CHAPITRE III
TIIALÈS DE .MILET.
1. Djins riiistoire de la pliilosopliie prédomine aujourd'hui la croyance que, dès son aurore, la pensée hellène s'est développée indépendamment de toute influence étrangère. Il n j a pas encore bien lonotemps qu'une semblable opinion était également en faveur parmi les historiens des mathématiques; mais, quoique ce soit peut-être dans les sciences exactes qiie s'affirme le plus la personnalité du génie inventeur, il semble que, de nos jours, les doctrines évolulionnistes aient rallié presque tous ceux qui étudient l'origme et les progrès de ces sciences, et l'opinion a tourné, sans qu'd s'élevât de sérieuses contestations.
I.a divergence est parfaitement constatée par Edouard Zeller ('? P- '99"2<>i) P<»"i' ce qui concerne en particulier le premier dont le nom se retrouve au début de tous côtés, dans Thistoire des sciences comme dans celle de la philosophie. « Nous savons, en outre, dit-d, que Thaïes s'est distingué par ses connaissances en mathématiques et en astronomie. C'est lui qui transporta les principes de ces sciences, des pajs orientauv et méridionaux dans la Grèce. » Mais « aucun témoignage n'indique (jue Thaïes ait emprunté aux Orientaux, outre des connaissances géométriques et astronomiques, des connaissances philosophiques et physiques. » Cependant, à moins de parti pris, il faut avouer que la reconnaissance de l'influence étrangère sur le premier point crée un préjugé en ce qui regarde le second. L'absence de témoignages positifs, invoquée par IM. Zeller, ne peut (railleur.s avoir une inlluence décisive, dès que Ton considère à quel degré sont res-
[Voii : Mémoires scientifiques, l, 170, .b... 375; II, ,,,, ,,^7, u3, 33-, 4G8 4/3; m, 338, 371 ;V, 2()(j et plus loin ruppendice llll.
treintes les données que nous possédons sur les connaissances et les opinions de Thaïes et, d'autre part, combien était profonde l'ignorance des auteurs de ranti(|uité sur les croyances des barbares ayant trait à la [)hilosophie. Certes, avant que les tombeaux de TKgy pte nous eussent livré leur papyrus, cette ignorance pouvait être soupçonnée, mais non mesurée ; désormais il convient de tenir mieux comj)le des révélations que nous apporte le déchillrement des écritures hiératiques.
Ce n'est donc pas révoquer en doute l'incontestable originalité du génie hellène que de considérer, pour Thaïes au moins, la (pieslion comme encore ouverte. Pour l'élucider, il me semble <rnilleurs indispensable de préciser, avant tout, autant du moins (pi'il est possible de le faire aujourd'hui, le caractère réel de l'inlluence exercée par les barbares sur la constitution des sciences mathémaliques et astronomiques en Grèce. En rabsence de docuuieuls probants, c'est le seul moyen de pouvoir juger par analogie ■(pielle a pu être la nature de cette influence sur le développement <les autres sciences et sur celui des premières idées philosoj)liiques.
C'est cette double étude que je me propose donc de tenter pour le moment. Jl m'a semblé que les résultats des travaux de notre i»iècle, les points acquis dans l'histoire des mathématiques d'une ])jut, et, de l'autre, dans celle des anciens peuples de l'Orient, pouvaient mieux servir qu'ils ne l'ont faitjusqu'à présent à éclairer les sources de la pliilosopliie, et par conséquent de toutes les sciences qu'elle embrassait dans l'antiquité. Il m'a semblé qu'en liuis cas, même abstraction faite des thèses nouvelles que j'aurai à soutenir, l'exposé des faits mis à l'appui pourrait suffire à intéresser le lecteur.
j (^)uant à mes conclusions, peut-être convient-il de les résumer d'avance. J'essaierai de montrer que c'est vraiment aux Grecs qu'appartient la gloire d'avoir constitué les sciences aussi bien que la ])hilosophie; mais si l'originalité de leur génie éclate, comme on le verra dans un autre chapitre, dés Anaximandre, le véritable cliel de l'école ionienne, rien ne prouve que Thaïes en particulier ait fait autre chose que de provoquer le mouvement intellectuel, que de susciter l'étincelle, en introduisant dans le milieu hellène <les procédés techniques empruntés aux barbares et en y faisant
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