LA CHRONOLOGIE DES « PIIYSIOLOGUES
1. Théopinaste [.îji-aHO] a été le véritahle créateur de Tliistoire des doctrines scienli(i(|ues, mais son cruvre présenlait une lacune sensible. A son éporpie, les questions de dates n'étaient pas encore soulevées, et il n'avait fouini. sur l'ordre des tein[)s, que de rares indications. Pour combler après lui cette lacune d'une façon vraiment satisfaisante, des éléments suflisants lirent défaut.
La chronolooie ne fut fondée qu'au siècle suivant, par Éralosthène [2-2-i()()j. S'occupa-t-il des philosophes aussi bien (pie des rois? C'est assez probable ; toutefois nous n'avons de lui, à cet égard, qu'une seule (hite, insuClisante comme preuve, dans Diogéne [^aërce (VIII, .^i), cpii semble, au reste, le citer de seconde main, l^ratoslhène, <lans ses rictoires olympif/ites, uiarquait, d'après Aristote ('), le grand-père d'Empédocle, de même nom que son petit-fils, comme vain([ueur pour la 7 T' olyuq)iade ( \gC) av. J.-C).
Les travaux chronologiques d'P'ratoslhène furent vulgarisés, au II' siècle av. J.-C, par un poème didactique dont la vogue fut assez grande pour les faire oublier, au moins en ce qui concerne les philosophes. Les quatre livres de C/ironir/ues d'Apollodore d'Athènes (vers i5o av. J.-C), écrits en trimètres et allant de la prise de Troie (i 18 {) à l'année i/i{, furent dédiés au roi Attale II de Pergame; mais l'auteur dut en donner une seconde édition prolongée, puisque Diogène Laërce (iV, ()5) rapporte d'après lui la mort de Carnéade [2i5-i20 av. J.-C. j à Ol. i62,^=i2()/8 av. J.-C
L'auteur des Vies des philosophes cite assez souvent Apollodore,
quoique probablement par l'intermédiaire de quelque biographe, auteur de Successions ou autre conqûlateur, comme Pamphila, par exemple; en tous cas, les dates ainsi garanties sont unanimement reconnues comme les plus dignes de foi. Aussi peut-on se proposer la restitution de la chronologie des anciens philosophes d'après Apollodore, comme un problème intéressant et qui. sur celui de la chronologie réelle et précise, oflre au moins l'avantage de se présenter comme suscejUible de solution.
Ce |)roblème a été traité d'une façon magistrale par Ilermann Diels dans \g Rheinisches jMiiseuin'(W\l, i, i5) et je vais rapporter ses principales conclusions que j'adopte pleinement.
Sauf des cas excessivement rares, Apollodore ne possède, en fait, aucun(; donnée précise; il se trouve en réalité dans une situation assez analogue à la notre, lorsque nous faisons abstraction des dates contradictoires qui nous viennent d'écrivains postérieurs et (jui dérivent d'ailleurs soit des siennes, soit de combinaisons diiï'érentes, mais faites sans criti({ue, ne reposant sur aucun document sérieux, auxquelles enfin nous ne pourrons attribuer aucune valeur, quand nous aurons vu quel faible degré de confiance méritent les dates d'Apollodore lui-même.
Les piocédés qu'il emploie sont passablement arbitraires ; mais, en dehors de leur simplicité, ils offrent au moins l'avantage d'être systématiques. Il recherchera les synchronismes établis par la tradition entre dilïérents personnages contemporains; dans le cas où une succession se dessine, il pourra partager également les temps; mais surtout il s attache à préciser ce qu'il appelle r«C7?i^ de chaque plnlosophe : il s'agit de la date du fait le plus saillant de la vie, quand il j)eut la déterminer historiquement, et en même temps il suppose que Vacnié correspond à l'âge de quarante ans('). Il remonte dès lors à la date de la naissance, et quand la durée de la vie lui est connue par quelque renseignement biographique, il en déduit également la date de la mort. Autrement, ou bien il s'abstiendra de j)réeiser cette dernière date, ou bien il indiquera la imite extrême à laquelle des témoignages historiques présentent comme encore vivant le personnage en question.
