‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 47 sur 90 · II. — Le dualisme physique de Parménide · texte numérisé non relu

II. — Le dualisme physique de Parménide

6. J'aborde maintenant l'examen des doctrines développées dan< la seconde partie du poème <le l'Kléate et que je regarde comme

méritant une étude d'autant plus attentive qu elles peuvent nous éclairer sur la nature des doctrines contemporaines dans l'école pvlhagorienne.

Cunine l'a 1res bien reconnu Ed. Zeller, ce sont en elïel des opinions él i'angèr<is^ nullement les siennes propres, qu'expose Parménide en pbvsique. 11 est vraiment singulier que l'illustre liislorien ne se soit [)as sérieusement demandé à qui appartenaient ( es opinions, qui bien certainement n'étaient pas vulgaires. Le dualisme établi dès le début de l'exposition exclut les théories ioniennes et nous jette en plein pylhagorisme.

Diels (loc.cii.^ p. 25.V) m'oppose que, malgré leur thèse nionisfi(pie, les Milésiens, poui' expliquei- la formation du monde, recouraient à l'opposition de (pialités coniraires, comme le Iroid et le chaud ( Anaximandre) ou le dense et le subtil (Anaximène), couples qui s'idenliliaient naturellement. Mais je ne vois nullement ipic la théorie ontologique de Parménide l'oblige à rejeter ces (jualités, contre le témoignage très clair des sens. J'ai limité cette théorie aux bornes précises (pie lui assignent les fragments et il me semble impossible de l'étendre au delà, sans preuves bien «Muivaincantes.

En tout cas, il est bien clair que l'on n'a pas à considérer sans plus toutes les opinions de Parménide comme pjthagoriennes. Bien loin de là, il faut une critique minutieuse pour discerner sur chacune d'elles si l'on se trouve bien en présence d'un emprunt authentupie fait à l'h^cole, ou, comme l'indique Zeller, d'une réminiscence des poèmes cosmogoniques, d'une théorie venue de 1 lonie, d'une formule que Parménide aura voulu marquer de son sceau personnel. I^a comparaison faite déjà entre lui et Alcméon, au Chapitre précédent, indique suflisamment comment peut être conduite cettcî critlcpie et à quels obstacles elle se heurte.

Pouvons-nous même espérer qu'elle nous conduise à la certitude historique? Il ne faut pas se faire d'Illusions à cet égard; actuellement rinslolre du pjthagorlsnie antérieur à Phllolaos est purement conjecturale; il s'agit seulement d'émettre de nouvelles conjectures et l'on devra s'estimer suflisamment heureux si elles arrivent à être plus plausibles que les anciennes, si elles permettent de jeter un peu j)lus de clarté dans les ténèbres et d'imaginer un peu [dus fidèlement et le mystérieux point de départ de la doctrine

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pjlliaf>orieiino, el la lente évolution (jnellc subit au sein dt> l'Ecole, avant de se trouver mûre pour la eoin[)lèle révélation.

7. J'ai déjà dit (juele début de l'arniénide sur l'opinion (v. II,*]- 121) nous jette en plein pvllia^orisnie. Le dernier vers surtout me paraît di^^ne d'attention. Parménide veut faire connaître la science telle (pie la professaient ses contem[)orains; mais, en Italie, seuls les pjtliagoriens avaient une ré()utation de science. Tant cpie nous n'aurons pas de preuve décisive cpie l'J^^léale se préoccupe des Ioniens, nous avons droit de penser (pi'il ne vise (pie les hali(uies. (^)uant au vul^^'^ire, je ne puis vraiment concevoir comment Ed. /^eller (II, p. 57 ) y pense; le vulj;aire n'est certes pas particulièrement dualiste et il y a une sin«;ulière exagération à dire que la perce[)tion sensible et ro[)inion commune voient en toutes choses l'union de substances et de forces opposées.

Mais cela serait-il vrai, que la réduction de toutes les oppositions à une seule fondamentale constituerait un pas immense, et rien ne me })araîl motiver l'attribution de cette réduction à Parménide, alors (pi'il la présente comme lui étant étranj^ère et alors (uie tout nous indicpie qu'elle avait été faite par les pytlia^juiens.

