HORACE
IL faudrait donner aux programmes une raison d'être, une orientation qui justifie leur existence, et leur développement. Le programme doit être l'expression la plus claire des intentions de l'interprète; son orientation, sa raison d'être, pourront, en tout cas, limiter bien des excès, et permettront, surtout, déjuger le degré de culture de celui qui l'a composé.
On se préoccupe beaucoup d'être personnel dans l'interprétation des œuvres, c'est-à-dire de se substituer, souvent, à l'auteur ; mais ceux-là mêmes que ce souci hante le plus fâcheusement, mettent précisément en évidence leur profonde impersonnalité, en offrant au public des programmes absolument dépourvus d'ordre, d'initiative et de bon sens.
Nous devrions considérer comme un plagiat le fait de composer un programme identique à celui d'un de nos confrères, et cependant, il n'est point de jour où cela ne se fasse. Pour un programme intéressant, pensé, organisé, raisonné et construit logiquement, combien d'autres qui sont arlequinesques en leur polychromie bigarrée, et absurdes en leur défaut total d'orientation ! . . .
Nul souci de l'époque, du style ni de la forme!... Nulle préoccupation esthétique !... Nulle trace d'ordre ni de raison !... Combien un menu savoureux est plus intelligent que tous ces programmes-là !...
Il est évident que si le progamme a été conçu avec logique, s'il part d'un principe qui en régit le développement et qui en fait une sorte d'organisme vivant, aucune addition imprévue n'y sera possible, et sous aucun prétexte. On évi-
tera ainsi les « his » irrespectueux et le spectacle toujours pénible de l'enthousiasme décroissant, à chaque nouveau morceau accordé à la demande du public.
Quelques artistes consciencieux ont le soin vraiment louable de ne jouer comme « bis » que des œuvres du dernier auteur présenté ; mais ceux-là sont rares. Généralement, on entend dans le chapitre des extra, soit des ignominies commises par le virtuose luimême et imposées par lui, subrepticement, soit des « laissés pour compte » des autres concerts. Dans les deux cas, on s'expose gravement au ridicule, sans justifier pour cela les épithètes si souhaitées de « prodigieux », « colossal », « génial », etc.. épithètes aussi disproportionnées que saugrenues, quand elles s'appliquent à un modeste interprète.
En réalité, il faudrait opposer toujours un refus formel au « bis « :
d'abord, parce qu'on ne peut y obéir sans satisfaire, nécessairement, les préférences de certains auditeurs seulement ; et ensuite, parce que ces préférences sont généralement injustes et souvent vexantes, sinon pour nous-mêmes, du moins pour les autres œuvres qui ont été jouées.
Tous ceux qui ont quelque expérience du public le savent très bien.
Pour les artistes qui m.éritent vraiment ce nom, l'exécution d'une œuvre intéressante — et on ne doit jouer que de celles-là — exige une certaine préparation spirituelle, une sorte d'é!at d'âme dans lequel on doit chercher à concentrer toute son émotion.
Recommencer, pour le caprice irréfléchi et puérile d'une partie des auditeurs, un effort considérable, est aussi peu naturel que
de répéter une phrase de notre conversation. sous prétexte qu'elle contient une idée juste ou que notre façon de la dire a plu à notre interlocuteur.
Pourquoi faire répéter une chose que l'on a parfaitement entendue ?... Te comprends que l'on réclame avidement le « bis »
pour un tour de passe-passe, pour quelque facétie d'escamoteur, pour une plaisanterie de clown ou pour quelque merveille acrobatique; mais pour une œuvre que l'on vient d'interpréter en y mettant toute son âme, toute l'énergie spirituelle dont notre volonté est capable aux plus beaux moments de notre vie.
c'est-à-dire, tout ce qu'il y a de meilleur en nous... non !... je ne le comprends pas.
Au surplus, l'enthousiasme du public est toujours moindre à la seconde audition, et pour cause,
car rien nes'émousse plus rapidement que la sensibilité auditive.
Il n'3- a qu'un cas où nous devrions recommencer : c'est lorsque le public n'a pas compris. Mais alors il ne crie jamais « his ' »
Si le public a compris parce que nous avons bien joué, c'est que nous avons tous deux fait notre devoir : alors, notre rôle est fini.