‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 23 sur 90 · III. — L Infiai et l'Indéterminé · texte numérisé non relu

III. — L Infiai et l'Indéterminé

8. En essayant de pousser aussi loin que possible la restitution du système cosmique d' Anaximandre, nous l'avons traité comme une hypothèse scientifique; nous avons pu, de la sorte, constater rhez son auteur une imagination claire et précise, arrivant à coordonner l'ensendde des phénomènes de la nature sous une représentation aussi erronée que l'on vondra, mais incontestablement nette et saisissante. Toutefois cette netteté, cette précision n'existent que dans les images matérielles qu'il crée; on ne peut aucunement les attribuer aux concepts métaphysiques désignés par certains termes qu'il emploie. C'est ce qui nous reste à mon-

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trcr à propos du terme ij'-stpcv fl), mot transmis par lui à la langue philosophiipic.

JI qualifie ainsi Ja matière homogène au eommeneement (2) de la formation de ehaeun des mondes suecessifs, et les physlolomies ([ui l'ont suivi ont, en général, donné la même (pialilieation à leurs éléments j.rimordiaux. Chez eux, d'ailleurs, ce terme que, dans la doxographie cpii suit ce Chapitre, j'ai traduit par « indéfini », aurait le sens précis a infini », si n«»us pouvons nous en fier à Aristote. Il est clair enfin que ce derniei-. et à sa suite Théophraste et tous les doxogra])hes, lui attribuent la même signification dans l'éerit d'Anaximandre.

On remarquer'a comment notr-e plan nous amène à traiter maintenant en derr.ier lieu .rue questi.ui qui, pour les historiens de la |>hilosophie, forme au contraire le point de départ de toute étude sur Anaximandre. Il est naturel qu'en ahordant ainsi son système, les mêmes historiens s'en soient rapportés à l'opinion courante! e'est-à-dire à celle d'Aristote, (fui cautionne to.rs les autres; h marche inverse que no.rs avons suivie va nous donner uug raison péremptoire jmur rejeter cette opinior.. 11 convient donc (fue tout d'abord nous examir.ions le degr-é de confiance (pic nous pouvons avoir dans le témoignage du Stagirite.

Certes, il pourrait (Hre pris en sérieuse considération, si Aristote avait hri-mcme p,(»ssédé un concept de l'infini identi(pre au nêUre. Mais en ce qui concerne l'espace, ici en (piestion, ses idées sont lom d'être' parfaitement nettes et précises; nous voyons que, pour l<n, l'espace infini n'a (pre la valeur subjective d'une notion mathématique, tandis ([u'objectivement, il ne reconnaît l'espaee que comme lieu de la matière, comme fini, par corrséquent, suivant ses théories. Devant cette contradiction fiagrante, il est impossible de croire que, deux siècles avant lui, ces notions aient été éclaircies comme elles le sont pour nous.

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H De là le terme d'iy/rl qu'il a employé également pour ch^si^jner la mê-me matière. Il ne faut pas dire, avee Théopl.raste, quil s'.n est servi, le premier, .tans le sens ph.losopluque de « principe «; .1 l'a employé eomme Homère l'avait iait. Seulement, ayant, le premier, éerit sur la nature, il a soulevé les questions a la su.te desquelles le concept correspondant a été précisé; mais cette élaboration est très postérieure.

Pour Anaximandre, qui ne soupçonnait même pas la notion du vide absolu, il ne pouvait non plus y avoir de distinction entre Tespace et le lieu de la matière, mais il est inqjrobalile que, dès cette époque, la nécessité mathématique de quahfier l'espace d'illimité, autrement que par une vague inéta])hore |3oétique, eût été reconnue à la suite d'une discussion des principes de la géométrie.

On ne peut, il est vrai, refuser à un contemporain d'Anaxi- MKindre la possibilité de s'imaginer a priori l'espace comme réellement illimité, et, par conséquent, la matière comme^ illimitée (dl(-même. Comme on le verra au Chapitre suivant, c'est là le (|(,oine ])Vthagorien qui oppose le monde fini à la substance infinie <p, n'entoure et qu'il respire; c'est la croyance de Xénophane, qui étend à l'infini les racines de la Terre et les espaces éthérés.