D'autres erreurs, encore plus j;raves, ont cours au sujet de ces v(MS de l*arménide. Les deux formes de l'être ne corres[)ondent nullement, comme le prétend Aristote, à l'opposition de l'être et du non-étre; il faut absolument torturer le sens j)our y reconnaître cette opposition. De même, le 7w£pa; et l'aTrE'.pcv des pythagoriens (Clia[). III, 2) étaient égalementmalériels et avaient également droit au titre d'être. Le non-être (vide absolu) ne fut ajouté à l'être que par les atomistes; ils entrèrent les premiers dans la voie que l'Eléate avait voulu interdire, alors que, de son temps, le dévelop- [)ement des abstractions géométriques devait commencer à la rendre possible. Sa négation du non-être n'est donc, à propremeni parler, dirigée contre aucune doctrine contemporaine, mais bien les conséquences qu'il en tire, comme l'unité et la continuité de la matière, etc.

S'il décrit le feu comme homogène, c'est seulement pour opposer la ressemblance de cet élément à lui-même et sa dilFérence par rapport au second élément; il ne dit nullement (|ue ce dernier est hétérogène. Une telle aflirmation eût été un non-sens de sa part,

— 16^ — car il n'aurait pu donner de motifs pour celte hétérogénéité, dont il n'avait d'ailleurs aucunement besoin.

Mais une remarque capitale est à faire : il est clair que le corps subtil de Parménide correspond à rà::cipcv de Pythagore, et son élément dense au TrÉpa;. Or, d'après la tradition, c'est ce dernier qui est au premier rang dans les oppositions pythagoriennes ; pour Parménide, c'est au contraire le corps subtil.

La raison de ce renversement est facile à voir; dans une cosmologie, il y a nécessité à introduire la lumière dans les ténèbres; or, la lumière ne peut être attribuée qu'au subtil, et, d'autre part, dans une opposition, elle doit occuper le premier rang. J'ai déjà signalé celte antinomie (Chap. VIII, 1) et montré les conséquences qu'elle a dû exercer sur l'évolution des doctrines pythagoriennes.

Il est donc clair qu'ici la physique de Parménide ne peut rej^résenter l'enseignement même de Pythagore. Mais celui-ci a-t-d réellement professé une doctiine complète en physique? C'est là ce que je mets en doute. L'enseignement oral est en tout cas séparé par une telle distance d'une rédaction que tout pythagorien qui a écrit a nécessairement fait secte dans l'École ou s'est rattaché à une secte. Parménide a écrit sa physique comme un pythagorien l'eût fait; il n'a donc pas échappé à la loi fatale; il faut donc le regarder comme un sectaire; mais il n'en est pas moins beaucoup plus lidéle au dogme primitif que tout autre sectaire connu, et surtout que Philolaos.

8. Je ne m'airêterai pas longtemps à la donnée péripatéticienne d'après latpielle Parménide aurait donné à son élément subtil le rôle actif de cause, à son élément dense le rôle passif de matière. Éd. Zeller en a fait justice au fond; quant à la possibilité qu'elle ait trouvé une apparente justification dans le langage de l'Eléate, il faudrait savoir comment il expliquait la genèse du nioude et comment il en comprenait la destruction. A cet égard, malheureusement, nous n'avons que quelques indices absolument insuffisants et dont nous ne pouvons même guère apprécier la valeur.

Censorinus (IV, W - \ ors. 339. i) nous dit : « La première de ces opinions, à savoir que le genre humain aurait toujours existé, a eu pour auteurs Pythagore de Samos, Ocellus de Lucanie, Archytas de Tarente'et en général tous les pythagoriens. Mais

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Platon (rAllirncs, Xcnocnil»', DicéarqiK» (\v AFcssiiie ol les pliilosophesderaïK.ieiineacadéini*' no paralsscnl pas avoir pensé aiilrenienl. Enfin Arislolc de Slaj^ire, Théoplirasle ei noinhre d'anln^s péripatéticiens réièhres ont éerit dans le même sens. A ee sujel, il disent qu'il est tout à fait impossihie de delerminer .si les oiseaux ou si les (eufs ont elé formés d'alKH-d, puiscpi'il ne peut y avtHid œul sans d'ahord un oiseau, ni d'oiseau saus d'abord un o>uf. I\ir suite, tous les êtres (pii ont <'lé ou seront janjais dans c<' monde éternel n'ont eu aucun eommeneemenl, mais il v a un <ir(Mdus d'engendremenls e( de naissanees. où rliaeun .reux lioiive à la lois son orit;ine et son ternie. »

Les pvtliaj;oriens ont ecpendjuit exposé des genèses < I llaton les a imités dans le y^'ntrc. Dés lors, méuKî si ees ^(uiéses n'avaient (|u un sens m\llii<pie, Parniénide, d'après son plan, devait en donner une; il aurail même (7)) parlé d'une deslruetion. mais sans s'expli(juer davanla<;c là-dessus.

