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III. — Critique de la conception d'Anaxagore

6. Nous sommes tellement assujettis aux habitudes d'esprit qu'entraîne la concei)tion atomique, que la thèse d'Anaxagore, telle que je viens de Ténoncer, apparaîtra à beaucoup C(unme un simple paradoxe dont il n'y a pas lieu de tenir compte: et cependant, elle e^i.a priori, parfaitement légitime, et si négligée qu elle puisse être aujourd'hui, elle n'en garde pas moins toute sa valeur. Je n'ai nullement l'intention de combattre ici la conception atomique; je crois au contraire qu'elle est encore loin d'avoir rendu à la science tous les services que celle-ci peut en attendre. Le moment n'est donc nullement venu de discuter s'il ne serait pas temps de rejeter cette conception comme désormais épuisée et incapable de permettre de nouveaux progrès; mais, au point de vue philosophique, la question doit se poser tout autrement.

Prétend-on par cette conception atteindre la réalité absolue, l'inaccessible c/io.v^^// .voi:> Évidemment non, et les argumeuis de certains physiciens ou chimistes ne peuvent que faire sourire, alors qu'ils prétendent démontrer, comme des faits de science, l'existence du vide ou des atomes. Il s'agit simplement d'obtenir une représentation scientifique: il ne suffit pas qu'elle satisfasse l'esprit, d faut encore qu'elle se prête à des combinaisons logiques permettant d'établir quelque unité entre les lois des phénomènes naturels.

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Que, In coiiceplinn aloinlquc sali^fas^e à cetle condition, (jiic, j)ai exemple, elle donne iniinédialenienl une explication connnode (]p^ ]n\< fjiii président aux combinaisons chimiques, ces confiirnalions a />o.s^^/7V>/7" sont à écailer: (juand elles seraient beaucoup plus nombreuses el beaucoup plus importantes, elles resteraient aijiuiuiiuiit insuffisantes, tant que l'explication inléi^rale de l'univers demeurrri incomplète: autant dire toujours. La question est de savoir si celte conception atonuque est la seule possible, la seule admissible poui- le rôle scientifique (ju'elle remplit.

Or, je dis que la thèse d'Anaxagore peut conduire à une conception qui. comme aptitude à se prêter aux cond^inaisons lo«;iques, m; le cède en rien à la rr|)résenlation aujourd'hui domiii.uile.

Il I! V a pa> à s'arrêter à l'apparent paradoxe qu'elle renlerujc; c'est ia rij;ouieus<' application d'une vérité logique sur larpielle reposeni loutes les mathématiques, (jue ules raisons du fini réussissent à l'infini», pour employer la foruude de Pascal. L'imai;i- (.«;iit élever quelques objections, mais elle ne doit pas \ tu chapitre.

T. h" \cloppons donc les consé(|uences de la thèse posée et voyons où elle conduit logiquement: nous examinerons ensuite si Anaxagore avait eirectivemenl tiré les mêmes conclusions, ou ^'il avait sjMvi quehjue voie particulière.

(]e que nous regardons comme les éléments des cor[)S ne peut r\ro di^îini^iip .|np pir des (pialités différentes, et, par cpialités, ii<Mi> !if< I! 1 .US des conditions déterminées des phénomènes tombant SOI! I.'s sens. Dire (pie la division des cor[)s n'arrivera jamai> jum^u a i.Mjic! le» éléments, n a donc qu un sens possible, c'est que dui^ Il I» Mtie, si minirn» qu'elle soit, on retrouveia les mêmes I il. dites que <lansle tout, c'est-à-dire les mêmes conditions capables de prothiUT tirs j . h(''nomènes «in nM'-nn' i,''!ii'e.

A celi hiiih liHiinhe, ct.iiii .ailnl^, i>icn entendu, que, d'une part, le degré des in'.aîiîf''^. ]>'nr \rdein inh-n-^ive, peut dilTérer ♦"^îîormfment : (|ue, ii'.inir.- ji.u'L !.•■> p iir n- .mtMitîs produits peuvent ii'tirt^ pliiN snsft'pî ildes d'/'!!>' |»."rçus, ce «i Mt arrive naturellement, soil [*.«(■(■«• «jiic îa «|u.ni!n.- dr iiuî lêre de\ t«aiî îî.-.j. f'aible, soit parce

que le iW'jj >' (it' !.( q

'as assez eieve.

