‹ Pour l'artChapitre 6 sur 8 · DESCARTES · texte numérisé non relu

DESCARTES

L faudrait donner aux études ■ techniques, dans le sens musical du mot, et surtout aux études d'analyse, autant ou plus d'importance qu'aux études instrumentales. Cela nous conduirait à rechercher, dans les œuvres que nous voulons jouer, la musicalité avant tout et toujours, le reste n'a^^ant, au fond, aucune importance réelle ; à juger plus sûrement, avec plus de conscience, si la valeur esthétique de l'œuvre se trouve en rapport avec le travail matériel qu'exige son exécution ; à éliminer de nos programmes et de notre répertoire toute œuvre dont la difficulté se trouve en évidente disproportion avec l'émotion qu'elle est susceptible d'exprimer. J'appellerais volontiers anormales de telles œuvres, dont le dynamisme excessif dissimule mal

l'absence de substance et la faiblesse de conception.

A cette catégorie appartiennent toutes ces œuvres absurdes et hypertrophiées, contraires au bon sens, et dites « de virtuosité », qui constituent l'appât préféré du petit bourgeois, parce qu'elles agissent sur lui comme les boniments grossiers et chaotiques des charlatans, sur les naïfs et les ignorants.

Si elles sont applaudies, ces œuvres-là, c'est parce qu'elles mettent en jeu la périphérie nerveuse — la sensibilité extérieure — sans exiger, ni la collaboration du cerveau, ni surtout, la véritable émotion.

Je comprends qu'on veuille quelquefois effleurer l'âme sans la meurtrir ; mais, de là à la « chatouiller avec des plumes de paon >> , il y a une nuance !...

Et cependant, ces œuvres où l'intérêt ne trouve rien à quoi s'accrocher, ces œuvres, effrayantes de vacuité, encombrent notre vie de leur nombre et de leur tapage, sans mériter nullement le titre d'Œuvres d'Art, sous lequel elles se sont pourtant imposées à la foule, et sans avoir d'autre utilité que celle — bien relative — de cacher, sous des excès d'adresse, l'absence de pensée. Ce sont des pièges à l'aide desquels les virtuoses se livrent au braconnage dans les bois sacrés de la Gloire ; le gibier qu'ils rapportent s'appelle argent et succès.

IL FAUT TUER EN SOI LE VIRTUOSE POUR ÊTRE AR- TISTE ; ET SOUVENT, QUI A ÉTÉ VIRTUOSE NE PEUT JAMAIS CESSER DE l'ÊTRE.

André SUARÈS.

LES conditions d'évolution de notre Art rendent notre mission chaque jour moins aisée. Il faudrait donc, par tous les moyens possibles, chercher à la simplifier ; nous pourrions ainsi être infiniment plus utiles à notre Art et à la cause commune.

Soyons modestes nous-mêmes, et, pendant que les grands favoris suivent, aveuglés par l'ambition, leur course insensée vers la recette, marchons, nous, d'un pas discret, lent, mais sûr et conscient, vers la clarté et la simplicité. L'emphase est odieuse surtout en Art. Jouons, peu importe en quelle tenue : en habit, en redingote ou en veston... comme chez nous !... Allons aux salles de concert l'humilité dans l'àme et la musique sous le bras. Mettons celle-ci tout simplement sur

le pupitre, comme nous le faisons chez nous aussi, aux heures de bon travail, lorsque seule notre conscience nous écoute... comme le faisaient nos ancêtres, et comme le font encore quelques artistes, hélas ! trop rares, libres de préjugés et indifférents au « qu'en dira-t-on ».

Soyons sincères !... Jouer par cœur nous gêne souvent. A quoi bon ce nouvel effort ?... Est-ce l'effort que l'on veut de nous, ou est-ce seulement l'évocation vraie et honnête de l'œuvre que l'on vient écouter ?... Peuton considérer, en tout cas, un effort de mémoire comme une manifestation d'énergie volontaire, ou bien faut-il n'y voir autre chose que le résultat de phénomènes passifs, secondaires et indépendants de notre volonté ?...

En outre, à quoi bon sacrifier le bon sens et la logique naturelle à une

idée purement conventionnelle — d'ailleurs moderne — et inspirée souvent par une inutile vanité ? . . .

Que sommes-nous, en effet, à côté des œuvres que nous jouons ?...

