‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 19 sur 90 · TAS · texte numérisé non relu

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qu'aient ]>u être les révolutions accomplies à cet égard dans les sanctuaires d'Héliopolis ou de Thèbes, les opinions vulgaires n'uvaient probablement pas changé et c'étaient celles que Thaïes pouvait s'appr(q)rier le ])lus facilement.

10. Xous arrivons donc à cette conclusion (pie le Milésien n'aurait fait que rappoiter en Grèce, en même temps que les connaissances pratiques des Égyptiens en arpentage et en astronomie, les notions cosmologiques les ])lus répandues chez eux; mais, jMMir asseoir cette conclusion, il est essentiel d'examiner s'il n'aurait pas puisé ailleurs, et parliculièrement à des sources grecques, les éléments })rincipaux de son système.

C'est déjà l'opinion d'Aristote, qui ne connaît pas, bien entendu, la cosmologie égyptienne; il raj)|)roche l'idée de Thaïes de prendre l'eau connue premier principe, des mythes antiques où l'Océan et Téthys sont l'origine de la génération; mais, en fait, ces mythes ne reposent guère que sur quelques vers homériques assez vagues; en particulier, dans celui cpie cite Aristote [Iliade, XIV, 201) :

si rOcéan et Téthys ont engendré des divinités, les Fleuves et les Océanides, Hicov ^;vnzvi ne peut pas ])lus signilier que le premier e^t l'ancêtre commun de tous les dieux, que l'épithète de Zeus, -aTYjp àvspwv T£ Hsvv TE, n'attribue à celui-ci la paternité et de t<Mis les hommes et de tous les dieux.

I^es cosmogonies hésiodique et homéri({ue reposent en fait sur des conceptions absolument contraires; c'est la Terre qui est primordiale et, qu'elle qu'ait été la signification originaire du mythe de l'Océan (sa forme circulaire, sa monture ailée, dans Eschyle, scFublent irulicfuer un emblème du temps), il n'est plus qu'un lleuve, père de tous les autres, mais qui, comme eux, a deux rives et (ju'on traverse; quant au ciel, il est solide (d'airain), comme le firmament phénicien; il repose sur l'Atlas : le Soleil et la Lune y poussent leurs attelaores.

Cette conception n'est d'ailleurs nullement en contradiction avec la légende que les astres se baignent dans l'Océan et y ravivent leur éclat.

A la vérité, les épithètes de -;y.'.r^z/,zz, d'elvs^^va'.:;, données à

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Poséidon, semblent pouvoir s'interpréter comme liées à la représentation de la Terre flottant sur l'eau et ébranlée par les mouvements de celle-ci; or, on peut bien croire que cette explication des tremblements de terre était précisément celle de Thaïes (i).

Mais ces épithètes sont certainement trop vagues pour constituer une preuve sérieuse, et il est clair que l'énorme puissance des flots courroucés devait trop frapper un peuple marin pour qu'il ne fût pas naturellement amené à la considérer comme la cause des tremblements de terre.

Je ne trouve, en somme, qu'un mythe qui })résente une analogie véritable avec la <' barque Sekhti > des Égyptiens ou les bassins creux d'IIérachte; c'est celui de la coupe d'or dans laquelle le Soleil navigue sur l'Océan pendant la nuit, ou qu'IIéraklès emprunte pour la traversée; mais il faut remarquer que les premiers poètes chez lescjucls cm rencontre ce mythe, Stésichore, Mimnermc, Phérécyde, sont tous de l'époque de Thaïes et par conséquent postérieurs aux relations établies entre la Grèce et l'Egypte. Or, (pii a lu Héroch^te ne peut douter que les Hellènes n'aient rapj)orté du Xil, avant toutes choses, des mythes religieux, et l'on ne })eut guère donner de celui-là une autre cxi)lication.

Le caractère tout spécial de la conception cosmologique des Égyptiens est, en fait, l'argument le plus péremptoire pour y voir exclusivement l'origine de celle de Thaïes. Ce caractère ressortira mieux, si l'on conq)are la conception des Chaldéens.

Pour eux, la Terre est un bassin rond renversé, creux j)ar dessous, et reposant sur l'abîme. Le firmament, '( déployé au-dessus d'elle comme une tente » {^) sur laquelle s'étend la riche broderie des constellations.

