I. — La Vérité et TOpinion
l. Dans b; chapitre précédenl d'une part, et, de l'autre, dans celui consacré à Xénopfiane, j'ai déjà suffisamment indiqué comment je comprenais la double position prise par Parménide alors (ju'il expose d'un côté ce qu'il considère comme la vérité, qu'il développe de l'autre les opinions des mortels
La vérité, telle que l'enseigne l'Éléale, constitue sa doctrine propre sur le monde : il bî conçoit comme sphérique et par conséquent limité, mais néanmoins remplissant tout l'espace. Le vide absolu est impossible; le vide relatif des pjthagoriens est également nié. L'univers est partout également et uniformément plein; il subsiste tel de toute éternité, et il est nécessairement immobile. Cette conception est entièrement réaliste.
L'originalité indéniable qu'elle présente ne consiste pas précisément dans les traits que je viens de rappeler. C'est la thèse moniste des Ioniens que Parménide essaie de développer scientifiquement en face du dualisme pythagorien; pour cela il abandonne le dogme de la révolution universelle, incompatible, à ses jeux, avec la limitation de l'espace qu'il professe en termes exprès, ce (|ui le sépare radicalement de Xénophane; il rejette également ridée de genèses et de destructions successives se répétant périodiquement comme conséquences de la révolution éternelle. Mais ce qui le singularise bien davantage, c'est qu'il n'essaie pas d'expli- (juer les phénomènes dans sa thèse; il lui suffit de l'avoir posée dans sa rigueur logique. La physique qu'il enseigne appartient au
domaine de V opinion.
Sur ce nouveau terrain, Parménide n'est pas, à proprement
[Cf. Mémoires scientifiques, t. II, p. m, 124 (n. I), 529; lit, p. i^, '^jG (n. 3), 267,339; VII, p. 102, 117, 125, 193, 344, 357, 358].
TAKNFRY
■In
— 2-26 — parler, orioiual. Là 11 se montre réellement disciple de. pytlia-o^ riens; s'il conserve une certaine indépendance, il marche dans'' le sens de rensei^niement qu'il a reçu, plutôt qu'il no manifeste des tendances opposées. On peut bien dire que sa physique n'est pas vraiment pytha^orienne, qu'il a fait de sérieux emprunts aux Ioniens. Mais, si cela est exact, on doit ajouter que c'est parce qn .1 n'y a jamais eu de physique pytha-orienne réeHement définie, et que celle de l>arménide n'en constitue pas moins le document le plus considérable que Ton possède sur les opinions prédominantes au sein de l'école italique, au uioment où il conqjosa son poème.
L'enseignement ésotérique des pythagoriens, abstraction laite de la parr.e nnstiqur, devait en ellet essentiellement consister dans l'étude des quatre mallu'mes, Tarithmétique, la oéométrie, la sphérique (astronomie théorique) et la musique. I>aruiénide ne semble guère y avoir participé, si ce n'est pour certains résultats relalits w 1 aslronoinio.
L'enseignement ••xoléiique, au contraire, compn.nail la physique e. il était presenté con.n.e conjectural. \ l'origiuc, le fonds'cn lui principalement fourni par la tradition ionic-nne (Tlialcs et Anaxiinandre), mise en rapport avec les progrès des connaissances scientifiques .l'un côté, de l'autre avec «ne lliése dualiste et avec un dynamisme exprimé sous une forme plus ou moins mvtliique Dans la suite, ce fonds orif^inaire fut librement modifié suivant le, tendances personnelles des principaux chefs de rKcole.
Ceux des pvthaooriens qui voulurent donm-r à renseignement pliys.que une forme écrite fixe (Hippasos, Alcméon) firent nécessairement secte; en tout cas, la thèse dualiste originaire, qui avait un caractère concret, subit en parli.ulier de très bonne heure d.'s transformations radicales et finit par dev,.nir purement abstraite.
1 elles sont les thèses qu,- j'ai mis,.s en avant et qu'il me reste à d.velopper en ce qui concerne l'arménide du moins; quant aux p.ythagor.ens, ce que j'en .lit a déjà été justifié ou se trouvera 1 être dans le cours de ce Chapitre.
2. La façon dont je caractérise et j'explique la thèse de l'Éléate concernant la vérité, tout en se rapprochant très sensiblement, quant au fond des choses, de l'exposition ,1e cette thèse par
Va\. Zellei", n'en contrarie pas moins les opinions qui ont communément cours sur le sens des doctrines de Parménide. C'est lui en olFet qu'on e.t habitué à considérer comme le père de l'idéalisme, (juand on ne remonte pas jusqu'à Xénophane. D'un autre côté, depuis Platon et Aristote, la thèse éléalique est regardée comme directement opposée à celle d'Heraclite : l'une immobilise l'être, l'autre le montre insaisissable dans le |)erpétuel devenir; on est donc porté à croire à une vérital)le contradiction historique.