(^)uant aux 1res \a<;ues données qui se rapportent à ee sujeldans sa doxo^rapliie, <;ll<'s n'ont «^iière de caraeteres ipii permettent d<' les rattacher à (piehpie autre plivsicpie particulière. Cependant j'ai déjà signalé (p. '>.2o) la corrélation entre les couples màle-femellc. Iroid-cliaud, d'cprés hupielle il faisait naître à l'ori^iao les mâles au nord, les lemellcs au midi (Ul). Tour le reste (!<• la génération des êtres vivants, il nie semble avoir indi(jué la voie suivi<' par l^.mpédo(de [[(}). Ilnlin son opinion sur la formation des astres et dtî 1 ;iir (II), (1^) a un certain rapport «''loii;nc a\c«la do(-trine «l'Anaximandre.

m — La Cosmologie.

'J. (i est surtout dans sa cosmolo<;ie (pi<' Parménide paraît avoir suivi les ensei<;nements scientilicpies de IS tlia^ore: le fait qu'on lui attribue, en même temps (pi'au Samien. diverses découvertes capitales (la s[)liéricilé de la Terre, avec la théorie des zones; l'identification de l'étoile du soir et de l'étoile du matin) ne peut ^uère être exj)li(pi<' (pie si on le considère comme avant publié le premier ces vérités reconnmîs parle Maître.

J'ai déjà parlé (Chap. V III, ;i. 7^ de la sphéricité de la Terre et de l'explication des phases de la Kiinc; quant à la reconnaissance de la [)lanète Vénus, il ne s'agit point sans doute d'une découverte

faite ])ar Pythagore lui-même, mais d'une donnée empruntée aux barbares ((^haldéens ou Egyptiens) en même temps probablement que la connaissance des autres planètes. Toutefois, ici Parménide ne serait [)oint le [)remier écrivain cjui aurait réfuté l'erreur populaire, si, comme l'aflirme Achille, il a été devancé par le poète Ibycus de Uhégium.

Mais, en dehors de ces point spéciaux, l'ensemble du système, pour tout ce (jui, de la part de IVthagore, ne pouvait être l'objet que de conjectures, paraît ofFrir une originalité propre ou, s il donne lieu à des raj)prochements, c'est surtout avec les conceptions d'Anaximandre. Ceci ne doit pas nous étonner; car, si les opinions physiques qui faisaient partie de l'enseignement exotérique ont été en majeure partie empruntées par Pythagore soit aux barbares, soit aux Hellènes, ainsi que semble nous l'indiquer le jugement que porte Heraclite sur lui, nul, plus qu'Anaximandre, ne pouvait lui ollrir une mine précieuse.

Mais, d'un autre coté, si Parménide n'a nullement été ni le disciple ni le continuateur de Xénophane. il en connaissait certainement les poésies, et celles-ci ont pu être un autre canal par où lui seront arrivées au moins certaines expressions du Milésien. 11 y a là une possibilité dont il faut tenir comjUe, au point de vue j)arliculier de la recherche que nous avons entreprise.

Ainsi, quand on nous dit (Aétius, H, i !^ et 17) que, d'après Parménide, les astres sont u feutrés » de feu et qu'il sont nourris des exhalaisons de la terre, l'inlluence de la tradition ionienne exercée par l'intermédiaire de Xénophane est assez probable; mais je ne |)uis apercevoir d'autres traces de cet intermédiaire.

Au contraire, si Parménide place la Terre au centre du monde et qu'il explique son immobilité par le fait de celte situation centrale et l'absence d'un motif qui la ferait tomber d'un côté plutôt que d'un autre (13), nous retrouvons la pure doctrine d'Anaximandre et il est certain cette fois qu'elle ne vient point du poète de Colophon.

On pourra dire que ce point a pu être factilement réinventé en Italie; mais l'idée (jue le Soleil et la T.une se sont détachés (à-oy.p'O^va:) de la Voie lactée (11), celle que le Soleil et la Voie lactée sont des soupiraux de feu (àva-vov^v, Anaximandre èy.7:vcY;v ) nous reportent également à la genèse et à la cosmologie du Milé-

sien. Enfin l'hypothèse des couronnes de Parniénide me semble aussi directement empruntée aux conceptions d'Anaximandre.