Si Anaximandr^e fut le premier à publier ses opinions ])hysi(iues. il devait, bien moins que ses successeurs, éprouver la nécessité d'élaborer ses conceptions au point de vue logique; mais, nous l'avons remarqué, son imagination est très précise; or, il y a une chose qui a toujours été inimaginable, c'est un mouvement ,'otatoir-e s'étendant à l'infini: donc, puisque la croyance à ce mouvement rotatoire pour la totalité de la matière est le fond du système d'Anaximandre, il est certain qu'il ne pouvait imaginer la matière comme infinie, dans le sens que nous donnons à ce mot. Ceci trouve une confirmation dans l'histoire des doctrines immédiatement postérieures; lorsque Xénophane chante, contre les pythagoriens, l'unité absolue de l'univers, il se rapproche en fait d'Anaximandre; mais comme, avec ceux mêmes qu'il combat, il se représente l'univers comme infini, il lui faut rejeter le dogme de la révolution, et il ])roclame l'immobilité.

Peut-êti-e le Milésien ne limitait pas la matière à son anneau molaire, car il lui fallait suivre le renouvellement incessant de la substance de cet anneau; ce serait alors qu'il n'aurait point senti la nécessité de préciser des limites. Cependant il est clair que la genèse qu'il suppose pour le monde ne se comprend bien que dans un espace limité, si les parties les plus légères rejetées loin du centre du tourbillon doivent s'arrêter quelque part et ne pas se dissiper dans l'immensité.

Quand, d'un antre côté, Anaximandre explique l'immobilité de

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la Terre au centre du monde par son égale distance aux extrémités dans toutes les directions, c'est une négation aussi formelle que possible de l'in finit ude de la matière, et quand on verra ses successeurs chercher d'autres exphcations, on aura à se demander si ce recul apparent vers l'erreur ne cache jjas un progrès réel dans le concept de res|)ace, désormais reconnu comme infini et ne pouvant, dès lors, avoir ni centre ni extrémités.

L'état d'esprit que nous sommes ainsi amenés à constater chez AnaximarKh-c, la représentation de l'espace comme une sphère remplie par la matière, chocpie, à la vérité, toutes nos habitudes modernes. Mais nous sommes bien obligés de l'accepter comme un fait, alors que cette représentation a été, en réahté, prédominante dans l'antiquité, abstraction faite des mathématiciens. Cet état d esprit est ménu' plus concevable chez le Milésien cpje chez Arislote, puisque ce dernier reconnaît l'infinihub' subjective et que. I)our le prenu'er, la question n'est même pas posée; il n'imagine pas l'espace iulini et il n'a aucune notion logique pouvant lutter contre son imagination. Dans ces conditions, le sens du terme ([u'il enqiloyait ayant changé entre lui et Aristote, on conçoit très bien que ce dernier s'y soit tronq)é et n'ait pas reconnu (fu'il avail affaire à une conception objective tout à fait analogue à la sienne. Mais, fait qui ne peut manquer de paraître singulier, tandis que la notion de l'iniinitude de l'espace fait défaut chez Anaximandre, il a, au contraire, très nettement celle de l'infinitude du temps, comme le i)rouve sa doctrine de la succession indéfinie des mondes périssables. Ainsi les concepts du temps et de resj.ace infinis présentent cette dilTérence historique que l'un aj)parv»ît immédiatement formé, (pie l'autre réclame au contraire, pour être adopté sans conteste, une élaboration très prolongée; une simple réfiexion peut rendre raison de cette difTérence.

La nécessité subjective de concevoir le temps comme infini ne rencontre pas, en réafité, d'obstacle objectif; la prétendue antinomie de Kant à ce sujet ne re{)ose que sur l'introduction d'une thèse théologique, celle de la création c.v nihilo, étrangère à la conscience hun.aine à son aurore et, en tout cas, à la pe'îisée hellène. Non seulement l'infinitude du temps n'a jamais été mise en question sur le sol de la Grèce antique, mais l'éternité du monde, sous sa forme actuelle, y compris l'existence de la race humaine,

est un dogme constant de Platon et d 'Aristote, pour ne parler ni des Lléates, ni des Pythagoriens, dont les genèses ont un caractère inctai)hysi([ue tout différent de leur forme mythique.

