IV. — Les Éléments pythagoriques du système
12. Les deux éléments nouveaux introduits par Parménide dans la tradition ionienne et sur le caractère pythagorique desquels il me reste à insister, sont, d'une [)art, les personnilications mythologie] ues de l'Ananké et de sa descendance, de l'autre, la théorie relative à la lumière de l'atmosphère.
Ce n'est pas seulement dans Aétius (11), mais aussi dans des vers (v. ISS-I,*]^) qui nous restent de Parménide que nous voyons qu'il plaçait au centre du monde la divinité (jui gouverne toutes choses, qui a conçu l'Amour, premier de tous les dieux, et qui pousse l'un vers l'autre le mâle et la femelle (').
Les dénominations de Aiy.r^ et de KXyjâoj/o; indiquées par le doxographe pour cette divinité semblent provenir d'une confusion
(•') On peut se demander si Hannéiiide désigne ainsi syiriboliquement ia Iiiniière et les ténèbres. Éd. Zeller l'admet; mais si l'Éléalc avait réduit syslémaliquement l'opposition mâle-femelle à son dualisme fon<iamcntal, il faudrait (voir p. > >o et 234) qu'ici le mâle désignât l'élément sombre, la femelle, l'élément lumineux. Ceci paratt bien douteux.
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occasionnée par le vers Li du prologue. Le nom d'Ananké paraît au contraire garanti par Platon {Banquet. igS c) dont le langage confirme aussi le passage où Cicéron (9) fait naître, après l'Amour, la Guerre et la Discorde. Nous voilà bien près de la Philolès et du Neîkos d'Empédocle.
Ces personnifications mythiques sont absolument spéciales à l'école pythagorienne, qui en a abusé jusqu'à attribuer aux nombres de la décade des noms de divinité {^), L'origine de cette coutume paraît remonter jusqu'au Maître, quoique la plupart des fantaisies auxquelles elle a donné lieu soient évidemment très postérieures. Du reste, la plus grande liberté semble avoir été constamment laissée à ces fantaisies; il importe donc peu de rechercher si Parménide a ou non usé de la sienne, s'il s'est ou non inspiré d'Hésiode; le point important n'est pas tant la forme mythique dont il a usé que le fait qu'il en a employé une.
Cet anthropomorphisme poétique avait été le premier procédé par lequel l'esprit aryen, prenant conscience de lui-même, avait essayé de distinguer de la matière des choses les forces qui les actionnent; au début de la science hellène, il sert encore au même usage, et bien qu'il soit désormais incapable de donner la vie à la moindre divinité, bien qu'il se réduise à un froid symbolisme, l'école pythagorienne lui restera obstinément etinuLilement fidèle. Mais, sous ce symbolisme, l'hislorien ne peut méconnaître que, pour'la première fois, le dynamisme est formulé et qu'il est en fait aussi caractérisé qu'il le sera bientôt chez Anaxagore.
Jusqu'alors au contraire, chez les Ioniens, la confusion existe, et les distinctions de tendances que Rilter a voulu établi au sein de l'hylozoïsme ne sont nullement justifiées. Heraclite est, parmi eux. le premier chez qui la tendance dynamique se marque, et nous avons remarqué (jue, comme Pythagore, au fond il est thèologue. Quant au véritable mécanisme, il ne fut posé que comme négation du dynamisme déjà afiirmé ; il date de l'école atomisle. 11 est à noter (jue le pythagorien Ecphante, qui adopta la physique de
(>) D'après la tradition des rheologumena, l'Ananké est la décade (aussi xXriSoOyo'); elle limite la sphère de l'univers, mêle et sépare toutes choses, produit le mouvement et entretient la génération continue des êtres. C'est s. vo.sm de Parménide. qu'on doit se demander si cette donnée ne représente pas seulement son opin.on, à part l'identification avec la décade, symbole de 1 univers.
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celle école ('), conserve le principe du dynamisme comme cause (lu mouvemenl (/^/lilosop/iurn.^ i5 — Vors.»JiO. > j).
13. 11 me paraîl inulilc de m'arrêler davanlage sur ce poinl, où Parménide se sépare si évidemmenl de la Iradition d'Anaximandrr. J'arrive à l'aulre divergence, moins remarquée, mais égalemenl caractérislique.
Le peu que nous savons des premiers Ioniens nous permet de constater (ju'ils jugeai«'nl du jour et de la nuit comme le vulgaire l'a toujours fait avec raison, qu'ils attribuaient l'un à la présence du Soleil au-dessus de 1 horizon, l'autre à son absence. (^Iiez Parménide, nous allons rencontrer une ronct;plion passablement singulière, quoiqu'elle piiisse se rallier à sa théorie delà perception du semblable par le semblable.