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10. Le texte capital relatif à cette hypothèse (11) a en général été assez mal compris. La description, passablement confuse, permet certainement dill'érentes interprétations; il est clair, en tout cas, ([ue la preuiière (pieslion à résoudre concerne la forme des couronnes.

\id. Zeller, s'appu yant sur la sphéricité de la couche enveloppante qu'Aétius dit solide et cpi'il a[)pelle rthet\, ainsi que sur celle du nojau central (la Terre), dit (pTon ne voit j;uère ce que pourraient être les couches inleruiédiaires si elles n'étaient des sphères creuses. Je crois au contraire (pion doit les considérer comme affectant la forme de couronne^ cvlindricpies endjoîtées les unes dans les autres.

Cette représentali(ui est cvactement celle du mythe? d'Er au Livre X de la licpublû/in' de IMaton, et il ne me semble pas douteux que ce soit au système de Parmènich; que ce mythe fasse directeuKînt allusion. Le fuseau central de la Nécessité l'indique suflisamuient ; si la j)rè>ence des sirènes est une marque de pylhagorisme, elle peut seulenumt sij^nifier soit les relations de Parménide avec Técole, soit plutôt l'origine des déterminations j)aiticulières cpie donne Platon et qui évidemment ne remontent pas à ri^léate.

Reportons-nous à la conception d'Anaximandre et essayons de la traduire dans le langage de Parménide. L«; Milésien suppose trois couronnes concentriipies à la 1 erre, à des intervalles numéri- ([uement déterminés et correspondant à la \ oie lactée, à l'orbite de la Lune et à celui du Soleil ; ces couronnes sont formées de l'élément lelativement dense et obscur (air) et renqjlies de 1 élément subtil et lumineux (feu); ce feu s'échappe })ar des soupiraux ménagés à travers l'enveloppe dense et nous apparaît ainsi sous la forme des astres. Que faut-il pour identifier cette description avec celle du système de Parménide [>ar le doxographe? 11 sullit d«' considérer chaque intervalle entre deux couronnes successives comme formant lui-mèuu' une couronne sombre.

Ke[)renons maintenant la description du doxographe et discutonsla plus attentivement. Il est clair, en ellet, que la restitution qui

précède ne peut correspondre exactement au système exposé par Parménide ; il est malheureusement trop certain d'autre part que l'exposition de l'Éléate, par suite du peu de précision de ses expressions poétiques, donnait facilement lieu à des méprises et les textes d'Aétius n'en sont pas exempts.

En premier lieu, la voûte solide qui enveloppe l'univers comme un mur n'appartient point à la doctrine d'Anaximandre, tandis (ju'elle est empruntée au système d'Anaximène. Mais, quoique Empédocle ait plus lard adopté la même conception en s'inspirant peut-être du langage de Parménide, on peut, ce semble, soupçonner une erreur. L'Éléate ne distinguant que deux éléments, une épithète donnée au dense a pu être entendue dans le sens de solide, tandis qu'il est certain, par ce qui est dit de la Lune, que l'air obscur était compté comme dense par Parménide. La confusion me paraîtrait certaine si le poète avait réellement désigné cette voûte sous le nom d'alOVip; mais là encore il y a doute, car, dans les vers qui nous restent de lui (ex. v. 141), celte expression semble plutôt désigner la substance au sein de laquelle sonl plongés les astres, tandis (pie la voûte sphérique extrême serait appelée cjpavè; ày.c>l; è'/wv ou bien sXj/j^ttcç scr/aisç. En tout cas, on peut dire que Parménide s'était exprimé avec ambiguïté, et cela peut-être volontairement. Remarquons aussi que cette enveloppe limite ne joue aucun rôle dans les phénomènes, qu'elle peut donc être considérée comme immobile ; dans ce cas ce serait une conception propre à Parménide.

A l'intérieur de la voûte sphérique obscure vient d'abord une ■ couronne, ignée d'a[)rés Aélius. Il ne me paraît pas douteux qu'il ne faille y reconnaître la Voie lactée ; mais ce n'est point une couronne de feu pur; car, si le feu semble former une enceinte continue, il n'apparaît en fait que par expiration, et la nuance blanchâtre de la couronne est précisément due au mélange des deux éléments (13). Au reste, nous avons encore un vers de Parménide ; avec la leçon de Diels,

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