La thèse de l'infinitude de l'espace aurait, au contraire, besoin d'une inqiossible confirmation objective; la spéculation géométrique n'a qu'un caractère hypothétique sans valeur pour la justifier, et elle est même parvenue, de notre temps, à la mettre en doute pour l'espace concret; l'imagination se fatigue et s'épuise vite à reculer les bornes du monde, et celle d'Anaximandre s'était arrêtée bien loin avant d'avoir seulement atteint la distance qui sépare notre Globe de la Lune. Là, c'est la science qui, par ses conquêtes successives, a brisé successivement « comme un sépulcre lias » les enceintes auxcjuelles se limitait la fantaisie antique; qui, en démontrant l'énorinité des distances astronomiques, a fait triompher, en tant qu'objectif, le concept de l'espace infini, encore nié au moyen âge, mais qui désormais ne rencontre plus que de rares et impuissants ctuitradicteurs.

Pour faire ressortir la difTérence des deux concepts sous une autre forme et dans le langage ordinaire, le « bout du monde » est une locution vulgaire que son non-sens logique n'empêche pa& d'employer comme monnaie courante; la « fin des temps » et le (( commencement des siècles » ne sont que des formules refigieusesou bien c'est un naïf aveu d'ignorance.

9. Le terme d'àzsipcv, chez Anaximandre, ne se rapporte pas, en tout cas, à sa matière ])rimordiale en tant qu'elle est éternelle; est-ce une simple expression homérique pour désigner l'immensité d'une étendue conçue comme finie ? Non, le Milésien lui attachait un sens précis, puisqu'il s'en servait dans un raisonnement et prétendait indiquer une condition essentielle pour que la production des choses ne se trouvât pas en défaut (6).

Aristote, ce qui garantit d'ailleurs l'authenticité de cette donnée, montre facilement que la raison mise en avant ne peut en aucune façon servir à établir l'infinité de la matière. Mais pour Anaximandre. il ne s'agissait d'établir rien de semblable.

Pour que la production des choses ne se trouve pas en défaut, au sens du Milésien, c'est-à-dire pour que se forment tous les différents corps qu'il distingue, la terre, l'eau et le feu, ce qu'il

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ïaut, c'est que la matière homogène, au coinniencenicnt delà formation d'un monde, soit susceptible de les fournir, (ju'elle les •contienne tous indistinctement.

Or le terme qu'il emploie, dans le lannrajre de la ])hilosophie ancienne, à coté du sens d' « infini », en a un autre, celui d' « indéterminé ». Maintenu par les Pytha<roriens, et subissant d'ailleurs diverses transformations, il reparaît dans la dijade indêlennlnée de Platon et subsiste même dans Aristote, pour la divisibilité indéfinie des o;randeurs limitées.

Dans les condilions où ncuis apparaît ce second sens, on le croirait facilement dérivé (Ui j)remier, et il est certain ([ue celui-ci a dû infhier sur les transformations de l'autre. Mais Teichmûllcr a grandement raison de considérer la sifTHifu-ation d'indéternn'né comme éoralemcnt primitive et de la jiréciser, dans le langage d'Anaximandre, en l'applicpiant à l'absence de limites existant, au sein de l'élément primitif, entre les diverses formes de la matière, avant que la dilférentiation et l'intégration de ces formes eussent établi entre cL^îs les bornes res[)ectives qui les séparent à nos yeux. L'emploi (bi terme en question indiquerait donc que le Milésien se représentait sa matière originelle c(»mrne un mélange mécanique, dont le mouvement occasionne la séparation des parties, plutôt que comme un élément susceptible de transformations dynamiques, dues à ce même mouvement.

Le choix entre ces deux représentations a été, pour les historiens de la philos(q)liie, r(d)jet principal des discussions relatives à Anaximandre. A première vue, les textes (ex. fr. 3) semblent pencher pour le mélange mécanique; aussi Ritter, qui a cru devoir partager les Ioniens en deux écoles bien distinctes, les dynamistes et les iuécanistes, range réscdiiment Anaximundre <lans la seconde, à coté d'Anaxagore et d'Arcliélaos, tandis (pi'il compte comme représentants de la première Thaïes, Anaximène, Heraclite et Diogène.

Il y a, dijns une pareille distinction, une exagération incontestable, et elle a le grand défaut de masquer le progrès continu des concepts et l'unité fondamentale de la doctrine. Au fond, comme Teichmùller l'a dit pour Anaximandrc. tous les Ioniens sont dynamistes conmie tendance d'es])rit, seulement leur mode de représentation est plus ou moins mécaniste.

