‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 60 sur 90 · I. — Les Milieux fluides · texte numérisé non relu

I. — Les Milieux fluides

1. Anaxagore avait, le })reniier, distingué, sous le nom de nous, la force motrice de la matière. Son langage montre cependant qu'il n'avait pu dégager entièrement des éléments concrets le concept abstrait qu'il avait cherché à former; il parle en effet du nous comme il eût parlé d'une substance étendue, d'un fkiide très subtil actionnant la matière, mais sans d'ailleurs occuper tout Tespace, ni même agir directement sur toutes les particules.

D'après l'exposition courante de la doctrine d'Empédocle, ce dernier aurait accompli le ])rogrès qu'Anaxagore avait laissé inachevé ; on oi)pose en eiïet, aussi complètement que ])ossiblc, aux quatre éléments matériels admis par l'Agrigentin, les deux forces ([u'il ])ersonnifie sous les noms d'Amour et de Haine, et l'on attribue à ces forces un caractère ])leinement abstrait. Cette conception est, à la vérité, conforme à l'interprétation de tous les anciens, à commencer par Aristote, quoique celui-ci remarque pourtant (Métaph., XII, lo) cpi'Empédocle regarde l'amour, par exemple, comme matière, en tant que })artie du mélange. Mais, en tout cas, le prétendu caractère d'abstraction se trouve en contradiction formelle avec le texte ])arfaitement explicite des vers 75-81 qui nous ont été conservés par Simplicius.

Zeller (II, p. 21^) remarque bien à ce propos qu'Empédocle traite ces deux forces comme des substances corporelles mêlées aux choses, mais il se contente d'ajouter que l'idée de la force était encore si confuse chez l'Agrigentin qu'il ne la distinguait pas

[1. Voir Mémoires scientifiques, I, 17, 20; 111, i4, I9i; ^I^» ^7. i^6> 1^7. 189, 193, 253, 254, 2(>4.]

nettement des éléments corporels; en fait, il le met à cet égard sur le même pied qu'Anaxagore.

Évidemment, cela ne snflit point, si l'on veut se rendre un com})te exact du système d'Empédocle; le fait qu'il a dédoublé la force motrice rend d'ailleurs nécessaire un examen approfondi dont on peut se disi)enser pour Anaxagore. Cet examen doit nous ajjpreiulre, non pas si l'Agrigentin confondait dans ces concepts des notions ([ue nous distin^ruons soigneusement, mais bien quels étaient au juste ces concci)ts, si toutefois la chose est encore possible. Rien ne nous indique au reste que, sous le manteau flottant des métaphores poétiques, ces concepts ne fussent ])arfaitement nets et dessinés avec précision; à tout le moins, nous n'aurions le droit de porter un jugement contraire qu'après une discussion complète, dans laquelle nous n'aurions jamais oubhé que ce qui est confus à nos yeux pouvait très bien ne pas l'être

})Our les anciens.

Les six substances d'Empédocle (y compris l'Amour et la llaine) sont égales entre elles {-xj-x ^àp hx tô -ivTa, v. 88). Aristote {De gen. et corr., II, 6) se demandait s'il fallait entendre cette égalité du volume (y.aTà to Tisaiv) ou d'un eiîet possible mesuré par sa quotité ('); il pouvait, en eiîet, dans les vers 80-81, trouver cette double forme de détermination pour la nature de l'égahté; car, au sens propre, l'épithète du Neîkos (iTaXavTSv) s'entend de l'équilibre des poids, tandis que l'égalité de la Philotès est expressément rapportée aux dimensions.

Cette dernière détermination est évidemment celle qui offre le sens le plus précis, et je n'hésite point à la considérer comme exprimant la véritable pensée d'Empédocle et par suite à regarder comme métaphorique l'épithète du Neîkos; en tout cas, devant un texte aussi formel, nous ne pouvons moins faire que de nous rei)résenter l'Amour, et par suite aussi la Haine, comme des éléments étendus et dès lors assimilables, au moin» sous ce rapport, aux quatre éléments matériels classiques.

(1) Il rejette l'hypotlièse dans laquelle des effets simplement analogues auraient été conçus comme équivalents. Quand, au reste, Zeller (II, p. 20o) répond que l'égalité doit sans doute s'entendre de la masse, il introduit un concept tout à fait moderne et absolument étranger à l'époque d'Empédocle.

