‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 5 sur 90 · VI · texte numérisé non relu

VI

G».'rlrs, il V a ici (les limites, plus <mi moins l..r-es siiivuiil l'importHiire «Jrs théories sei<.nlili(,ues quoi, éludie el !<' degré de I>n.rond(.ur .uqnei oa ^rul pousser leur examrn. Mais, à un point de vue philosophicp.e. il n\^ a aucune raison de m- linnlcr aux nipports prochains el noiammenl de ne pas dcpasser les homes de la sci(;n(!e moderne.

Il scnd.lc (p,c nous louchions ici à un prcjuoé assez accrédilé panni les saNanls. Tel savant qui compremi aisémenl rinq.orlance de Fesoluliondes lheon..s alonM(p,cs depuis Bon le, hesile à reconnaîhe le lien historique el louiqne qui ralla<h<' li<,vle à Démocrile. Au fond, on aime à <mire (p.e, en dehors des' u.al hen.aliques, l'anlicp.iié n'a rien fail de pnq,remenl scienlili.p.e, el Ton m-li.e par h-, l'occasion de comprendre la véritahie ^..nèse des coucepU •noderm.s, les dini<-,dlés (p.'ils oui soulevées à leur déhui et les possibilités diirérenles qui s'ouvraienl à la pensée, et cp.i peut-être ne >onl piis il<ninili\ciiii'nl l'carU'es.

C.a éli.i ,]',.>,, rii ,|,,.> saviuils, ,,,„. nous venons ,1e crili,|ufr, >',.'X|.li((u,. assez |,a,' la <on.|,li,ali„n des |,n,l)l,-n.,.s <,ui se posent

' ■''i"l''"it-nl (levanl eux. Dune larnn analogue, U: |,„litlrlens,

eux aM>si, .,bsé.lés ,,ar d... ,|,„.sti..n> ...ornles, rcarler,! sonNenl les <|ueslions à longue e.l.éan..,. <,„i „e reelaineMl |,a, une aellon

ininudiale. Néanmoins, ,, ■ la o,,,„,le |,„lilu,ur. Il „\ ;. ,,,,5

seul..n.enll,. |,rés,.,il ,,,,1 eom|.te; el, .i elle leganle vers lavenir, e'esl dans le |,a>sé (|u-,.||,. t,„uv.' la l.ase de ses jugemenU.

I'ouvon>-uous en dire aulanl de la seieue.' .' L'lii>loire même va nous („„n,ir la réponse. Par elle non, allons >aisir cerlaines ex.g,.nces de la pensé.,. ,,ui len.lenl a élr.. salisfailes par la eons- Irncl.ou seienli(i,p.e, ,•! qui se démèlenl plus elairen.enl lorsqu'on remon.e à l'origine <les pnd.lèn>es, à eelle épo<iue où l'anahse quaruilalive ne se superpose pa. encore à l'anahse .|ualilalive," ..t où les idées se munlrenl a la eriti,,ue sous leur asp.nt le p|„s sitnpie.

En ell'et, c'est cette simplicité (pii fail la i^randeur de la science grecque, ainsi que sa xaleur au point de vue de la culture.

Or, si la conqdexile qui s"inq,ose à nous n'est (,u'.,ne consé-

— xvn — quence nécessaire du progrès, c'est encore le sim()le que nous devons chercher par delà le complexe qui s'oflVe à nos regards. Et SI Je travail scientilique nous engage en une analyse minutieuse de détails qu'on ne saurait négliger, n'oublions pas trop la synthèse, par laquelle un petit nombre d'idées-mères paraissent dans leur lumière vérital)le.

Ici, une remarque s'impose. C'est en grande partie par son caractère excessivement analytique que la science semble rebuter des esprits doués de large imagination el de réflexion insuffisamment disciplinée : et c'est à cause de cela que — tout en gagnant la considération par ses applications pratirpies — il est à craindre qu'elle ne devienne de plus en plus étrangère aux grands intérêts spirituels de l'humanité : ce qui marquerait sa déchéance immanquable. A ce point de vue, on reconnaîtra à l'histoire de la sciejice une véritable importance sociale. Quiconque voit dans l'esprit scientilique un élément essentiel de notre civilisation et fait de sa conservation la condition même du progrès ne |)eut méconnaître le rôle que notre histoire est appelée à jouer par raj)port à la culture conteuq).)raine, et est porté j)ar cela même à lui ménager une place dans l'enseignement.

Cette exigence ne perd pas de sa valeur du fait que l'histoire de la philosophie comprend, en général, l'explication des grands courants de la pensée scientilique et en particulier l'exposition des doctrines plus anciennes, négligée parles savants. En effet, si les esprits scientifiques s'en désintéressent, il est fatal que cette histoire, évoluant sous la pression d'idées religieuses et morales, devienne de plus en plus étrangère à ce (jui fait l'intérêt propre de la science; et, d'ailleurs, il lui manque le jugement de valeur qui ressort de la connaissance approfondie des théories scientifiques les plus avancées.

