L'ÉPOQUE DES SEPT SAGES
Le |)remier personnage dont nous ayons à nous occuper. Thaïes de Mdet, va nous retenir le plus longtemps; car nous avons à résoudre, à son occasion, un certain nombre de questions secondaires, qui nous permettront d'étudier sur le vif h-s procédés des anciens chronologistes.
La détermination de l'époque de Thaïes se trouve liée en eflet au synchronisme établi pour les sept sages. On sait qu'une légende, (jui avait déjà cours au temps de Platon («j, supposait que les personnages ainsi désignés avaient été célèbres à une même date |>récise. Or, cette date avait été fixée par Démétrius de Phalère sous l'archontat de Damasias, qui d'après les marbres de Paros, correspond à Ol. ^8, 3 = 586 av. J.-C. (^').
(') Son contemporain Ludoxe l'avait déjà racontée. Au reste, dans la phrase de Diogéne Laérce (I, 21), relative aux parents de Thaïes : sùysvl^TTaToi tù,v cctto Kaojxo-^ xai Avr.vopo:, xaOà -/al ID.aTfov çr.at. Kat 7rpô)To; -ro^o? wvojxâ^rôr,..., il faut évidemment ponctuer après Ayr^vo^o:, et mettre une virgule après ^r.a:. ' 1:1, comme le dit aussi Platon, il fut nommé le premier sage, sous rarchontat de Diimasias. date à laquelle les sept sages furent ainsi appelés, comme le dit l^.métiius de Phalère dans V Anagraplié des archontes. .. Diogéne Laërce fait idlusion à la liste des sept sages de Platon ( P/o^a oomç, 343 a), dans laquelle I haies est nommé \e premier, rang qu'il occupe d'ailleurs le plus souvent. Bien entendu, la m.nlion de Damasias n'est faile que sous la référence à Démélrius.
(=) Pour plus de simplicité, je ne ferai correspondre les années des olympiades qu'avec une seule année julienne prolcptique; mais on sait que, dans ce cas, il faut entendre que l'année de Tolvuipiadc commence seulement après le solstice d'été de cette année julienne (régulièrement à la première lune suivant le solstice) et qu'elle ne finit qu'après le solstice d'été de l'année suivante. A la vérité
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Nous nous tlcnianderon> tout à l'heure comment celle date avait été clH)i>i(' ; p(jui- le momcul, il nous sullil d'observer que tout ehrouologiste, reconnai>sanl une liste de sept sages déterminés, devait faire tomher la date admise à une époque convenable de leur vie.
Or, nous avons un précieux léuuûgnage à cet efl'et; il s'applicpie à un personnage, dont la vie, histori(juement connue, s'écartait <ians le passé plus que celle des autres sages, au nombre desquels il n'élait pas, au reste, unanimement reconnu. Sosicrale dit de PÉiuvM)ur; (Diog. L., I, t)5 ) (pi'il mourut /\o ans avant Crésus et un an avant Ol. \i) = 5(S;).
Il y a là coïncidence; parfaite avec la date de Tarchontat de Damasias, Sosicral(; n'ayant |)as osé prolonger davantage la vie de Périandre ; nous apprtuKuis en menu; lemj)s d'une façon précise (|u'il fixait à 01. m», 3 - j/jf) la [)rise de Sardes par Cyrus. Car on ne peut entendre autrement rpcT£c:v Kpzi^zj. expression abrégée pour désigner une époque célèbre.
Mais précisément l'absence de l'autorité d'Apollodore j)0ur ces diverses données doit nous inspirer quel(|ues scrupules sur la question de savoir s'il était bien d'accord là-dessus tant avec Sosicratr qu'avec I3émélrius de Phalère. Crpendanl, ce n'est guère (jue pour Périandre que l'on pourrait mettre un désaccord en évidence.