Je ne m'arrêterai |)as sur ce second [)oint ; Éd. Zeller me paraît avoir suffisamment fait justice du [)réjugé courant; il a sérieuseuienl établi que le poème de l'Éléate et le discours de l'Éphésien sont sensiblement de la même date, et qu'aucun des deux auteurs n'a du connaître l'd'uvre de l'autre.
Je dirai plus : de toutes les doctrines ioniennes, celle d'Heraclite est en fait la plus voisine de la thèse de Parménide; l'Ephésien est moniste et nie la révolution diurne; au point de vue concret, le seul considéré à cette époque, c'est l'essentiel. Évidemment, si l'on se place au contraire au point de vue abstrait, il 3^ a une grande différence entre s'attacher à la permanence de l'être ou bien Insister sur l'universalité du devenir. Mais la divergence n'existe que dans les tendances individuelles des deux pensées; elles partent d'un même fond commun, et Platon essaiera de les réunir.
La question capitale est de savoir comment précisément les penseurs de l'Age hellène, dans le courant du v*" siècle, arrivèrent à se dégager du concret et à se placer au point de vue abstrait. On est d'accord pour reconnaître que cette évolution décisive s'accomplit sous l'influence de l'école éléatlque; or cette école ne nous présente que trois noms, Parménide, Zenon et Mélissos, si du moins, comme je le crois, on doit écarter Xénophane. Quel fut le rôle de ces trois penseurs? Le premier avait-il déjà accompli le progrés dans son entier ou bien le changement de front ne s'est-il effectué que peu à peu, suivant des stades distincts qu'il serait possible de bien préciser?
Mélissos, maltraité par Aristote, laissé au second plan par Platon, nous représente cependant, d'après ses fragments, un idéalisme bien décidé; ce qui le caractérise d'ailleurs à cet égard, c'est qu'il n'est aucunement physicien; l'explication du monde
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phénoménal ne le ,,r..occup.. .■„ non; il reste constan.nun, sur le l.'rni.n qu., depuis, a été .,ualilié de n.élapinsique.
Los hardis paradoxes de Zenon .IKIcc semblent, à pre.nièrc v.te appartenir au même domain,.: il cM certain .,u,. leur eéléhrilé et en même temps la forme lo,:;i,|ue, n;;„„reusemenl abstraite, de son «rgutnentalion ont eu un., influence prépondérante sur 1 évolution que nous cher.lM.ns à anahser. Mais j'essaierai de montrer, dans le prochain .hapUre. ,|u,. 1,. but poursuivi par Zenon éla.l en réalité tns didereul de celui (,uon lu. aliribue a ordinaire, et qu'il n'a iiulLiueut mis en doute la possibilité logique des phénomènes.
Parménide enlin se montre sous une .louble (ace; à la fois tourné vers le passé et vers l'avenir, il est en même temps phjs.c.en probabilistc, et logicien dogmati.p.e. Mais s'il se place successivement aux deux points de vue, il ne cherche pas à réunir ,lans une synthèse .ommune, le double aspect des choses. J-est la, je l'ai du, son caractère essentiel; c'est par là qu'il a Jounn a I idéalism,. sa matière propre, en même temps qu'il lui donnait sa (orm... en créant le genre de logique qui lui est spécial. '
Si maintenant Mélissos n•a^ail pas développé les dernières conséquences ,1e l'application de cette forme à celle matière, ni llalon lu Aiistote n'auraient attribué à la .lialeclique de Zénou une portée qu'elle n'avait pas atteinte; ni l'un ni l'autre n'auraient recherché la même iloctrine JuMp.e chez l'arménide et nous le considérerions sans doute comuie un pur réaliste.
3. Nous possédons encore de fait la presque totalité de la partie du poème de l'Eléate relative à la vérité; il est clair, du nîoins que. dans ce qui nous reste, rien de sérieusement important .,.• au délaul. Un examen att,..uif de ces longs fragments, don,
I authenticité est d'ailleurs incontestable, doit donc suffire pour nous renseigner pleinement sur le véritable sens de la thèse soutenue, et nous n'avons à nous jiréoccuper aucunement des commentaires postérieurs dont elle a été accompagnée. Écrits suivant des
Idées préconçues, ces comu.entaires ne pourrai..nt que nous égarer-
II est seulement nécessaire que nous nous rendions bien compt.. que l'armen.de vivait certainement dans un milieu entièrement
léalislo el (\uc son lanuage dès lors ne peiil être compris que si l'on replace^ sous les termes ahstrails qu'il emploie, les concepts <lt* l'épocpie.