Il est clair qu'il n'y a là aucune contradiction avec le vers suivant (82), auquel on a attribué un sens idéahste, i)arce qu'Empédocle y déclare que la Philotès ne peut être vue par les yeux, mais seulement par l'esprit. 11 suffit de remarquer que cet élément doit nécessairement, dans la théorie de l'Agrigentin, remphr ces pores invisibles qui jouent un si grand rôle dans son explication des phénomènes particuliers; ce sont là les « ports accomphs de Cypris )^ (v. 208), au sein desquels se'rapprochent la terre et le feu, l'onde et l'éther.

Cette même remarque nous suffit aussi pour expliquer comment Empédocle peut soutenir l'égalité de vohime de ses divers éléments, malgré la prépondérance énorme des volumes apparents de l'air et du feu. C'est qu'il conçoit sans doute les pores de ces éléments plus subtils comme de beaucoup plus considérables que ceux de la terre ou de l'eau.

2. Ainsi l'amour et la haine chez Emi)édocle ne sont nullement des forces abstraites; ce sont simplement des miheux doués de l)ropriétés spéciales et ])ouvant se déplacer l'un l'autre, miheux au sein desquels sont plongées les molécules corporeffes, mais qui, d'ailleurs, sont conçus comme tout aussi matériels que l'éther impondérable des i)hysiciens modernes, avec lecpiel ils présentent la plus grande analogie. Quant aux noms poétiques ([u'Empédocle a choisis pour désigner ces milieux, ils ne doivent point laire illusion; le ffls de Méton aurait difficilement mieux trouvé pour exposer en vers, comme il se l'était proposé, des concepts aussi nouveaux que les siens. Mais il n'y a nullement là des personnifications mythologiques véritables, pas plus que quand les quatre éléments corporels sont appelés Zeus, Héré, Aïdôneus et Nestis; c'est simplement un appareil poétique dont l'esprit est. au contraire, aussi directement opposé à celui des croyances populaires que pouvaient l'être les interprétations allégoriques de

l'école d'Anaxagore.

Quant à l'origine de sa conception, il est désormais bien facile de la reconnaître : Empédocle n'a nuffement fait un pas en avant dans la voie ouverte par le Clazoménien ; il n'a nullement dédoublé, pour quelque raison mystique, le Nous organisateur du monde; son point de départ est l'antique opposition pythagorienne de l'un

— 31(> — solide et du vide, également conçu en fait comme un milieu matériel, qui crée les choses en pénétrant le principe corporel. Nous verrons mieux plus loin l'analogie entre cette idée et celle de l'action du Neîkos sur le Sphéros; pour le moment, l'indication

suflit.

Empédocle n'a pas cru ])ossible d'expliquer avec un seul élément corporel, comme l'avaient essayé les anciens physiologues, l'infinie variété des phénomènes; mais, au lieu de lui faire correspondre, avec Anaxagore, une iniinie variété de principes, il s'est contenté

et c'est là sa grande originalité — de choisir quatre formes

types comme irrédu(«tiblcs entre elles. S'il divisait de la sorte l'unité pythagorienne, rien n'était dès lors plus naturel pour lui ([ue de subdiviser également le milieu qui pénètre cette unité. Mais ici deux formes seulement, l'attractive et la répulsive, se trouvaient indiquées d'elles-mêmes, tandis que, pcmr les principes corporels, la distinction en quatre ressortait aussi bien des apparences phénoménales que des diverses tentatives dues aux physioloo-ues ioniens.

3. Les éléments d'Empédocle sont-ils véritablement irréductibles entre eux ? Tous les témoignages de l'antiquité sont unanimes sur ce point, mais ici encore ils senddent en contradiction avec deux des vers qui ont été conservés, 90-91.

Stein a bien vu les difliçultés (pie présente ce ])assage et il a soutenu que ces deux vers devaient être séparés des précédents et s'appliquer seulement à VArtwur et à la Haine. D'après cette conjecture, ces deux milieux pourraient se transformer l'un dans l'autre; les éléments corporels resteraient seuls incommutables. Mais l'examen attentif des textes où Empédocle décrit le passage de la prédominance de l'Amour à celle de la Haine ou réciproquement, n'indique nullement un changement de l'un de ces principes en l'autre ; tout s'expUque par un simple déplacement dans l'espace. On peut remarquer que le vers 91 n'est nullement donné par SimpHcius à cet endroit, où il a été inséré par Karsten. Mais ce dernier l'a pris dans une autre citation (v. 147-153), où il suit également le même vers et où il en précède d'autres qui doivent s'entendre spécialement des éléments corporels. Partout ailleurs, Empédocle représente ces éléments comme irréductibles ou comme