A ce titre, croyons-nous, le développement autonome de l'histoire des sciences el l'essai de comprendre le progrès des diverses branches en une histoire synthétique de la pensée scientifique, a une importance essentielle pour l'avenir de la philosophie ellemême : car de cet effort dépendra en grande partie la question de

— xvm —

savoir si l'antagonisme entre In science cf la philosophie — qui se poursuit depuis un siècle avec des alt<'rnatives de réconciliations el de ruptures, — aboutira en lin de compte à un divorce ou à un accord, qui serait d'une importani^e capitale pour l'humanih'.

(^ue l'on son^e au r<'»le joué autrefois par le contraste des théorif's scienlilicpies dans le drame <lt' la pen>ée, tel qu(» Platon a été le premier à le saisir dans ses diah^gues. Coud)ien la phih»sopliie nous par.jîliait plus ri(die et plu.-* vraie, si hi science venait encore oflVii- une hase positive à ses discussions un peu abstraites ? el combien, à son tour, la science nous paraîliail plus humaine, si un [)hilos()phe artiste venait nous olïVir un tableau vivant de ses idées et de ses problèmes, et ranimait par son souflle le senlimenl cosmolo<;i(|ue qui n'a cessé de faire battre les cœurs depuis l'humanité la plus reculée?

Les réflexions sur Timporlance de l'histoire de la science, que je viens de développer peut-être un peu longuement, ne sembleront pas déplacées en guise (l'introduction à l^euvre de Paul Tannery. (îar, si je ne me fais illusion, elles ne déplairaient pas au maître <lont l'esprit est aujourd'hui plus agissant que jamais dans le réveil actuel de ces études.

En eflfef, c'est en grande partie à Tannery que revient l'honneur d'avoir envisagé l'histoire de la science suivant celte acception philosophique et critique (pie j'ai essayé de définir; et, à côté de lui, je ne vois qu'un petit nombre de pionniers qui aient préparé les voies actuelles. l*ar contre, la plupart des historiens appartenant à sa génération et à la nôtre ne sont pas sortis de l'érudition et de la chronique; ou, s'ils ont essayé des expositions d'ensemble, ils se sont bornés en général à examiner anal\ tiquemenl les idées constructives que d'autres avaient avancées pour les explicjuer, travail (jul, d'ailleurs, est loin d'être méprisable.

En réalité, pour construiie l'histoire de la science, au sens propre du mot, il faut être savant et philoso|)he autant (ju 'historien ; et il ny a pas de doute <pie Tannery le fut à tous égards, ayant saisi l'esprit de la pensée de Comte sous un de ses aspects les plus féconds. Tandis qu'Ernest Mach poursuivait l'idée du positivisme

SMiiW»i*iW»*>KW(,j^^ ■B-*»^»*'*- M^»- »W*ie.f^iff^

par une criticpie de la connaissance scienlilique, il travaillait, lui, à la réaliser dans le domaine de l'histoire.

Ses travaux, qui embrassent tant d'époques diverses, fraj)pent d'abord par l'étendue de la recherche et de l'érudition. Cette impression se dégage d'un simple coup d'oeil jeté sur la table des Mémoires scient, /h/ues publiés par Zeuthen et Heiberg. Les dix volumes de ces Mémoires déjà parus touchent aux sciences exactes dans l'antiquité, chez les Byzantins, au Moyen Age et dans les temps modernes; ils témoignent d'une érudition immense et d'une souplesse d'esprit prodigieuse. D'autres volumes réuniront la correspondance scientificpie, les travaux de généralités hislori(jues, et les comptes rendus.

Mais ces recherches, qu'un même auteur a accomplies sur tant de sujets épars, paraissent dans leur véritable lumière à qui les m(^t en rapport avec ses grands travaux d'ensemble sur la Géométrie greapie (1887), '"'our r histoire de la science hellène et Pour r histoire de l\fstronomie ancienne (1893^ puisque c'est par l'edort de rectuistruction et de synthèse que l'œuvre de Tannery manifeste son originalité propre, et c'est par là qu'elle ac(]uiert une valeur supérieure et une importance durable.

Les traits caractéristiques de son travail, nous voulons tâcher de les délinir d'une façon plus expbcile, en entrant dans quelques détads au sujet de l'une des œuvres où ils se montrent le plus clairement, de cet ouvrage : Pour r histoire de la science hellène, dont la réédition actuelle répond à de très nombreuses sollicitations, h première édition de 1887 ^'^ant depuis longtemps épuisée. Ce qui fait le charme de ces éludes, c'est que l'auteur, tout en restant attaché aux sources, n'oublie jamais (jue, derrière des témoignages incomplets, transmis par une époque de décadence scienlilique qui pouvait mal les comprendre, il y a une pensée qui appartient à des philosophes géomètres el qu'oFi doit lâcher de retrouver, conformément à l'esprit qui l'a engendrée.