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Nous voyons dés lors que, pour l'objet de la science, c'est-à-dire l'explication de telle ou telle classe de phénomènes, nous n'avons pas à considérer ces éléments insaisissal)les sur lesquels notre attention se portait à tort, mais bien des qualités. Or, celles-ci, dans l'abstraction scientifique, nous apparaissent comme déterminées, d'après les phénomènes auxquels elles correspondent, pour cha(|ue corps de la nature et pour chacune de ses parties, mais aussi comme variables d'un corps à l'autre et d'une partie à l'autre, en telle sorte néanmoins que, pour chaque point donné, elles aient une valeur précise, qui sera la limite vers laquelle tendra la qualité de la molécule enveloppant ce point, alors que l'on en fera décroître indéfiniment les dimensions.

A chaque point de la matière se trouvera donc attaché un coefficient pour chaque qualité considérée (densité, température, état électrique, etc.) ; le nombre de ces qualités, qui sont de pures abstractions, peut d'ailleurs être indéfini, mais on conçoit que, d'après les lois naturelles reconnues ou à reconnaître, la connaissance de telle qualité peut être liée à la connaissance de telles autres, en sorte que, pour l'étude, d suffira de choisir un certani uoml>re de qualités que l'on considérera comme primordiales el aux(pielles on rattachera les autres.

De la sommation des valeurs d'une même qualité pourles divers points d'un corps (suivant les règles du calcul intégral) dépendra la qualité de ce corps pour son ensemble, c'est-à-dire la façon dont il se comportera par rapportaux sens pour le phénomène considère. Il est clair qu'une pareille conception de la matière se prêtera parfaitement à tous les calculs mathématiques, à toutes les combinaisons logiques nécessaires pour l'explication des phénomènes: c'est tout ce que j'ai voulu affirmer, car je ne veux point examiner quels seraient ses inconvénients ou ses défauts, si elle serait plus ou moins commode; il suffit qu'elle soit possible.

Si j'ajoute que la théorie que je viens d'exposer est en somme celle de Kant [i], je n'aurai pas besoin d'invoquer de nouveaux arguments. Je n'ai plus qu'à examiner jusqu'à quel point elle dillére de celle que professait Anaxagore.

vî

I , . Voir La théorie de la matière diaprés Kant [Bévue philosophique, t. M X i885. p, <G-4G), à dx\s Mémoires scientifiques, t. VIII, P. 219-247.]

N Nous n'avons certes pas à attendre du Glazoménien toute la rigueur des concepts du | ! il - t lie de Kœnigsberg; nous pouvons sans doute accorder que quelques écarts de doctrine, justifiés par l'étii l(î la science à son ép<>f|iip. ne roîislitueront pas une divergence irrémédiable. Nous devons surtout ne pas exiger de lui (|u'il ait conçu, dans toutes ses conséquences, l'.ipplication niathétnatiquc de ses [)rincipes; personne alors n'avait l'idée des règles à Miivre dans l'objet, [)as plus que personne ne pouvait sou[)çonner, lors de l'invention des atomes par Leucippe, de quelle façon la mécanique en devait être traitée.

()r, si l'on lait ces concessions et si Ton éludie avec soin les lextes d'Anaxagore, on sera étonné de voir à (\uv\ point il semble être resté lermement allaclié à l'oKlir- d'idées que nous avons déveloj)pé.

Le point capital est la question de savoir comment il considérait ses ébnu iiLs, soit comme des parties d un uiélange, soit comme des qualités inhérentes îi la malière, mais \ariables en degré d'un corps à 1 tn Ire.