feV

perdant tout au plus leur distinction dans l'unité du Sphéros. Si l'on compare entre eux. et avec l'ensemble des autres fragments les deux passages qui font difhculté, il semble possible de les entendre en admettant que le poète s'y sera conformé aux habitudes du langage ordinaire; il n'y aurait donc voulu parler que des apparences, suivant lesquelles les éléments semblent se transformer l'un dans l'autre, et il aurait seulement admis que, d'après ces apparences, dans l'évolution périodique de l'univers, un élément pouvait paraître prédominer sur les autres. Ainsi, il vaut mieux, sur ce point, s'en tenir à l'opinion courante.

4. Cette diflicuhé écartée, nous pouvons aborder une autre question qui, malgré son importance, a généralemeui été néghgée. Empédocle reconnaît-il d'autres forces motrices en dehors de celles qui sont inhérentes à ses deux milieux, V Amour et la Haine ?

Il est tout d'abord une force qu'il admet en ternies exprès sous diverses formules cl qui joue un grand rôle dans sa physique particulière : c'est l'attraction du semblable pour le semblable. Il faut se garder de la confondre avec la Philotès, qui nous apparaît comme produisant simi)lement la cohésion entre les molécules cori)orelles, quelle ciiie soit leur nature, dont le rôle spécial est par suite surtout de rapprocher les éléments dissemblables et d'en former des combinaisons définies entre lesquelles peuvent s'exercer des aflinités de simiHtude. L'action prolongée de l'Amour, secondée pnr ces affinités, finira par établir l'homogénéité complète. Mais l'attraction entre semblables ne perd nullement ses droits quand la Haine se substitue à l'Amour; les combinaisons sont dissociées, les éléments primordiaux se retrouvent. « le lourd d'un côté, le léger de l'autre » (v. 171), isolés dans la haine les uns des autres, mais au moins chacun réuni par l'attraction de ses parties. La dissociation ne saurait aller plus loin, ni la matière se dissiper dans l'espace infini, puisque l'infinitude est niée par Empédocle, en cela fidèle disciple de Parménide.

Ces exphcations me paraissent de nature à combler la « lacune frappante » que Zeller (II, p. 280) trouve dans l'exposition de la cosmogonie d'Empédocle, et qu'Aristote se croyait déjà en droit de signaler. Si, en effet, on les a bien comprises, on reconnaîtra facilement qu'il n'y a nullement correspondance, au point de vue

ae la possibilité de l'existeuce des cires individuels, entre la période .,ù grandit ren,,.ire du Neîkos et .elle où se développe au contraire la sphère de la Philotès.

Dans la première de ces pcruules, nn cosnms, un n.onde seml,l;,hle au nôtre est absolument impossible. Le point de départ est le Sphéros homogène ; fut ce que <ra,ne le Neîkos est dissocie, résolu dans les éléments primordiaux; tout ce <p.e conserve la Philotès reste homogène. Tonte combinaison nouvelle .pie pourra, former le hasard entre les éléments isolés serait nécessairement

instable. . , . i •

Il faut -pu. h, .liss.du.io.> du Sphéros soit arrivée a son plein achèvement, pour .pie l'Amour. ,p.i jus.p.e-là cherchai, vainement à se concentrer dans les débris de son domaine pnm.l.f. puisse ,,.„trcr en lulle dans des conditions favorables: il reprend alors ,„.u à peu à la Haine les cléments dissociés; mais, les rencontrant I.„ «liverses proportions, il en forme dès lors diverses combinaisons stables ,M,i exercent entre elles des attractions secondaires, d a|.res b-urs sinulitudcs; de la sorte, le cosmos peut s'orcramscr .on.me forme durable en apparence, .p.oiMue en réalité transitoire et «lestinée à passer à l'homofrénéité du Sphéros.