Que devient notre faible effort, en comparaison de l'effort immense du créateur de l'œuvre elle-

Un jour, ;Mendelssohn ayant, diton. remarqué l'absence de sa partie de piano, au moment où l'on allait commencer l'exécution de son Trio en ré juinenr, refusa d'abord de le jouer, bien qu'il le sût entièrement par cœur, craignant, disait-il, de faire croire à une bravade ; on ne put le faire revenir sur son premier refus qu'en lui promettant formellement de mettre devant ses yeux, sur le pupitre, une partition quelconque, dont on tournerait les pages à inter-

yy

valles réguliers, afin d'éviter que le public ne s'aperçût qu'il jouait par cœur.

Il se peut que cette anecdote soit fausse, mais en ce cas elle mériterait d'être vraie.

Pourquoi nous exposer, si nous jouons seuls, au ridicule d'une défaillance de mémoire, ou, si nous jouons accompagnés par l'orchestre, aux conséquences pénibles de cette même défaillance, puisque, dans un cas comme dans l'autre, l'Art ne peut qu'y perdre ?... (i). Avant Liszt, on ne jouait pas autrement qu'avec la musique. Les organistes en font généralement autant, sans que cela les empêche d'être très souvent des artistes, dans le sens le plus élevé du

(1) Quant à l'existence de ces défaillances les plus grands virtuoses nous en donnent trop souvent le spectacle pour qu'il soit possible d'en douter.

mot. Pour l'orchestre, pour la musique de chambre, pour les chanteurs de liedev, on admet la présence du texte musical, et cela ne gêne aucunement l'auditeur.

On a voulu souvent comparer l'exécution d'une œuvre musicale à une représentation scénique, et les interprètes aux acteurs. C'est du pur arbitraire I

Dans l'œuvre théâtrale, dans le jeu scénique, il y a l'époque, le lieu et le fait à évoquer ; l'acteur représente un être vivant dans un cadre qui comporte des éléments de temps, de mouvement, d'action et d'espace, dont l'illusion scénique est le corollaire indispensable. Cette illusion scénique n'existe pas dans l'exécution musicale ; s'il y a un lieu, une époque, un sentiment ou un fait à évoquer, c'est d'une façon toute indirecte, subjective et d'ailleurs strictement conven-

tionnelle. Au théâtre, l'effet est réel, alors que, seules, les causes restent conventionnelles.

D'autres prétendent que le seul fait de regarder le texte musical et d'en tourner les pages enlève toute poésie à l'interprétation de l'œuvre. C'est, d'abord, admettre que la poésie d'une interprétation musicale réside ailleurs que dans les rapports de sonorité et de mouvement, ce qui est scientifiquement inexact. Ensuite, c'est supposer que les éléments matériels indispensables à toute exécution musicale ont une valeur esthétique en rapport immédiat avec l'œuvre exécutée, ce qui est proprement absurde.

Si un simple cahier de musique peut nuire à la puissance évocatrice d'une interprétation musicale, que dire alors des lustres électriques qui nous aveuglent ; de la décoration écrasante et horrible

de la plupart de nos "salles de concert ; du mouchoir avec lequel on s'éponge après un long morceau ; de ce banal habit que nous retrouverons, en sortant, au restaurant le plus proche ; du bruit assourdissant par lequel l'auditeur moderne manifeste son assentiment ou son enthousiasme ; de l'estrade dénuée de tapis et couverte de poussière ; de nos monstrueux pianos ; de l'alignement, du numérotage des places et de l'argent qu'on a payé pour les occuper, etc., etc. ?

Autant de choses totalement incompatibles avec l'idéal réclamé par quelques-uns !...

A les en croire, il faudrait un décor spécial pour l'exécution de chaque œuvre !... Non !... N'allons pas si loin. Le faux apparat dont nous nous entourons souvent, nous rapproche déjà bien trop du théâtre. Restons.en là !...

Jouons donc naturellement, sans fanfaronnade, sans charlatanisme, avec la musique devant nous, quand même nous la saurions par cœur, et nous ferons ainsi un pas de plus vers la modestie et la simplicité; car, en vérité, nous n'avons guère le droit d'être fiers, notre infériorité vis-à-vis de l'œuvre étant trop évidente.

Peut-être les applaudissements seront-ils moins nourris, les rappels moins nombreux, les succès moins bruyants. Peut-être aussi des critiques s'élèveront-elles contre nous, car la routine règne parmi les faibles d'esprit !... Peu importe !... Pour nous du moins, la salle de concert doit être un temple d'où toute vanité sera sévèrement bannie. L'applaudissement, lui-même, est-il si nécessaire?..

Page 1