‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 55 sur 90 · I. — L'Homme et le Savant · texte numérisé non relu

I. — L'Homme et le Savant

1. Aiia\a^(H'(' de Clazoïuèiu' lui, coniinc ou sait, le premier pliysîolo^nr c[ui viiil s'élaMii* à Allirncs; il ouvrit aiusi la série de ces holcs illuslrcs (jiii, uou iihhus que ses |)r()[)res eufauls, (levaieul faire de l*aiih(|ii(' \ille d<; Céerops, peudaul priVs de deux siècles, la capilalc scieiihlicjuc du luoude aucieu.

Anaxagore est aussi le premier donl la vie ail pleiuement préseuté le »>[)(• du dévoueuuMil ahsolu à la scieuce, de la recherche désiuléressée de la v<'rilé pour elle-même; c'est sur ce modèle qu'a été construit l'idéal de la vie coulemplalivc, lel qu'il hrillait <jevant Platon rt \ristote, tel (pi'il est encore digne de guider nos pas. Sans doute, loutes les légendes (ju'on raconte sur le Cdazoménien ne méritent pas inuî aveugle conliance ; mais leur accord unanime atteste l'iuipression profonde (pie laissa son noble caraclère.

INé d'une lamille riche, il abandonne son patrimoine à ses parents et se voue toul entier à l'étude; toute sa vie, il néglige ses intérêts, il atlend même qu'on lui olïVe le nécessaire: la persécution ne lui uiampie pas, tous les malheurs le frappent: il restera siq)érieur aux événements. FI se peut cpi'il n'ait pas tiaité de l'éthicpie (• ), mais il fut una morale vivante.

( Voir Mémoires scientifiques, 1, 170, suite «le la note .5, 171, 3i8, 371-37.3; III, i ',, :î3S:V1I. un. 2. ',7, Oi, (iS, 1S7, 193. ^64, 2G.), J7'|.l

M) l'avorinus ( DioG, L.. II. 11 ) <lit «lu'il fui le proniier à voir dans les poèmes iriloiuère des allégories conciTiiant la vertu et la justice, et qu'il ouvrit ainsi la voie à son disciple Mclrodore ; mais celui-ci semble avoir plutôt recherché dans Homère des allégories physiques.

Il vit la science devenir une carrière lucrative ( *): il ne chercha pas à en profiter: heureusement il trouva un protecteur dans le grand homme d'Ktat qui dirigeait alois les destinées d'Athènes : plus tard, l'amitié de Mélrodore de Lanq)saque remj)laca pour lui celle de Périclès, et une petite ville de riiellespont s'honora d'offrir un asile au proscrit accusé d'athéisme ( -).

Anaxagore nous apparaît ainsi comme le premier exemple d'un savant subventionne'' j)ar un chef d'Etat ou par de riches particuliers, tout en gardant son entière indépendance, ce que ne feront guère, plus tard, ceux qui accepteront ou brigueront des situations analogues. Kn toul cas, une ère nouvelle est désormais ouverte: )us(pi'alor> la science était uni(juement o'uvre de loisir: maintenant, en se répandant et en élargissant le cercle de ses a<leples, (Ile en accjuiert d'assez peu fortunés pour qu'ils soient obligés de songer, non seulement à ses piogrès. mais encore à leur propre pain qu'jlidien.

î2. J'ai parlé de l'homme, disons quelques mots du savant.

Anaxagore devait déjà avoir acquis une certaine notoriété quand il vint à Athènes (=*), et sans doute il avait déjà publié une partie de ses opinions et de ses découvertes. Le témoignage de Diogène Laérce, d'après lequel il n'aurait laissé qu'un seul écrit ( '), n'exclut pas des [)id)lications pureuient astronomiques ou malhématicpies, et, de ce qu'Hérodote, par e\euq)le. rapporte l'opinion

(') Quand Anaxagore vint à Athènes (vers j5(i), l'rotagoras allait commencer à profe-ser; c'est aussi répo(|ue où Hippocrate de Chios va enseigner la géométrie à Athènes et où des Pylhagoriens, pour se faire de l'argent, publient les travaux géométriques de leur maître.

( = ) Lampsaque était une colonie de Milet, où, après la ruine de la métropole, en 196, purent se conserver les traditions de la patrie des premiers physiologues ; Archélaos semble y avoir succédé à Anaxagore comme chef d'école. Au siècle suivant, une autre cite voisine, également colonie de Milet, Cyzique, possédera une école de mathématiciens et d'astronomes ( Eudoxe, Hélicon, Polémarque, r.allippe) de la plus haute importance; mais deLampsaque sortiront encore plusieurs personnages remarquables, entre autres le rhéteur Anaximène, maître d'Alexandre le Grand, et le péripatéticien Straton, successeur de Théophraste.