Pareille à des clous d'or plantés dans un drap noir, pivote perpétuellement sur une montagne située aux extrémités de

(*) On peut rappeler à ce sujet le fameux texte du papyrus de Chahs : La Terre navigue selon ta volonté, où l'on a voulu voir la trace d'une antique croyance égyptienne au mouvement de notre planète. Cette hyperhole orientale, adressée à un personnage puissant, antérieur (?) à la construction des pyramides, peut faire allusion aux trrmhlements de terre; en tout cas, elle indique nettement que la Terre est conçue comme un <lisque flottant sur l'eau,

[^] Maspéro, p. 142 et suiv.

la Terre, par delà le fleuve Océan. Entre ciel et terre, circulent, au nulieu des nuages, des vents, de la foudre, de la pluie, les sept jdanètes, sortes de grands animaux doués de vie :Samas (le Soleil), Sin (la Lune), Adar-Samdan (Saturne), Mardouk (Jupiter), Nergal (Mars), Istar (Vénus), Nabou (Mercure).

Dans cette cosmologie, à côté de traits communs aux croyances primitives des Hellènes, on en trouve d'autres qu'Anaximène paraît avoir empruntés plus tard; mais rien ne ressemble à la conception que nous avons été conduits à attribuer à Thaïes, rien ne ressemble à la cosmologie égyqDtienne, qui est d'ailleurs très inférieure, car la représentation chaldéenne distingue nettement le mouvement diurne de la sphère céleste et les mouvements des planètes.

n. Parmi les opinions du Milésien auxquelles on peut reconnaître un caractère suffisant d'authenticité, il en est une dernière <fui mérite encore notre attention : « tout est plein de dieux » suivant le mot que rapporte Aristote, ou bien, d'après la formule (le Diogène Laërce, « le monde est animé et plein de divinités ». Le sens véritable de cette expression est déterminé en ce que Thaïes attribuait une Ame viv^ante, non seulement aux plantes, ruais encore à l'ambre ou à l'aimant, pour exj^liquer les phénomènes de l'attraction exercée par ces corps.

Cette conception de la force motrice n'a nullement le cachet d'une origine particulière; on la retrouve partout et le sauvage n'en a pas d'autre. C'est qu'elle est naturelle à l'homme et, quand flous en sourions, nous ne réfléchissons guère qu'au fond nous noin sommes vraiment pas débarrassés, et qu'elle se trouvée, mas- (juée, il est vrai, mais toujours indéracinable, sous les représentations que nous croyons les plus abstraites et partant les plus rigoureusement scientifiques.

Toutefois, il n'est pas inutile, pour notre objet, d'observer que les Egyptiens ne s'étaient nullement élevés dans leur langage au-dessus de ce premier degré de l'échelle; leurs croyances médicales en offrent de curieux exemples (Maspéro, p. 82, 85). En somme, là encore, Thaïes ne semble pas s'être écarté des opinions vulgairement reçues chez eux.

On pourrait rechercher dans leurs doctrines d'autres rappro-

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chements avec les dojrnf^s célèbres de la philosophie j^recque; nous aurons dans la suite, à [nopos d'Heraclite, à constater encore cfuchpies emprunts pro]»ahles; cepcndniit il faudrait évideiument se garder d'aller trop loin dans cette voie.

On a récenmjeul appris qu'il ne fallait nullernenf ajouter foi, par exemple, à une des opinions les plus répan(hies, même dans ranti([uité, à savoir que la métempsycose serait unv, idée éj^yptienne. Les Grecs i[\n croyaient la retrouver sur les monuments fij;urés ont été tromf)és f)ar des représentations svmholicpies qui mjjr(fuent l'assimilation (hi Lhon à divers types divins scujs la fij^ure d'aniinaux ou de plantes. Dira-t-on ({ue Pythaf^ore s'y est tronq)é lui-même ? Autant avouer (juc l'idée était en lui.

Si l'on veut attrihner une orioine barbare à ce dojïme fumeux, n.ieux vaudrait le rattacher aux rites or|)hi([ues et aller chercher au nord (h.' la Thrace, chez les (ictes (en retourn.int les dires d'Hérodote sur Zamolxis, ([ui est un dieu s(djnre) on «liez les Cimmériens (la transnn'oration des âmes étant un dojjinc constant de la relijTjion des Kimris) (*j.