L'atmosplière cpii nous environne pendant le jour (couronne ignée) est lumineuse j)ar elle-même; il ne faut pas entendre qu'elle reçoit son éclairemenl du Soleil, mais (pie, par une sorte d'harmonie prééiablie, elh^ se déplace en le suivant dans sa course, se tournant toujours vers la splendeur d'ilélios, absolument comme le fait, suivant Parménide, la face lumineuse de la Lune (voir Cliap. V [II, 7). La présence du Soleil au-dessus de l'horizon est donc par rapport au jour une circonstance concomitante; ce n'est pas une cause.
On ne peut s'empêcher de remarquer que des conceptions analogues ne se rencontrent que chez Empédocle et Philolaos; on est donc justifié à y reconnaître une idée spécialeiuenl pjthagorienne et dont l'origine est peut-éire due précisément à un rapprochement fait avec la din^rtion vers le Soleil du c(jlé lumineux de la Lune.
Pour I^mpédoele (voir sa Doxograplue, 13, 1 i, ) qui a rejeté les couronnes d'Anaximandre, la partie lumineuse de ratmos|)hêre s'étend jusqu'à la voûte du ciel, que l'Aorigenlin, comme Anaximène suppose «cristalline )>. La véritable source de lumière est cette moitié ignée de Tatmosphère; ce (pii nous aj>paraît comme soleil est un rellet (àvTaJY£':z) de cette lumière sur la voûte cristal-
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(') Nouvelle preuve que les pylliaj;<>riens n'ont poinl eu de phvsique qui Irnr fût réellement propre.
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line, rellet qui se déplace en suivant le mouvement révolutif du feu. Le Soleil serait donc comme un de ces points brillants qu'on observe dans certaines conditions sur les surfaces polies éclairées, en particulier quand elles sont arrondies, ou pluliJt, en s attachant davantage au texte, il serait une image lumineuse de la Terre rélléchie sur la voûte céleste.
Cette conception s'écarte à la fois de celles de Parménide et de Philolaos. Empédocle a pu subir l'inlluence de la théorie d'Anaxagore relative à la Lune; celte théorie entraînait en effet la consé- (pience que la Terre, elle aussi, devait avoir une face rélléchissant la lumière. L'Agrigentin semble avoir combiné cette idée avec celles de l'arménide. 11 est à peine utile de faire remarquer que, de son tenq)s, les premiers principes de l'optique étaient à peine souj)çonnès, (ju'en particulier les notions sur la réllexion de la lumière étaient encore très vagues.
Quanta Philolaos^ la doxographie donne lieu à controverse (*). Le texte d'Achille paraîl le plus exact, mais il n'est pas suflisant. Le Crotonialc semble en tout cas s'être raj>[)roché de Parménide; il rétablit la couronne ignée suj)érieure (^le feu périphéricjue ou de rOlympos), limite comme l'Eléale l'atmosphère lumineuse (le troisièuie soleil des textes); uiais il établit la communication entre ces deux feux |)ar le Soleil, sphère vitreuse qui filtre la lumière, c'est-à-dire qui agit comme lentille (-).
11 semble donc (ju'il faille se représent(n- d(^ux cônes de faillie ouverture, opj^osés, ayanl leur somuicl au Soleil etdonll'ensendjle
(') Aétius, II, 2o : « IMiilolaos le pvlhagorien : Le Soleil est vitreux; il reçoit le redel du feu dans le inonde et laisse filtrer vers nous la lumière et la chaleur, en sorte qu'en un certain sens il y a deux soleils, ligné dans le ciel et celui qui en provient, ign*'- par un eflet de miroir; enfin, on peut parler d'un troisième, la lueur renvoyée vers nous par réflexion du miroir; car c'est !à ce que nous appelons soleil et c'est iomm(> limage d'une imai^c, » (Vors. .'{(HJ, oi-3(). )
Achille, p. i38 (Dox..'Vi9) : Philolaos pense que recevant d'en haut, du feu éthérien, l'igné et le translucide, (le Soleil) envoie la lumière vers nous par certains pores. Ainsi d'après lui le Soleil serait triple : celui du feu éthérien, celui qui en est envoyé vers le corps vitreux qu'il appelle soleil, enfin celui (jue ce dernier envoie vers nous.
(-) On sait par les .\aées d'Aristophane qu'une pareille notion était dès lois relativement vulgaire. Il rrsle bien entendu (jne. pour nous, l'opinion de Philolaos n'est pas plus satisfaisante (|ue celle d'I-^mpéflocle au point de vue de l'optique.
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