5 L'attraction des semblables n'est i-as, chez l'.Vtrrigenlin. une forée abstraite transcenda.italeinent; c'est une propriété immanente à la matière. Nous ne pouvons guère penser trouver autre ..hose à cette époque; cependant, en dehors de cette lorce, la doctrine d'iimi.édocle en suppose implicitement une seconde, qui semblerait présenter un caractère .pielque peu ddlércnt: c est celle qui rè.de le déplacement périodique des deux miheux matériels, et qui apparaît évidemment comme indépendante de l'essence propre de ces milieux. Mais, .p.and l'Agrigenlln parle d une loi fatale .l'un « grand serment » qui (.réside à ces déplacements. .1 ne paraît guère avoir conçu d'une façon bien précise cette force spéciale; on pourrait dire qu'il n'en connaît que l'effet, la périodicité, et qu'il induit l'universalité de cet effet de la contemplation dos grands phénomènes de la nature.

Le mieux serait peut-être de s'en tenir à cette vague conclusion ; essayons toutefois de préciser, un peu plus que nous ne 1 avons tait "jusqu'à présent, les circonstances du déplacement des deux

milieux, telles qu'Empédocle nous les décrit; c'est évidemment le seul moyen de jeter un peu de lumière sur ce point douteux, si toutefois il peut vraiment être éclairci.

On est d'accord pour reconnaître que. dans l'état primordial où les éléments formaient une masse homogène liée par l'Amour, la Haine était exclue du Sphéros; on ne peut dès lors se la représenter que comme enveloppant celui-ci d'une couche vide de tout élément corporel, mais d'ailleurs finie, puisque Empédocle, comme je l'ai dit, ne conçoit pas l'espace infini.

Le poète déclare d'ailleurs formellement que le Sphéros est immobile, qu'il jouit d'un repos absolu (v. 1G8 et 176). Évidemment, ce repos doit s'entendre aussi bien de .la totahté que des parties, c'est-à-dire qu'il faut exclure le mouvement de révolution (diurne), la divr, qui interviendra plus tard dans la cosmogonie.

Les vers 177-180 se rapportent à l'introduction du Neîkos dans le Sphéros; celui-ci doit être conçu comme aspirant peu à peu le milieu environnant; le premier effet est de produire des mouvements locaux qui successivement gagnent tout l'ensemble. Ces mouvements entraînent les groupes de particules élémentaires au fur et à mesure qu'ils se forment par la dissociation du mélange h(»mocrène: il n'v a évidemment lieu de regarder ces déplacements locaux comme soumis à aucune loi; on ne doit pas non plus suj)poser cpie le Neîkos arrive à produire une séparation complète des éléments, de façon à conduire chacun d'eux à une place déterminée de l'univers; son action n'ira pas plus loin qu'une dissociation complète de l'homogène, et dans cet état de dissociation, le repos originaire aura fait place à un tohu-bol>u où s'agitent, en mouvements désordonnés, les masses élémentaires, indistinctes et confuses. C'est l'antique xâo-/jLa d'Hésiode, où court çà et là la tempête, comme c'est aussi le chaos décrit par Ovide, dans des vers dont quelques-uns au moins semblent bien imités d'Empé-

docle.

A la vérité, à l'appui de cette représentation du règne de la Haine, je ne puis citer aucun texte précis, pas plus que je n'en rencontre qui la contredise. Mais c'est la seule qui me paraisse d'accord : i» avec le fait, attesté par Aristote, qu'Empédocle n'assignait aucun lieu spécial à chacun de ses quatre éléments; 2^ avec l'importance que prennent en général, dans la cosmogonie

de l'Agrigentin, les mouvements irréguliers et paraissant s'effectuer au hasard.

Après le tableau que j'ai essayé de compléter, les fragments nous en présentent, sans transition, un autre tout différent : la OLvr,, le tour.billon de la révcdution diurne, existe; la Philotès a établi son siège au centre de ce tourbillon et repoussé le Neîkos à la circonférence; les éléments repris par le milieu s'orgamsent en cosmos, au fur et à mesure des progrès de la nouvelle évolution. Le mouvement du tourbillon est d'abord très lent; la révolution, au lieu d'un jour, aurait duré d'abord neuf mois, puis sept mois (22); mais il s'accélère ensuite énormément, soit peu à peu, soit brusquement à la suite de crises décisives, alternative que ne permet pas de résoudre le texte obscur du. seul document (jui reste sur ce point. En même temps, les mouvements locaux, désordonnés, après avoir grandement contribué à la genèse du monde tel qu'il est, perdent de leur importance, et le cosmos atteint enfin une ordonnance régulière dans la ]>ériodicité des phénomènes généraux.

G. Quelle est la véritable liaison entre les deux scènes successives du grand drame cosmogonique ? Que devient au juste le miheu attmctif pendant les progrès du milieu répulsif, et quelle est la véritable cause du tourbillon diurne ?