(') Aristote et, avant lui, Ilippias d'l':iis s'étaient déjà occupés de dresser la liste des vainqueurs aux jeux olympiques.
(') Cette commode hypothèse paraît avoir été empruntée à Aristoxène, qui l'aurail tirée d'idées pythagoriennes sur la durée des différents âges de la vie.
2. Ou va voir l'application de ces procédés; nous aurons eu même temps à discuter, pour chaque cas particulier, la valeur des résultats obtenus; nuiis nous avons tout d'abord à résoudre une question préliminaire.
Les Chronifuics d'Apollodore étant perdues, c'est Diogéne Laërce qui se trouve, défait, la source immédiate la plus complète et la plus sérieuse pour la chronologie des philosophes de l'antiquité ; il y a donc lieu, en thèse générale, d'examiner à quelles autorités il a pu avoir recours, en dehors d'Apollodore.
Sans compter Pamphihi cjui, pour la chronologie, n'apparaît
qu'une fois (1, ()(S), mais (|ui. comme Diels l'a montré à pro[)os
des historiens, semble avoir suivi Apollodore, nous rencontr(>ns
plusieurs fois un Sosicrate, auteur de Successions, (jui j)araît
avoir vécu peu de temps après le chronographe. Or, cet auteur
semble avoir été assez curieux de dates, et il est à noter (ju'une
fois son opinion est opposée à celle d'Apollodore, une aulre fois à
celle de Pamphila. Comme il a élé très sérieusement ulilisé par
Diogéne Laërce ('), il est j)ermis de croire que les dates non
garanties de ce dernier peuvent être tout aussi bien de Sosicrate
que d'Apollodore, quoicju'en général elles doivent pro!)ablement
avoir été également admises par ces deux auteurs.
Un ouvrage de chronologie spéciale, antérieur méuui à Lratosthène, Y Ana^rapht' des archontes alhéniens de Démélrius de Phulère |:)î:)-28i av. J.-C. |, est aussi cité deux fois par Diogéne Laërce, la première au sujet des sept sages, la seconde au sujet d'Anaxagore (-), sans qu'on puisse reconnaître, au reste, d'où pnwiennent ces citations. Mais il n'est pas douteux qu'Apollodore avait du se servir de cet ouvrage; il est même possible qu'il l'ait nomméuient cité pour Anaxagore; toutefois, nous n'avons aucune preuve qu'il l'ait constamment suivi.
(') licite Sosicrate (juinze fois. Vpollodore vingt et une. Mais il est assez protjal)le <|u'il connaît le second surtout par linterniédiaire du premier (que peutêtre même il n'a pas directement utilisé); car il a plutôt compilé les auteurs de Successions (jne les clironofjraplies. Un certain nombre des citations d'Apollodore peut donc être mis au compte de Sosicrate.
(') La troisième donnée chronologique de Hémétrius de Phalère dans Diogéne Laërce, relative à la mort de Socrate et conforme à celle d'Apollodore, peut provenir, non de VAnagraphé, mais de l'Apologie de Socrate, invocjuée en deux autres endroits.
Abstraction faite des déterminations spéciales, comme celle de Thrasylle pour Dèmocritc, voilà quelles sont toutes les autorités chronologiques qui apparaissent dans Diogéne Lacrce, et il n'y a guère lieu de soupçonner l'existence de quelque autre (jui serait demeurée anonyme. En somme, l'ensemble peut se rapporter à Sosicrate et Apollodore, qui le plus souvent étaient d'accord.
Mais (et ici je ne suis plus, comme guide. H. Diels, dont je m'écarterai de même sur divers points de détaiM. il me paraît possible d'établir que Sosicrate a prétendu plusieurs fois corrioer Vpollodoi^e et qu'il en est résulté diverses erreurs et difficultés chronologiques.