A première vue. il semble qu'il y ait là une exigence si naturelle qu'on a peine à concevoir qu'elle ne fournisse pas un critérium à tous ceux qui se sont efforcés d'interpréter la science antique. Et,

cepeiidiiiU, que <1«' reconstructions ont été tcnlées qui, pour ne pas s'élovor au-dessus des données biutes des sources, nous présentent les idées des (^rei^s sous une forrn*' hizarre, de sorte que leur science a[)paraîl (juehpiet'ois comme un mélange incompréhensible de paradoxes et de non-sens I

D'autre [)art, le rationalisme liistorifpie ne réussit pas mieux (pie rem|)irisme, là où rinterj)rélahon esJ faussée par un esprit étraiigei", Ici (pie celui de la pliilosoplii.- hégélienne. En efîel, les histoires sorties de celte école, et celle-là même cpii est l'œuvre clicssi(jue d'ivlouard /eller, jugent trop souvent de la science antique d'après d(»> idées métaj)hvsi(jues (pii se sont développées à une épo(pie postérieure. D'où il suit (pie les données historiques n'^ re<;()ivent |)as leur véritable interpr«-lation scientifnpie.

Tout en gardant le plus grand resj»e<t pour l'œuvre de Zeller, Tamierv n'hésite pas à s'en écarter, j)arlout où il s'agit de satisfaire à l'exigence de eompiéhension rationiielle qu'il s'est imposée. Ainsi, par exemple, en cher( liant à comprendre les doctrine> de l'iM^ide d'Rlée, il ne st? laisse pas aller à v voir l'antithèse métaphysitpie d'I Jéraclite, c'est-à-dire l'opposition de l'être au (hîvfnir, (pii fait le fond de la dialectique j)liitoiiicienne, et à lacpulie Hegel devait r.jttacher la source de sa propre philosophie. Au contraire, il découvre 1res bien le véritable sens de maintes doctrines élcaticpKîs et nolammenl des \z-/z\ de /énoii, qui, d'après lui, cessent de paraître de subtils sophismes et reçoivent une signiHcation positive, en tant cpie réduction à l'absurde d'une théorie j)vlhagoricienne antérieure de l'espace.

Grâce à cette analvse [)énétrante, que, de no« jours, on a tenté d'étendre à Parménide, Tannerj a expliqué en même temps la formule paradoxale des Pvthagoriciens : (( Les choses sont nombres »; et, après lui, en s'inspiranl de son exemple, Zeulhen a reconnu, dans le conflit d'idées soulevé à cette occasion, le premier efl'orl de l'analvse infinitésimale c liez les (jrecs. Que s'il j a des esprits trop prud(Mils j)our se méfier de pareilles inductions, il n'(3st pas hors de propos de leur rappeler que la découverte plus récente d'un manuscrit d'Archimède par M. Heiberg a confirmé

ces idées, qui pouvaient sembler à première vue trop audacieuses. Le même esprit constructif, dont nous venons de donner un saisissant exemple, domine toutes les parties de l'œuvre de Paul Tannerj. Je citerai encore, au nombre de ses essais les plus heureux, le chapitre touchant Anaxagore. Ici, comme ailleurs, un juste sentiment scientifique éloigne l'historien de l'aspect de ses doctrines qui a attiré surtout l'attention de Socrate et aujourd'hui encore figure en première ligne dans les exposés conventionnels des histoires de la philosophie : au lieu donc de s'arrêter sur le Nsj;, c'est plutôt la théorie de la matière qu^il s'apj.lique à élucider, en la comprenant d'une façon nouvelle, (pii en fait ressortir la signification véritable. Kt il pousse sa critique jusqu'à montrer le rôle que la pensée d'Anaxagore joue, à cet égard, dans la théorie des idées de Plalon.

Jl serait inutile de rappeler plus au long ce que l'œuvre de Tannerj apporte de nouveau sur tant de questions de l'histoire de la science hellène. Le lecteur préférera le découvrir par lui-même. Qu'il nous soit permis de conclure, en insistant encore une fois sur ce qui fait l'originalité et la valeur de cette œuvre en dehors des découvertes particulières auxquelles elle aboutit, et qui est — je le répète — la méthode que Tannerj a fait prévaloir dans l'interprétation des sources, en s'inspirant du rationalisme scientifique. Lors même que les opinions et les hjpothèses particulières qu'il a avancées devraient être abandonnées ou modifiées sur plusieurs points, il n'en resterait pas moins un exemple capable de frapper les intelligences et de donner l'essor à des recherches plus approfondies. C'est par là que l'esprit de Paul Tanner v est surtout agissant parmi nous : nous recueillerons son héritage en continuant de mettre en lumière la continuité et la solidarité de la science à travers les siècles passés, siècles qui comptent seu'ement pour des heures dans la vie de l'humanité !

Rome, •

Federigo Enriques.

ff-

Pi. m

PREIalE

Page 1