A la f.ieon dont on expose d'oidinaire son sjsléme, avec le h! in« iV lnnii'unncrrs inventé pai- Arislote el avec les explications (lt'!!t r. lin ( I l'accompagne, la (piestion semble li'ancli<''(Ml'un coup en laveur h !a première allernalive; mais, si Ton examine les tragmeuls, on n'y voit rien de semblable : Anaxagore ne parle ijue de fpi 1 i lU's, l'humide, le sec, le chaud, le Iroid, le lumineux, l'obscur, !( 1« use, le tèuu, et il <''Uonce fonnellemenl (fr. 8)quec'est par la coneenlrah M! de ces cpialités que se j)roduit, d une part, la Teire, de I ,1 n 1 1 <• . 1 ft hei\

I! ijoiiic, il rs( \rai. a cette ♦'iminéiation de toutes les choses mélangées (c7jy-;j-'.;'.ç àrâvTcov '/pr<;j.aT(.)v ), des semences {crA^\j.y-7.) (H 11 (itl.i Mi I hin In! aucune ne ressemble à aucune autre ( fr. i). Il <'s| clan <|fîe ces srnienccs devai«'iil lui «^ervir. pai* leur l'éiinioii,.! tni'tnci- (lc> cl rc^ j »!'<''•>( ■nî.nii 1. ■ - . j ii,i j i h - [ ii cduinniaiites dan> leur en -« iiihlr . ri «',■>! <|,- Ki s, ni-- il'»»Uc (lu An>lote a tiré ses exphc.it iitii-. : {>eut-èlr<' «Tailleurs enipiiniiut il ,i \iiaxagore lin-mrnîe (pichpies exemples iju» rcliii-ei (iMini.ni iniin taire C()iu|ircii!l ic en t;i'os >a jHii->r( , -<,in^ l.i pt-i'Ciser <laii-> huile .sa j liiueur.

Mais lot"S(pic le ( 'lazoïnéiiicn iiisish -tn r( fait (luaucunc de ces

semences n'est semblable à aucune autre, il nous est impossible d'accepter sans plus les grossières images d'Aristote (la chair, les os, etc.), alors surtout que ce dernier avoue que c'est lui-même (nii les choisit. Pourquoi cette dilTérence entre les semences? C'est que précisément elles présentent, de même que les corps de la nature, toutes les variations possibles entre leurs qualités. Mais sont-elles deséléments? Non pas : elles sont décomposables au même litre que tous les corps et présentent comme eux, à divers degrés, la même union du froid et du chaud, de l'humide et du sec, du lumineux et de l'obscur, du dense et du ténu. Anaxagore, au reste, n'a pas voulu préciser le nombre des qualités élémentaires qu'il considère; il l'a laissé indéterminé, ce qu'il est vraiment.

Ce qu'il a cherché surtout à faire ressortir, c'est que, dans son mélange primitif, il fallait déjà regarder ces qualités comme mélangées si intimement et jusque dans les plus petites particules de la matière, que celles-ci oiFraient déjà les mêmes combinaisons qui se présentent dans les corps de la nature.

Par suite du mouvement imprimé par le Xoiïs, \cs germes ou semences se déplacent el se réunissent à leui-- similaires, en sorte (pie le monde s'organise; Anaxagore s'en lient donc à une explication mécanique grossière et inadmissible, uiais il insiste sur ce j)oint que l'exclusion complète d une qualiLc ne pcuL s,^ taiie en aucun lieu de l'univers; le feu est ce (ju'il y a de plus l)î;ilanl, de plus chaud, de plus sec, de plus ténu; il contiendra toujours néanmoins de l'obscur, du froid, de Thuinide, du lourd; il présente donc ainsi tout ce qu'il faut pour constituer de la chair ou des os : mais dire avec Arislote que le feu est constitué de particules homrofnères, semblables à celles de la chair ou des os, c'est évi- «itîinuK ni défigurer du tout au tout la pensée du Clazoménien.

Quels défauts trouvons-nous d'ailleurs à sa conception? Il suftil

de la comparer à celle de Kant.

En premier lieu, nous ne pouvons plus admettre ces oppositions ,ln tVnnlcLcln chau J , etc. ,« qu'on ne séparera jamais avec la hache en aucun point -lu monde ». Pour nous, le froid el le chaud apparaissent comm.- deux degrés éloignés sur féchelle intensive d'une même qualité. Mai>. a[)rès l'abus encore bien récent des ihiidesde nom contraire, nous devons être indulgents; d'ailleurs Anaxagore n'avait pas inventé ces oppositions, il les trouvait dans les opi-

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