II. — La Théorie de la Matière
-4. La distinction entre l'esprit et la matière, introduite par Anaxagore, a été l'origine d'une révolution métaphysique trop eonnue pour qu'il soit nécessaire que je m'y arrête: je n'en |)arlerai donc qu'incidemment et autant qu'il sera indispensable pour le sujet que je me propose surtout d'approfondir, je veux dire la théorie de la matière d'après le Clazoménien.
Cette théorie ne me semble pas en efFet attirer toute rattention qu'elle mérite: quoique les expositions qu'on en donne soient assez fidèles au fond, grâce à l'importance considérable des fragments authentiques quel'on possède, il ne me semble pas non plus qu'on l'ait jusqu'à présent parfaitement comprise, ni surtout qu'on se soit ren(iu compte du rôle capital qu'elle a rempli dans l'histoire philosophique. On la considère plutôt comuKî un accident singulier, qui n'a pas été déterminé par le développement logique des conceptions antérieures, qui n'a pas exercé d'influence marquée
(>) On sait que Platon, dans le Phcdon, essaie encore de concilier celle singulière liypolhtse avec la docirine de la sphéricité de la Terre.
[2. Voir Arrhiv fur GeschiclUe der Philosophie, I, Uand, 2. Iltft, i888, p. 3o4; Mémoires scientifiques^ t. X].
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sur la ronstitiitioii des sjstriiKvs suivants. Or, je voudrais montrer que, si élraiif^èrj* qu'rlh; soii aux représenlalious avec h^squelles nous sommes tamili<'rs, celle théorie n'en eorres|)(Mid pas moins à une hj pollièscî toujours possible, (jue celle liypollM'se s'(;sl produite; précisément à son luMiie, (pi'endn elle constitue un éléu\enl ess<;nliel dans Uîs conce[)ts de Platon et d' \risto|(;. à (-e point (pi'il esi dilliiile, en la né^li«;e'aul C(»mme on le fait, d'arrivc*!' à possédeil'intelligence parfaite des systèmes les plus iuiportants de l'anliq u i I é .
Uappidons (Tahord les circonstances au milieu desfpielles se pnuluit la doctrine d'Anaxagore : le uionisme naïf des pr(;mier.s Ioniens a abouti à lléiaclite, c'est-à-dire à la néf^alion du problème posé |)ar Anaximandre : déduire r<'\(dution de l'enseudde des phénomènes d'une seule cause, en prenant d'ailleurs pour celt<' cause le phènouiène qui apparaît comm<' le plus génér.d et en même temps le plus régulier, c'est-à-dire la révolution diurne. Mais, tandis (pie l'ilphésien, |»our explicpier les appannices célestes, revient à des hypothèses grossières et surannées, à l'autre pôle du mon<h' hellène, Parméuide <hMliire que la révolution générale ne p€ui cire (pi'uru; illusion, (pie l'univers est nécessairement immobile: cette doctrine gagne du terrain et elle va trouver des partisans jusque sur l(»s C(Mes de l'Ionie, puiscpie, à Samos, Mélissos va se l'appropriei- en rétendant méuie à tous les phénomènes, en niant par conséquent absolument la j)()ssibilité du problème posé.
Falliiit-il donc définitivement abandonner la position d'Aiiaximandre et d'Anaxiuiène ? Il fallait au moins la transformer; un nouveau coiu"e|)l s'est désormais introduit, avec lequel un mathématicien au uioins doit compter el (pii ne permet plus de maintenir la thèse milésienne. L'espace est infini et, comuK* on n'est point encore arrivé à le concevoir sans matière, comuie la notion du vide absolu n'est encore qu'un fantôme sans consistance, il s'ensuit que l'univers doit ètni con(;u comme infini, malgré les dénégations de Parménide ; il est dès lors iuq)ossible de se le représenter, ainsi que le faisaient les Milésiens, comme animé, dans son ensemble, d'un mouvemenl de rotation autour de l'axe du nioiuic.
Pour reprendre le problème d'Anaximandn^ il fallait donc commencer par avouer que cette rotation était limitée et distin-
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^uer la partie de l'univers qui v est soumise de linfini qui reste ruuuobile. Le mouvement revolulif n'est donc pas inhérent à la matière; il apparaît dès lors comme dii à une cause distincte de
celle-ci.
Anaxagore donne à celle cause le nom de vSj; (*); d imagine qu'à un moment déterminé, elle a eouimencé à mettre en branle un petit noyau central; delà, son action s'est étendue progressivement et a successivement (uganisé une partie de [»lus en plus grande de la matière inerte; mais, puisque le champ sur lequel (elle action peut s'exercer est inlini, elle continue à gagner toujours du terrain, «;t l'on ne peut assigner une limite où elle
doive s'arrêter.
