

Quelle est donc notre fonction sociale ?... Car nous en avons une, ce me semble !...

Rester indifférents aux époques passées et aux époques nouvelles équivaut à faire preuve non seulement d'ignorance, mais encore de négligence envers notre public. Or, cela ne nous est pas permis. Solliciter du pubUc un appui et le payer d'indifférence serait du pur cynisme.

ODI PROFAXUM VULGUS...

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