Diogène Lai'rce (1, ijH) fixe Vacmé ( ' ) du tyran de Gorinlhe à 01. .)S=(32S; il donne 4<> iins pour la durée de sa tyrannie et So ans (I, {)".)) pour celle de sa vie [(i^iS-jcScS], ce qui indique bien que V acmd devait élre lixée au commenceuienl de la tyrannie. Or, (juand l'année de rolynq)ia(le n'est pas indiquée, il faut, en princi[)e, entendre la preuiière; si cette règle était absolue, il y aurait là avec les dates de Sosicrale une légère divergence (trois ans)^ et la (oncordance avec l'archontat de Damarius exi"rerail une modification.
(|uel(|uos iiioileiiios ont supposé qu'au vi" siècle, l'année athénienne commençait six mois plus tôt; mais, quoi qu'il en soit de cette hvpotlièse au moins douteuse, il est inviaiseml)lal»le qu'il ait été tenu compte d'un pareil déplacement soit par Démélrius de i*hal« re, soit par l'auteur des inscriptions clironoloj,'iques «les marbres de l'aros.
(') L' acme doit être fixée à 38 '/,, la mort à /jS 7^. la naissance à 28 3/r Voir Hérodote qui fait vivre I*ériandre jusqu'au temps de Pisistrate.
~ 35 — Il est curieux qu'un allongement de quatre ans apporté à la durée de la tyrannie de Périandre ail fait introduire dans le texte d'Aristote sur les Gypsélides {Politique, V. x, 32) une contradiction flagrante. D'ap.ès ce texte, cette dynastie a régné sur Corinthe -W ans (i mois en tout, nuiis, comme détail, il est donné 3o ans à Cypsélos, \\ à Périandre, 3 à Psammélichos. Il est clair qu'Aristote ne devait donner que {o ans et demi à Périandre.
Passons au second sage dans l'ordre des âges. \Jacmé de Pitta- <:us est fixée par Diogène Laërceà 01. ^2; or, d'après Suidas, cette date est celle du renversement du tyran Melanchros, tandis <pit; celle de la naissance est 01. 32, ce qui donne bien 4o ans pour Xacmr. Mais la mort, d'après Diogène Laërce. arrive 01.;>2,3r=: .);o, tandis que la vie n'aurait duré que 70 ans, au lieu de 82, comme le supposent les dates qui précédent.
Nous voici en présence d'une nouvelle difficulté, plus grave que la première, et, malheureusement, Diogène Laërce n'invoque ici aucune autorité. L'incertilude ne peut guère être dissipée; on est (enté de croire, à première vue, que la date 01. ;")2,3 pour la mort (et par suite, la durée de <S2 ans pour la vie) appartient à Apollodore, qui aura voulu tenir conqne delà tradition mettant l>ittacus eu rapport avec Crésus roi (Hérodote, prétendue lettre de Pittacus dans Diogène Laërce); nous verrons en effet qu'Apollodore faisait remonter à 01. .')2,i = r);2 le commencement du règne de Crésus et a 01. 55,3 = 558, c'est-à-dire douze ans plus tut que Scsicrate, la prise de Sardes. Mais précisément l'identilé de cette différence de douze ans avec celle qui existe entre les deux durées indiquées pour la vie, me ferait plutôt penser qu'Apollodore avait p^arlé de 70 ans, d'après une tradition, et fixé par suite la mort de Pittacus à 01. ii),3z=jS2. Sosicrale, sachant très bien que les dates qu'il avait adoptées i)our le règne de ce dernier, difî'éraient de 12 ans avec celles d'Apollodore, aura déplacé d'autant la date de la mort de Pittacus, sans s'apercevoir que celte correction était insuffisante, si du moins il voulait tenir compte des relations supposées avec Crésus, ce qu'Apollodore avait négligé de faire.
Après Pittacus, je placerais Chilon, car, si l'on met son éphoral, d'après Diogène Laërce (I, 68), 01. 55 ou 56 (Pamphila) ('), cette
(') La première date doit être celle de Sosicrale, qui indiquait l'éphorat
date (le l'éphoral, (jui correspoiul tivs prohablemoiil à Y acmé, esl en tout cas incompatible avec la donnée précise (I, 72) d après lacpielle Cliilon était déjà vieux (avait plus de soixante ans) lors de Vacmé d'faope, Ol. :>:>. — ^72. Je ne doute pas cpi'il ne faille lire pour Téphorat Ol. ,\b ou \i\\ c'est aussi, du reste, la seule manière de rendre Chilon assez âgé lors de l'archontat de Damasias et de le mettre en rappoit. conformément au récit d'Hérodote, avec le
père de Pisistrate.