D'un autre coté, on ne t»eut nier {!{{i(i les distincti«>ns é«);yptiennes du f»rincif)e intellectuel (/•■hoiij, vérital)le oénie di\ in, de l'ûme (//<^/), du souflle vital (/i'*(vo//), n'aient de sino;ulières ressemblances avec les théories platoniciennes: maison n'est au<'unement en droit, poui' cela, d'atlribuei- à celles-ci une source étrangère. Au IV® siècle, la pensée hellène a certainement conscience d'ellemême; elle a dans sa force une foi (fu'elle perdra plus tard, (fuand elle ira rechercher inutilement la \ ie dins la poussière morte des vieilles croyances barbares. Platon a pu connaître les opinions égyptiennes (pii se raf)f)rochent des siennes; celles-ci nen sont pas moins les vraies lilles de son <;énie.

Au tem[)s de Thaïes, la situation est ton le dillcrente; tout à 1 heure l'ori^rinalité hellène va éclater; pour le moment, elle s'inrnore; elle cherche à tâtons autour d'elle, comme si elle avait besoin tle matériaux, ou comme si elle n'osait rien tirer de son

(1) Remarquons on passant qu'Aiténiis (Arlinipasa) est une déesse du Nord, lionorée ctiez les Tliraeos (l^'ndis), chez les Tauro-Sevtties. Apollon a prohahlement la m^n\(î orio^ine. Il est certain que, de très bonne heure, les Hellènes avaient été en relations étroites avec les peuplades riveraines de la mer Noire; à partir de l'expédition de Darius, \v lien fut hrisé et ne se renoua qu'incomplètement.

propre fonds. Mais, il faut le répéter, elle n'a ainsi guère ramassé de connaissances étrangères; Thaïes n'a rapporté d'Egypte, ni l'arithmétique qui est autre chose que d'imparfaits procédés de «alcids; ni la géométrie, car si ce qu'on y en savait méritait alors ce nom, nous lui donnons aujourd'hui un tout autre sens, ni i aslionoiaie, car elle ne consiste pas dans quelques observations is(dées ou (juelques connaissances pratiques pour le calendrier; ni enfin la philosojdiie, comme l'entendent les Ioniens, car de grossières conceptions cosmogoniques ou |diysi(ptes ne doivent pas être confondues avec elle.

Qu'on examine maintenant, comme nous allons le faire dans le prochain (lha])itre, les oj)ini(ms d'Anaximandre, on va sentir toute la difrérence. ^'oilà le premier qui essaie une exphcation mécanique de l'univers, (pii soulève les éternels problèmes toujours posés devant nous sur la matière du monde, sur ses destinées; c'est le j)remier libre essor de la pensée hellène; elle va vivre et l^randir sur le s<d fécond oiî le grain est tombé.

DOXOGRAPHIE DE THALÉS (').

I. Titr.oiMiicvsTi:, Ir. i {Siinplir. in pliysic, (j ri, Vors. lo, i5-23) (*). — De

(') J'ai cru intéressant de faire suivre la monographie de ehacpie penseur de la traduelion des textes qui lui sont relatifs dans l'édition des IJuxo^'iaphi Grœci «le Diels en négligeant toutefois les répétitions sans inriporlance (jui >e rencontrent, soit dans les pr<»lég<Mnrnes. soit <lans l'appareil crilicpie: ce reeiiei! pourra à la fois servir, soit comme pièces justificativ es pour mes discussions, soil comme matériaux destinés au lecteur qui voudra en user. Mais il n'entre nullement dans mon plan de faire à chaque fois une critiqu»' ( ompléte de ces documents; cette tâche a été accomplie dans la l*hiloso/t/ue des (irecs d'Éd. Zeller, désormais accessible aux lecteurs français pour la période que j'étudie. Si je s^is en désaccord sur quelque point avec l'illustre historien, j'aurai soin de l'indiquer. Mais pourquoi \oudrais-je refaire < e «pii est hien fait et suffisamment répandu?

A la suite de celte doxoL^raphle de ehatpje physicien, j'ai ajouté également la traduction de ceux de ses fiagments que j'ai eu à citer. Cette traduction est faite sur l'édition des Fragmenta philosoplioruni grœcoram de Mullach par Didol.

Les références ajoutées dans cette deuxième édition doivent être comprises ainsi :

Vors. — r>iels, Fraf^mente cler Vorsokratiker, troisième édition (1912) (sauf indications contraires, lid. 1. p. i-'i'î^)-

Macht. = Diels, Fragmente der Vorsokratiker, Xachlnige (1922), ISachtrdge znni er.sten liand, p. i à xlvui.

Dox. = Diels, Doxographi (1879)].

(") Les mots en italirjne sont ceux que Diels considère comme appartenant à ^implicius.

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