D'après Zeller (II, p. .>.29-23o), cette cause ne serait autre que r Amour lui-même; il serait venu se ])lacer entre les masses séparées et il aurait d'abord produit en ce point un mouvement tourl,illonnant en vertu duquel une partie des substances aurait été mélangée, tandis que (autre expression du même fait) la Haine aurait été exclue du cercle ainsi formé. Le mouvement s'étendant toujours davantage et la Haine étant repoussée toujours plus loin, les substances encore séparées auraient été attirées vers le mélange, et de cette combinaison serait né le monde actuel avec

les êtres mortels.

Dans cette explication, l'Amour d'Empédocle jouerait absolument le même rôle que le Nous d'Anaxagore, cause, lui aussi, du tourbillon qui s'étend progressivement et à l'intérieur duquel s'organise le cosmos. Mais il me semble que la pensée d'Empédocle est tout à fait différente et que l'expbcation de Zeller n'est

— a-ji —

d'accord ni avec le texte du fragment qu'il cite (vers 191-205), ni avec les détails circonstanciés que nous possédons sur la cosmogonie de l'Agrigentin.

Rien ne nous marque que le tourbillon soit dû à l'Amour; tout nous semble prouver au contraire qu'il s'étend dès son origine à la totalité de l'univers. C'est là ce qu'indiquent en particuHer les vers 197-109, rapprochés du contexte précédent.

D'autre part, il me paraît impossible d'expliquer, dans le système de Zeller, comment se forment les grandes masses de Fair, du feu, de la terre et de l'eau. Si l'Amour a déjà repris les éléments à la Haine et les a déjà réunis en combinaisons stables, comment se dégageront-ils successivement, ainsi que le marquent les doxographes (3) (11) ? Le savant historien prétend bien qu l'Amour a dû d'abord former les grandes masses, dont la constitu tion est phis simple, et seulement ensuite les êtres organiques; mais on ne voit nullement comment, dans son système, l'action de l'Amour se traduit tout d'abord par les effets qui apparaissent à la circonférence du tourbillon et qui, de fait, complètent la dissociation amenée par la Haine.

11 faut donc chercher une autre solution de la question, et il est possible de la trouver dans la cause qu'assignent les doxographes (3) au tourbillon cosmique; il serait dû au défaut d'équihbie entre le feu (c'est-à-dire l'air lumineux) et l'air sombre, qui rempHssent chacun une des moitiés de la sphère céleste. Cette raison n'est évidemment valable que pour l'ordre de choses actuel; autrement, on ne comprendrait pas pourquoi la vitesse du mouvement a subi des variations énormes. Mais nous pouvons retenir le principe : le tourbillon est dû à une rupture d'équilibre; autrement dit, c'est la résultante finale des mouvements désordonnés que le Neîkos imprime au Sphéros.

Empédocle ne pouvait concevoir, pour l'ensemble de son univers, un dqdacement dans l'espace, mais il pouvait très bien admettre que, lorsque les mouvements locaux auraient gagné la totalité du Sphéro«, il n'y eût pas nécessairement une balance exacte entre ces mouvements dans tous les sens et dans toutes les directions, et que, comme effet total, abstraction faite des irrégularités partielles, il en résultât une rotation générale ou un tourbillon d'abord très lent.

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Or, la foiinalion de ce tourbillon, succédant à la dissolution complète du Sphéros, marquait, aux yeux d'Enipédocle, la limite des progrès du Xcîkos; jusque-là, nous ne i)()uvons guère nous représenter la Philolès, en tant ([ue milieu, que comme divisée en lambeaux au sein de la confusion générale, et enq)ortée, elle aussi, dans les mcuivements capricieux dus au Neîkos, sans p(uivoir former, dans (piel([ue lieu qui fut à Tabri de Tinvasion (hi nulieu réi)ulsif, une cond)inaison stable des éléments dissociés.

Mais, dès que le t()url>ill(Hi général s'est dessiné, cet abri ([uc cherche la Philotès est trouvé; elle se ])réci])ite au centre et le Neîkos recule à la circonférence. En même tenq»s et ])ar l'action du tour])illon (suivant les principes d'explication déjà ])OS':s j)ar les physiologues ioniens), beaucoup plutôt que du fait de l'un ou l'autre des deux milieux, se constituent les grandes masses des éléments. Cepencbint, la Phil(»lès ])arvient à cond)attre, dans une certaine mesure, les conséciuences de cet elîel mécani(pie; car elle associe les parties des éléments cpii constitueront les êtres individuels après (b's tentatives plus mi moins heureuses et une lutte prolongée contre le désordre produit ])ar le Neîkos; en eïïet, celui-ci ne cède la place ([uc peu à peu et d'une façon inégale.