Je remarque incidemment (pie le rapprochement avec llsope esl dans la manière d'Apollodore et que V acniè iU\ fahnlisle correspond au début ^\\y règne de Crésus d'après notre chronographe. On connaît en effet la légende (Plularque, Vie de Salon) qui faisait appeler Esoj)e à la cour de Sardes.
Laissons pour le moment de C(jté Tlialès, qui réclame une discussion spéciale; nous arrivons à Solon. D'après Sosicralc et sans doute aussi Apollodore, son acmé corrcs|>ond à son arcliontal, 01. 4<),3 = 594 (Diog. L., I, iri). Il aurail d'ailleurs vécu ISo ans, ce qui place sa mort vers iVV^. Comme Sosicrate fixait la prise de Sardes en 5 {(), ainsi (jue nous l'avons vu, il devait mettre l'avènement de Crésus, quatorze ans plus t(Jt, Ol. 5.'), i = 560. Il lui restait donc assez de temps pour placer le récit d'Hérodote sur la visite de Solon à Sardes; seulement, contrair<'ment à ce récit, cette \ isite n'aurait eu lieu qu'a|)rès l'usurpation de Pisistrate, (pu date de r)(ii («).
Mais, comme Dlels l'a remarqué, Apollodore devait réduire la \iede Solon, en le faisant, avec Phanias d'Ephèse (Plularque), mourir l'année qui suivit rusurj)ation, vers 74 ans; dans ce cas, le récit d'Hérodote devient impossible, si l'on maintient la date de Sosicrate pour l'avènement de Crésus. I4utarque connaissait déjà cette difficulté, mais elle lient simplenK^nt au fait que nous avons indiqué plus haul et ([ue nous démontrerons tout à l'heure, à savoir que Sosicrate avait déplacé de douze ans les dates d'Apollo- <lore relatives à Crésus.
Quant aux autres sages des listes ordinaires, Diogène Laërce
n'indique pas de dates ; nuiis il n'y a, en tout cas, aucune difficulté à supposer qu'ils aient pu être reconnus comme tels lors de farchontat de Damasias.
Nous trouvons, pour les sages des autres listes, directement rattachées à l'époque de S(^lon, les dates du passage à Athènes d'Épi- MÉNiuE, 01. 4(), et d'ANACHAiisis, Ol . 47. Mais ici, pour le premier du moins, eu égard aux traditions qui le concernent, il n'y a pas à parler d acmé.
On sait que, d'après Platon {Lois, (i^a d), ce serait di\ ans seulement avant Marathon, c'est-à-dire vers 5oo (01. 70), qu'Épiménide aurait ])uiifié Athènes. De même, Porphyre et lamblique (<) donnent expressément Kpiménide le purificateur comme disciple de Pythagore. Je ne crois donc pas qu'il faille accuser Platon, comme on l'a fait, (f un grossier anachronisme; le plus simple esl de distinguer deux Kpiménides qui, à près d'un siècle de distance, seraient venus accomplir des cérémonies religieuses à Athènes: l'ami de Solon semble avoir été de Pha'stos (Plularque); l'Épiménide dont parle Platon est de Gnosse.
.époquroù ce second Epiménide serait venu à Athènes, correspond d'ailleurs à un moment obscur de l'histoire de celte ville. Après avoir soutenu Arislagoras dans sa révolte contre les Perses, les Athéniens se retirent de la lutle sans aucun motif apparent. On peut très bien admettre qu'une épidémieaura été la cause réelle de leur inaction à ce moment décisif pour l'Ionie ; le récit de Platon se trouverait ainsi mis en complet accord avec l'histoire.
En résumé, le synchronisme des sept sages, pour l'époque de l'archontat de Damasias, paraît bien avoir fait partie des combinaisons de Sosicrate. Mais elles différaient, sur certains points, de celles d'Apcdlodore; on ne peut donc appliquer à ce dernier la même conclusion.