(') La chute de la pierre d'.Egos-Potamos, dont on lui attribua plus tard la prédiction, a eu lieu en 4^8/7,

(*) Divisé d'ailleurs, au moins plus tard, en plusieurs livres, puisque Simplieius cite: év tro irptoto) twv «^'jtixwv.

Il -1

d'Anaxagore sur la cause des inondalions du \il, cm ne peut certaineinent en (^nirlurc (juc les Histoires soient postérieures au Traité sur la \aturc.

Cependant ce dernier ouvrage est, sans contredit, le véritable titre de ^loiie d'AnaxM;:;()re, car il y avait évidem?nent réuni l'e.xpcjsé de ses diverses idées scient ili(jues, el il doit, avant toul, èln* consid<Mé comme \\\\ pliysioloi^ue.

Sa réputation comme «;éonièlrc n"e>t pas suCfisamnient assise; elle repose surtout sur un pnssajiC du dialo«;ue platonicien les lU^aux^ où il est parlé de lui et (!'( )hlno[>ide, mais à propos d'une discussion en réalit/' a>lronomi(pie. (^est d'après ce passade ( el non pM^ d'après Eudème ) (pi'il li«;ure, à côté d'OKnopide, dans la liste des oéomètres de Proclus, avec la mentiim vat;ue : ail \\ abordé b(;aucoup de (pieslions géonH'tri(|U(;s. » Kvideunnent on ne pe«it Iraitci- de T \slronouile sans avoir des connaissances géométri(|ues assez étendues, mais il ne s'ensuit pas de là qu xVnaxagore ait ("ail l'aire des pro<;rès à la géométrie proprement dite.

D'après \'itruve (VU | \ Ors. .>83, 23-'>j)|), il aurait écrit sur la scénographie, c'est-à-dire sur la pers[)ective appli(ju<M' à la décoration théâtrale, suj<'t particulièrement inléressanl à Athènes, où dès le temps dlvschyle, un Ai;alharchos, auteur de la déc«)ration scènifpie, avait ècril un couuuentaire à ce propos: c'est certainement à tort (pie Ton a \oulu taire rentrer un traité aus^i techni(pie dans rOu\rage Sur la JVaturr; il <st |)rol)able au contraire qu'il était conçu sous lornu; gèomètritpu' et que ce lut un des prototypes du Livre assez imparfait (pii nous reste d'Euclide sous le nom d'f}pn'////('s. Vna\agore aurait donc été le créateur de cette branche i\v. la géométrie appliquée, mais le niveau très inférieuioù elle restait encore bien longtemps a|)rès lui montre assez qu'il ne s'éleva guère au-dessus des notions les plus élémentaires et que Dèmocrile, (pii reprit la même (pieslion après lui, ne dut pas faire beaucoup mieux.

Enlin IMularcpie (Pc t'.rsilio | \ ors. .^83, 2i|) nous le montre s'occupant, dans sa prison, de la ([uadrature du cercle; mais ce peut être une légende sans authenticité, (^ette (juestion était certainement à rordrtî du joui- T)armi les géomètres du temps, et, dans une prison, la Mathèmaliipn^ [)ure est encore roccu[>ation la plus facile; la légende sendile donc au moins habilement conçue

d'après le caractère d'Anaxagore, mais ce travail prétendu n a, en lout cas, laissé aucune trace, exercé aucune inlluence véritable.

,\. Pour l'Astronomie, les titres d'Anaxagore sont mieuxètablis ; il a rimmortel honneur d'avoir le premier donné l'exjdicalion vérilable, sinon complète, des éclipses et des phases de la Lune; mais il convient de remaiHjuer que cette explication fui une hypothèse de physicien, non pas le résultat des observations d'un astionome.

Jai déjà exj)liqué (^Cha[). NI, j, et \ lll, ") comment Anaxai;ore avaitétéconduità cette hypothèse; d'une |)artAnaximène avait imaginé des astres obscui^ doni l'interposition pouvait produire les éclipses; d'un autre coté, les Pythagoriens (Alcméon. Parménide) regardaient déjà la Lune comme ayant une partie obscure et une partie lumineuse toujours tournée vers le Soleil, ce qui est l'explication chaldéenne des phases. Anaxagore n'avait donc qu'à remarquer (ju'un corps solide obscur, tel que le supposait Anaximene, devait naturellement, j)ar suite de son èclairement par le Soleil, présenter précisément les phénomènes des phases, tels que les Pythagoriens les avaient reconnus; la Lune, considérée comme opaque, suflisait donc pour exj)li(juer les éclipses de Soleil. L'idée de tenir compte de l'éclairement conduisait d'autre part à tenir également comple des ombres; Anaxagore rencontra donc aussi de la sorte rex|)li(;ati(Ui des éclipses de Lune.