L'èlre de Parménide, c'est la substance étendue et objet des sens, t-est la malière cartésienne; le non-ètre, c'est l'espace pur, le vide iihsolu, l'étendue insaisissable aux sens. Avec cette clef, le poème tout entier devlenl d'une clarlé linq)ide; sans elle, tout reste obscur et inconq)iM liensible.
L'espace pur ne peut aucunement exister; il n'est ni pensable ni exprimable; cela suffit pour lui dénier loule possibilité. Voilà I,' poinl de déj)art de Parménide, et de son temps cela ne pouvait soulfrir aucune contradiction. Personne n'avait encore considéré l'espace autrement que comme le lieu de la matière; les atomistes n'étaient pas encore apparus, et l'on doit même dire que l'abstraction nécessaire |)our constituer le concept de l'espace pur eût été impossible sans les abstractions contraires de l'Eléate. Ce dernier n'a à cond)altre que le vide relatif des pytbagoriens et son triomphe est facile. Le point de départ admis, il est aisé de démontrer que la matière est ineni;endrée et inq)érissable. qu'elle ne peut ni croître ni diminuer, il en résulte de même immédiatement qu'elle <;st continue el foruie ainsi un tout unique. Ce tout est dès lor.s nécessairement immobile.
Enfin Parménide allirme qu'il est limilé; c'est qu'on ne peut concevoir un tout comme indéfini ; il le détermine par suite comme ayant une forme spbérique, par raison de symétrie et par exclusion du vide.
[/espace limité el reuipli par la matière, voilà donc en somme à (|uoi se réduit la thèse de Parménide. Elle ne met en question ni les phénomènes |)articuliers, ni les apparences de genèse et -de destruction qui en résultenl. ^lals. s'il n'y a rien de plus, pourquoi donc cette séparation absolue entre le domaine de la vérité et celui de l'opinion? et quelle valeur au juste Parménide atlribue-l-il à sa physique conjecturale?
Cette valeur, il la définit lui-même jjar les paroles qu'il met à la lin de son [)rolooue dans la bouche de la divinité qui raccueille (v. ^^S-S^). Il est clair qu'il attribue en réalité à son exposition physique une importance considérable, tout en distinguant des vérités nécessaires les conjectures les plus plausibles.
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La (lilï'( rencc entre les deux douuiines consiste pour [*arniénide en ce qu il considère sa thèse coinine ri<;oureusenienl démontrée, comme établie par la seule force de la raison de manière à entraîner une conviction absolue ; l'explication des |)hénomènes particuliers, au contraire, n'est pas à ses \eux susceplibbî de démonstrations; là-dessus on peut atteindre la probabilité, non la certitude; mais l'explication n'est pas j)our cela nécessairement fausse.
[*arménide ne s'est point préoccu|)é, ai-je dit, de mettre d'accord son univers phvsique a\ec les conditions <le son univers théorique. Mais aucun obstacle sérieux n'empêchait cet accord ; pour l'établir, (pie taut-il? Deux choses, dont Tune au mcuns a ét<' indiquée par lui : il tant rejeter le dualisme pythai;()rlen concret et revenir au monisme d'Anavimandn- ; d'autre part, pour obtenir riinmobilité de l'ensemble de l'univers, malj^ié les apparences de la révolution diurne, il suffit d'alilrmer, au-dessus des feux célestes, le repos de la couche siq)érleure, de l'èV/aT:^ cXjixtcç.
A cela nulh; difficulté; si Parménide n'est point entré dans cette voie, c'est qu'en somme il a trouvé le dualisme j)lus commode pour l'exposition physiques et qu'il a ju«»é impossible d'arriver à la certitude avec une explication moni>ti(pie des phénomènes.
i. Ainsi le rôle de Parménide, tel du moins qu'il nous apparaît dans son poème, est d'avoir, le premier, essayé de jeter les bases de ce que nous appelons la théorie de la connaissance. Déjà l'enseignement pytha«;orien des inatlièmes avait fait sentir la diUerence entre la rip^ueur des .démonstrations abstraites et l'incertitude des conjectures par lesquelles on essaie de s'élever au-dessus des données immédiates de l'expérience concrète. Parménide cherche ce que l'on peut établir par la seule lop^ique relativement à l'univers ; voilà la vérité, voilà la ceititude. Le reste est loin d'être négli«^eable; mais il faut reconnaître les limites de l'esprit humain et se contenter du plus ou moins plausible, suivant la nature des questions.
Son [)oint de départ, pour ses démonstrations exactes, est faux; par suite, ses conséquences sont erronées. Il n'en a pas moins l'immortel honneur d'avoir posé très justement la question; de son temps, la science de la nature, eu éj^ard aux problèmes abordés
|)ar les Ioniens, ne pouvait s'élever au-dessus du probabilisme; il (allait de lon^^s travaux et des études infinies de détails, avant d'apprendre quel genre de certitude peuvent donner l'observation et l'expérience. Mais même aujourd'hui, nous devons toujours soigneusement distinguer, dans la science, entre l'hvpothèse utile ou commode et la vérité rigoureusement déduite.