Pendant cette lutte, l'accélération du mouvement tourbillonnaire semble résulter de ce confbt et se faire aux dépens des mouvements irréguliers; en tout cas, elle favorise de plus en plus l'action de la Philolès en rejetant de plus en plus le Neîkos hors de la s[)hère du cosmos.

Ainsi le monde est organisé par la Philotès, mais grâce à un phénomène dû au Neîkos et dont elle régularise seulement les effets, sràce au mouvement de révolution. Pour que le but final de la Philotès soit atteint, pour la reproduction du Sphéros homogène, il faut (pie ce mouvement disparaisse à son tour. Comment cela pourra-t-il avoir lieu alors que le tourbillon n'a fait que gagner en intensité ? Ici nous ne pouvons guère répondre, les documents valables nous faisant défaut; toutefois, il ne convient pas de rejeter sans examen l'assertion de Clément d'Alexandrie {Strom., Y, io4) et des Philosophumena (2), d'ai)rès kupiclle la fin du cosmos d'Enipédocle serait due à un embrasement général. L'Agrigentin semble bien avoir emprunté aux Ioniens, et en particulier à Heraclite, l'idée de la genèse et de la destruction périodique du cos-

— P>i3 — mos (1); quoiqu'il s'éloignât de l'Éphésien, pour ainsi dire, sur tous les autres points (2), ne pouvait-il pas lui emprunter aussi cette idée de l'embrasement, qui lui fournissait une solution commode d'un i)roblème embarrassant ? En supposant que l'accélération du mouvement diurne continuât toujours, il arrivait évidemment à imaginer, à la limite, des conditions essentiellement favorables à une conflagration universelle; il pouvait d'autre part se représenter cette conflagration comme amenant brusquement le triomphe définitif de la Philotès, par le mélange et l'union intime des quatre éléments, comme épuisant en même temps leur tendance au mouvement local, puisque c'est dans le feu que cette tendance apparaît au i)lus haut degré.

7. Pour résumer la discussion qui précède, pour revenir à la question ([ui en a été l'origine, on peut dire, semble-t-il, qu'en dehors des propriétés motrices spéciales de ses deux milieux attractif et répulsif, Empédocle reconnaît, non seulement l'attraction (îes semblables, mais encore, au moins comme puissances secondaires et dérivées, les actions mécaniques ([ue l'on peut observer dans les mouvements de rotation et qu'on désigne sous le nom de forces centripète et centrifuge. A cet égard, d'ailleurs, ainsi que je l'ai indiqué déjà, il ne faisait que suivre la tradition des physiologues milésiens, chez lesquels l'existence du tourbillon diurne et les actions qui en résultent jouaient le rôle capital pour la cosmogonie. Mais, tandis que, pour eux, ce tourbillon est éternel et primordial, il n'est plus, chez Empédocle, qu'un phénomène variable et transitoire. Si l'on remonte à l'idée centrale de son système, l'Agrigentin apparaît surtout comme un disciple de l'école de Pythagore, développant librement les principes du

Maître.

La Philotès est avant tout le principe d'unité, de stabilité, et, par suite, d'immobilité; c'est pourquoi, une fois le tourbillon uni-

(1) Si la période de 3o OQO saisons (v. 6), représeiUc loooo ans, elle ne s'écarte guère de celle d'Heraclite, lo 8oo ans.

(2) Je ne veux nullement, par cette assertion, contester l'influence générale que les doctrines d'Heraclite ont pu exercer sur Empédocle et que Zeller a particulièrement bien mise en lumière (II, p. il\ suiv.). Je me place au pomt de vue des détails.

versel constitué, elle se j>la('e naturellement au centre, c'est-à-dire dans la })artie qui éclia[>|)e davantage à ce tourbillon. Le Neîkos, au contraire, est le principe de d ivision et de mouvement ; par suite de sa mobilité même, il sinsinue naturellement à l'intérieur du Sphéros immobile, l'ébranlé et finit par produire un mouvement de révolution. Mais, cb^'s ((uo cette révolution est commencée, le Neîkos va se trouver rejeté à la circonférence, là où le mouvement est le plus rapide, et finalement il est exclu du monde. Enfin, dans l'accélération de la révcdulion régulière aux dépens des mouvements locaux et désorcbmnés, b.mpédocle semble avoir entrevu de très loin le principe de la conservation de Ténergie.