Celle conception nous montre pour la première fois la notion de l'inliiii rigoureusement employée dans son véritable sens mathématique. Le monde est une grandimr (pii croît indéfiniment et peut dépasser toute limite assignable, de même (jue la série des nombres. iNous n^connaissons là la pensée d'un vrai géomètre et nous pouvons nous attendre à le retrouver aussi rigoureux et aussi éloigné des idées vulgaires, quand il s'agira non plus de l'infiniuient grand, mais bien de l'infiniment petit. Revenons donc sur cett(; autre face de la question de la matière et demandons-nous d'abord si Anaxagore pouvait conserver la thèse moniste, et aussi à quelles difficultés il avait à parer en produisant une thèse pluraliste.
:;. Il semble difficile que, du moment où il distinguait de la matière la cause du uiouvemcînt et où, en même temps, il considérail celle-ci comme produisant à peu près exclusivement une rotation d'où résultai! secondainnuent l'organisation du monde, Anaxagore ait pu avoir la pensée de maintenir l'unité de la matière ; celhî-ci devait lui a[)paraîlre comme un mélange mécanique, dont
(>) De l'ordre dicices .|u.. j'expose, dérive nal ..rellement le raractere mécanique de la rosmoKonir .l'Anaxagore, . araclère que lui repn.chera Platon ; je crois inulilc. comme j'ai dit. .l'insister sur Icudre didécs tout différent par lequel le Clazoménicn a été conduit à atlriWuer lintellifiencc à sa cause motrice; il f^uffit <lc reuiarquer que celte conséquence dérivait naturellement <le la façon dont ses divers précurseurs avaient entendu la thèse liyiozoïste.
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1(; ni()uvem«;nt n'-volulif séparait les divers élrmeuls. C'est bien ainsi en fait (ju'il se représente l'organisation du monde.
Mais ses idées cosmo«;oniqnes n'en sont pas moins, par la toree même des elioses, tout à fait analogues à celles des Mdésiens, puisque le problème général était le même, soit pour eux, soil pour lui; or, les maîtres sur les traces desquels il marchait, tout en aflirmant l'unité de la matière, n'avaient [)as suffisamment approfondi une (juestion encore nouvelle, et les expressions cpi ils avaient employées |)ouvaient souvent, pour Anax-imandre <;n parculier, s'entendre d'un luélaiigc mécanique actionné par la révolution générale, [)liit()t (jue d'une masse susceptible de se Iranslormer dvnami(|uementsous celte même action; si Anaximène avait bien
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posé la (piesliou sur ce terrain, lï<'raclile fut, peut-être, le jjremier djnamisle absolument conséquent avec lui-même, mais il avait dû préciséuient concevoii" toul autrement la cause des mouvements.
Auaxagore pouvait donc croire possible de i-eprendre la vraie tradition milésii^nne, en ado()tanl pour la matière un concept précis et scientifique; mais il devait écarter riiy|)otliése du mélange «l'un certain nombre déterminé d'éléments non transformables les uns dans les autres — hypothèse qui fut celle (rEm[)édocle — car, en entrant dans celte voie, qui pouvait paraître la plus naturelle, la plus conforme aux opinions vulgaires, il lui aurait fallu rompre com[)lètement avec la tradition. Ainsi il avait à résoudre le dillicile problême d<; constituer un (concept qui permît la conciliation efiective de la thèse moniste et djnamiste, à peu prés universellement reconnue jusqu'à lui, et des idées pluralistes et mécaniques qu'il introduisait dans la cosmoiiiuiie.
Du coté de l'Italie, il avait connaissance d'un essai dualiste, le vide et les monades des premiers pvlhagoriens; mais cette première et grossière tenlavive n'avait pu résister à l'argumentation de /ênon sur la divisibilité à l'inlini. l^lle allait se transformer et donner naissance au vide; absolu et aux atomes de Leucippe, c'està-dire à la conception qui, après être finalement échue dans l'anliepiité aux mains de l'école la moins scientifique de tontes, devait reparaître dans les temps modernes et devenir le pivot fondamental sur lequel roulent désormais toutes les hypothèses physiques.
Anaxagore rejette la notion du vide et cherche une autre voie;
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,nais il doit tenir compte des difficultés soulevées par Zenon. En divisant indéfiniment la matière, si elle n'est pas absolument une, NOUS arriverez à séparer ses éléments constitutifs: comment leur pluralité peut-elle faire l'unité? Gomment l'être peut-il être à la
fois èv xal tcoaXx?
La réponse d'Anaxagore est simple: c'est celle du géomètre que nous avons déjà reconnu. Oui, la matière e^t divisible à l'infini: mais la difficulté prétendue n'existe pas, car le mélange que j'aperçois dans les grandes parties subsiste également dans les petites, si minimes qu'on les suppose: il n'y a entre les unes et les autres qu'une dilVérence de dimension qui n'a rien à faire avec la question de composition: jamais donc la division n'atteindra les éléments ultimes, et la matière est, partout et toujours, à la fois une et composée. ( Voir fr. V,\ et M» surtout.)