Reprenons le fragment 3 et demandons-nous ce que sont au juste ces contraires qui préexistent dans 1' « indéterminé » d'Anaximandre : le froid et le chaud, le sec et l'humide, sont-ce là des éléments concrets ou des qualités abstraites ? Ni l'un ni l'autre, ou Inen tous les deux à la fois, car la distinction des deux points de vue n'était nullement faite à cette époque.

L'erreur a toujours la môme cause, l'application aux antiques d(,(.trines de concepts qui, historiquement, leur sont très postérieurs. Certes, après qu'Aristote a élaboré ses théories de Yacte et de la puissance, on peut parler de dynamisme ou de mécanisme. Mais, i)Our les Ioniens, surtout les premiers, les notions qui se rapportent à ce sujet sont absolument confuses; aussi les textes invoqués dans l'objet, ceux où, par exemple, Aristote essaie d'ap- ],liquer ses théories à la doctrine d'Anaximandre, sont en réaUté contradictoires, preuve irrécusable de cette confusion.

Et les théories d' Aristote elles-mêmes n'ont qu'une importance historique. Qu'on demande à un chimiste de nos jours quelle dilTérence il y a entre un mélange et une combinaison, il établira entre ces deux termes une distinction nette et scientifique; mais qu'on lui demande si dans une combinaison donnée, l'eau par exenqde, l'oxygène et l'hydrogène existent en acte ou en puissance, il répondra sûrement qu'il ne sait i)as ce dont on lui parle. Et si Aristote revenait de nos jours et apprenait la chimie moderne, il serait facile de le faire tomber, sur cette simple question, dans (les contradictions flagrantes.

Ainsi le Stagirite a apporté dans ces notions une clarté relative seulement à l'époque où il vivait, et il ne faut pas plus faire remonter plus haut cette clarté qu'il ne faut la faire descendre trop près de ce que nous appelons nos lumières. Ed. Zeller a donc pleinement raison dans sa réfutation de Ritter; mais à son tour il va trop loin cpiand il se refuse à voir dans le système d'Anaxintandre aucune des conditions d'une physique mécanique. Est-il, l)ar exemple, possible de dire, avec le savant historien, que la matière primitive du Milésien n'était pas, pour lui, une substance . qualitativement déterminée ?

Comment ce concept abstrait d'une manière sans qualités auraitil pu prendre racine dans l'esprit d'un physicien à l'imagination aussi vive et aussi nette ?

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D'après l'exposé de sa doctrine, il ne semble pas qu'il puisse y avoir doute à cet éjrard ; Anaxiniandre devait se figurer d'une certaine façon son mélange général, et ce ne pouvait guère être que sous l'état d'un fluide aériforme chargé de vapeur d'eau; c'est ce qu'indiquent, du moins dans sa cosmographie, les dimensions très restreintes de la Terre et de la mer par rapport à la masse d'air (p,i les enveloppe jusqu'au Ciel. Anaximène n'aurait donc fait que conserver sa doctrine à cet égard, et l'on doit rejeter la ch»nnée péripatéticienne (De Melisso, 976 h) d'après laquelle la forme primitive de l'univers aurait été l'eau j.our Anaximandre comme ])our Thaïes. Cette donnée ne peut s'ap|)Ii(p,cr cpi'à l'(»rigine immédiate de la Terre.

Le style métaphoririur du Miiésicn laissait prohablement la pensée and)iguë et flottante entre les divers états de la matière, et c'est ainsi qu'on peut expliquer les différents renseignements contradictoires que nous fournit l'antiquité; toutefois, il est difficile de croire qu'il ait affecté, comme semble l'avoir dit Théophraste, de ne pas définir la forme priiiHudialc autrement que comme' «indéfini )). Aristote ne nous dit rien de semblable au sujet de remj>loi de ce terme par Anaximniidre, et ailleurs (De cœlo, 111. 5), il dit formellement au contraire que ceux cp.i su])posent un seul élément y voient soit l'eau, soit l'air, soit le feu, soit un intermédiaire j.lus subtil que l'eau, jdus dense que Pair. Sans doute, ainsi que Ta soutenu Alexandre d'Aphrodisias, c'est bien Anaximandre qn'il entend comme rej)résentant cette dernière hypothèse.

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