Si Ton com])are son système à ce cpie nous pouvons soujiçonner de celui des j)remi(M's pytbagoriens, Empé(b)clo a substitué des explications mécani([ucs aux grossières représentations antbro])omorpbiqucs de rins])iration et de l'expiration du vide i)ar l'unité pleine. D'après le tour f[u'il a donné à ces explications, une autre différence capitale intervient : pour les ])remiers pytbagoriens, le vide existe dans le cosmos, où il est tantôt j)lus grand, tantôt moindre; i)our Empédocle, il ne subsiste dans le cosmos que les effets mêmes du Neîkos, à savoir la distinction des éléments et le mouvement communicpié à leur ensemble. Les pores entre les particules matérielles sont au conliaire remj)lis par la Pliilotès.

Si, de la caractérisli([ue générale du système d'P^mpédocle, nous passons à l'examen des doctrines physi(pies spéciales, l'Agrigentin n'api)araît [>bis dans la incme dépen(hnice vis-à-vis d'une école particulière; c'est sans doute (pi'en fait, ainsi que je l'ai déjà indiqué [i'oir p. si35, ;>44)5 l^s premiers pytbagoriens n'avaient nullement constitué une pbysi([ue qui leur fût ])roj)re. Les maîtres inconnus ([ui enseignèrent à Empédocle la métempsycose, les dogmes et les i)réceptes religieux qu'il adopta et développa, ne purent donc, quant aux lois de la nature, lui transmettre qu'un nu'dange du fonds comuuin aux })hysiologues et de quelques idées spéciales qu'Alcméon et Parménide avaient déjà fait connaître pour la plupart. Ces maîtres doivent sans doute, d'ailleurs, être comptés au nombre des pytbagoriens s'occupant, non pas de matbématiques, mais de médecine, et y mêlant, à l'exemple du Maître, des j)ratiques religieuses; c'est, en effet, cette face du caractère de Pytbagore qu'Enq)édocle essaya de reproduire pour

son compte; tout au ronlrairc, il semble n'avoir aucunement subi l'influence de l'école matbématique, qui, d'ailleurs, n'avait probablement pas enc(uc essayé d'appliquer à la nature les spéculations sur les nombres et les figures géométriques.

Aux données de ce premier enseignement, aux fruits de ses études propres, EnqM'.d<Mlc joignit, d'ailleurs, des emprunts faits, non seulement aux p(M''tcs cb^nt il suivait les modèles, mais même à ses contemporains, comme Anaxagore, dont il adopta la découverte relative à la lumière de la lune. Son œuvre apparaît donc comme passablement écleiti(iue, en debors de l'originabté propre cpie lui assure la do<trine des éléments distincts; il faut d'ailleurs reconnaître que, si l'on fait abstraction de cette doctrine, la science d'Empédocle n'a acconij.li, par rapport à ses précurseurs, que des

progrès de détail.

Il ne faut pas, au reste, faire ii de ces progrès: Empédocle, à la vérité, n'a pas un caractère vraiment pbilosophique; il ne vient pas à Ion tour soulever une de ces questions capitales qui forment l'horizon de la science, et que ses précurseurs ont agitées l'une après l'autre: il adopte les sidutions toutes faites; il ne chercbe pas plus à établir l'unité entre ses conceptions physiques et ses croyances religieuses qu'il n'a cherché à la mettre dans le substratum des phénomènes. Ce i)luraliste éclectique est un homme double; Pytbagore avait plutôt été mathématicien et mystique; Empédocle s'^f.'ra physicien et mystique. Mais, comme physicien, il n'est nullement à dédaigner; le ])rogrès de la science est désormais au prix des études de détail. H s'y comi.laît et entre de phis en plus avant dans la foret des questions secondaires; sans doute, aux solutions a priori de ses devanciers il se contente souvent d'ajouter d'autres hyi)othèses aussi peu fondées sur les faits; mais,au moins, ces hvpothèses multipliées provoqueront davantage l'étude, et peu à peu on apprendra à observer et à conclure d'après le résultat des observations.

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