(]omm(* physicien, il alla plus loin, trop loin même; il conclut que la Lune est une terre semblable à la notre et habitée comme elle, que tous les astres, le SoK il lui-même, sontdes masses solides incandescentes. Ces hardis paradoxes attirèrent sur lui la première accusaticui (rim|)ièté (jui ait atteint les novateurs scienlilicpies; mais (îomme astronome, malgré sa découverte capitale, il resta relativement arriéré et maintint malheureusement contre les doc- Irines pjthagoriennes les anti(pies croyances ioniennes.

11 croit encore la Terre plate ; tous les astres ont pour lui la même forme, en sorte que son explication des phases leste, en réalité, tout à fait insuflisante; il conserve l'hypothèse d'Anaximène sur l'existence de corps célestes obscurs qu'il croit encore nécessaire pour expliquer en partie, soit les phases, soit certaines éclipses lunaires; son opinion sur les mouvements propres du Soleil et de la Lune revient égalemeni à celle d'Anaximène.

Si

'il

Il sii|)j)()se ces deux aslres livs rapprocliés dv la Terre, el même à une distance si ïnilAr (^n'W <;st diflieilr d^^xpliqiu^r commenl il n'a pas reconnu son l'rreiir.

On ne ])eul ^inie non plus se rt^ntlre bien cumple de la singulière li\[)ollirse (ju'il emellait relalivemenl à la N'oielaetée: d'aprrs lui, le Soli'ii élanl plus pctil ([ue la Terre, l'ombre de celle-ci devait s'élendre indrlininu'nl ; la Irace de celle oud)re sur le ciel sérail préciséuienl la \ <He lactée, parer (|ue, disail-il, les étoiles situées en dehors, se Irouvanl. mèuie pendant la nuil, dans la jiarlic du <irl où parvicnnenl les rayons solaires, leur lumière propre en est ofi\is(piée, laudis (pie dans le (cercle d*oml)ie la lueur des astres appaïaîl sans au('un<' diminuliou: c'est-à-dire que, si le Soleil dlsparaissail, le ciel toul entier nous présenlerail la même apparence cpie la Voie laelée.

(^ette conjeilure, au poinl de vue puremeni |)l»vsi(pie, esl certainement ingénieuse pour ré[)0(pie: elle monlre en lout cas eoiubien Anaxagore se préoccupait des lois de réclairementdont il avait tail uwr j)remière et heureuse applicalion: uiais elle seud)le en même temps prouver (pi'il lu; se souciait nullement d'une observation tant soit peu exacte. Aulremenl il aurait immédialem<;nt reconnu que la \ oie lactée «;arde louj(Uirs Ih même situation par rapport aux fixes, tandis (pi'uue trace tle l'ombre terrestre sur le ciel aurait à se déplacer singuliêiement en même temps (jue le S(deil: d'autre part, la I.uue aurait du s'éclipser toutes les lois qu'elle traverse la \ oie laelée, conséquence dont il élail également facile de vt'rifier la fausseté.

Je m'arrê'tt» encore ;i une opinion assi^z singulière qui ne nous est, à proprenu'nt parler, conservée (pie sous le nom de son disciple Archélaos, mais qu'il a probablement d(\jà professée : la surface de la rerre serait concave, el ce serait ainsi qu'on devrait expliquer (nie le jour et la nuit ne se produis(Mil pas immédiatement sur toute la surface.

(It)uiment, d'un fait dont les circonstances ne pouvaient être absolument méconnues, a-t-on pu tirer précisément la consé(|uence opposée à celle qui doit en être conclue? Les Grecs ne ptuivaient ignorer que pour les Perses, [)ar exemple, le Soleil se levait plus tôt; Anaxagore devait donc supposer les Perses sur le plateau entourant la concavité, l'Asie Mineure sur le versant vers le creux

— 289 ~ intérieur, la Grèce encore plus bas sur le même versant (convexe) ; passé un certain point vers l'Occident, il n'avait plus de notions exactes et supposait les faits contraires à ce qu'ils sont en réalité (^).

Ainsi Anaxagore nous apparaît plut(jt comme un hardi constructeur d'hypothèses scientifiques que comme un véritable astronome, sachant observer et contrôler ses hypothèses.

Gomme météorologiste, il ne se montre pas en avance sur Anaximène; comme naturaliste, il aborde un terrain que les premiers physiologues ioniens avaient négligé, mais on ne voit pas qu'il y ait dépassé Alcméon el Parménide, quoiqu'il ait pu s'écarter d'eux. Somme toute, les services qu'il a rendus à la science sont d'ordre secondaire et ne s'élèvent nullement à la hauteur de son rôle philosophique ; cardans l'explication des éclipses, son véritable titre de gloire, il n'a pas eu l'idée mère et sa théorie est restée absolument insuffisante.

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