Quelle peut être maintenant l'origine des prémisses servant aux démonstrations exactes? Si elles remontent à l'expérience, elles sont entachées d'incertitude dans les limites des erreurs des sens; leurs conséquences peuvent-elles être valables autrement que par une approximation entre les limites correspondantes? Si Ton part de jugements a priori, leur vérité subjective est-elle susceptible d'une application objective? Naturellement ces questions n'existent point encore pour Parménide; il postule simplement la négation de ce qui n'est pas intelligible et ne s'avise pas de rechercher pourquoi telle chose n'est pas susceptible d'être conçue, s'il s'agit vraiment d'une forme nécessaire de notre pensée ou seulement d'une lacune dans les éléments que lui fournil la sensation. Une des deux branches au moins du dilemme lui échappe; l'autre ne peut donc être nettement aperçue.
Mais, sous ces réserves, le postulat de l'Éléate n'en reste pas moins toujours applicable dans la science; celle-ci ne peut être construite qu'avec des notions claires et précises; ce qui i^est point intelligible n'existe point pour elle. C'est là le principe nécessaire, mais non suflisant, que Descartes nous a rappelé deux mille ans après Parménide.
5. Tel nous apparaît l'Éléate dans son poème, logicien rigoureux, mais, malgré la forme abstraite de ses arguments, se bornant au point de vue concret où chacun avant lui était fatalement resté attaché. Dépassa-t-il ce point de vue plus tard, dans un enseignement d'école? La question mérite d'être posée, quoiqu'elle ne puisse guère être résolue avec précision.
Gomme Diels l'a fait ressortir (»), Parménide fonda probablement une école fermée, modelée en partie sur l'Institut
(') Ueber die altesten Philosophenschulen der Griechen {Philos. Aufsiitze, i886. p. 2^8 et suiv.).
lit »«'
pytl.aoo.ic,,,,., se (lisiinounni. rWr. aussi, ,>;„. „ii ^cnrc de ^\r
parlieiilier, par le lappn.cliein.îiiL elioil du mailn; ri des di>ei|)Ie>.
parl'ad'eelaliou d'un mir pcdilique. Le earaclcre propre de cette
école fut eerlaiiKMnenl, avant Inut, l'exereicc a l'emploi de h,
dialectique, suivanl les prijieipe.s posés par le niaîlre. Touleloi..
cou.uie les abstractions ,1e Zenon, quoicpie j'attrihue toujours à >a
polémnpuî un objeclif concret, me paraissent dcja sinoulièn^nenl
<lépas.ser le cadre trace par Parménide, il m'^-st diflicile de croire.
avec Diels, (p,e le poèuH» du Maître ail été comme un calécliisnu
rédioé pour les licsoins i<Hirnaliers des exercices de l'école.
Je le conceviais plutôt comme une oMivre de jeunesse [cf. n . !2 i qui eut un succès mérite et atlira autour de Tautèur des admirateurs et des amis. Imiter ces raisonnements, essayer de les pousser plus loin devint hienlôt, dans ce c.rcle, une occupation couranK . U autre pari, le succès même avait suscité des <(mtra,licti<»ns ei l*armén.de élail appelé à dé(en<lre vcrhaleu.ent ses opini<ms.
i.e peu de précision de la lanj^ue poél.que, dclaut (p.e, maigre loutson talent, il lui était impossible d'éviler, dut exercer, dans ees discussions, une influence notahle et les l'aire dévier de leur objet réel. Tel vers (par exen.ple U) ou 9i,, écrit dans un sen> réaliste, peut aujourd Lui être traduit dans la iormule idéaliste la plus nette, et pouvait alors apparaître comme un paradoxe audacieiix, un déli au sens <ommun. Loin de laiiv <les concession., lardent Zenon alla de Tavant, prit résolument Toirensive cl jela aux contradicteurs des négations encore plus incroyables." Si armen.de ne lui avait pas déjà donné l'exemple, il dul sans doute le suivre jusqu'au bout et ne pas déserter sa propre cause.
Quant à Melissos, il est <lair (,u'i| i.nite la dialectique de l'École, mais qu'il Tait connue autren.enl que par les écrits qu'elle avait publies, qu',1 a.l suivi Tenseij^nement verbal, <''est ce qui ne peu! être établi h.stori(piement. Jusqu'à preuve <onlraire, les thèses qu. lu. appartiennent en propre ne peuvent d<mc être mises au compte m de Zenon ni de Larménide.