‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 8 sur 90 · Si la valeur des fragments des anciens physiolo^ues^ en · texte numérisé non relu

Si la valeur des fragments des anciens physiolo^ues^ en

(') Aussi la (Icslruclion «lu Seiapcuin en 389, sous Tlul'odose le Grand maique-t-ell«; une date à partir de laquelle la conservation de bon nombre d'ouvrages anciens devient au moins très improbable.

(') Conjbien de fois voit-on de nos jours des éru<lits, et des plus consciencieux, citer telle page et telle ligne d'un volume qu'ils n'ont jamais eu entre leurs mains! C'est la conséquence forcée du système de citations à la mode, et qui, indispensable pour certains ouvrages, n'en est pas moins inutile et, par suite, abusif la plupart du temps. Il y a là un étalage d'érudition aussi facile qu'illusoire; qui s'est donné la peine de vérifier, par exemple, cent citations de suite dans tel ouvrage moderne, même des plus justement renommés, peut savoir seul combien il a chance d'en trouver d'inexactes ou de complètement fausses, sur cent autres au hasard.

Une règle nouvelle, bonne en soi, prescrit, quand on cite d'après un intermédiaire, de donner l'indication précise de la référence. Mais qui garantit au lecteur l'exactitude de l'intermédiaire? Le remède inventé pour parer aux abus que je signalais tout à l'heure, n'est donc qu'un palliatif insuffisant. Si je me permets ces remarques, c'est au reste en partie pour me justifier de

tant que source historique, ne se prête point à une élude d'ensemble, il n'en est pas de même de la seconde classe de renseignements dont nous disposons, et qui d'ailleurs, généralement moins importants au point de vue philosophique, sont au contraire plus précieux pour Thisloire de la science. Les opinions des physiologf/es sur les questions physiques et naturelles particulières se trouvent, en efl'et, réunies en abrégé dans divers ouvrages de l'antiquité, écrits, au reste, à différents propos et construits sur des plans difléreuts. Or, si l'on se pose à ce sujet les questions suivantes : A quelles sources ont à leur tour puisé les auteurs de ces écrits, les doxograpkes grecs ^ comme on les appelle? Quels matériaux onl-ils utilisés? Quels sont les liens qui les rattachent les uns aux autres, et quel degré de confiance peut mériter chacun d'eux? il est désormais permis de répondre avec une certaine précision.

Jamais les écrits des physiologaes n'ont directement servi aux doxographes; ces derniers se rattachent tous originairement à un grand ouvrage historique composé par Théophraste, et encore cet ouvrage s'est perdu de bonne heure et a été remplacé par des abrégés et des compilations utilisées pour la rédaction de celles que nous possédons aujourd'hui.

C'est à raconter celle histoire, d'après les Prolegoinena qu'Hermann Diels a mis en tète de son édition des Doxographi grœci (Berlin, Reimer, 1879), que j'ai consacré mon premier chapitre, .l'ajoute que, dans mon volume précité sur la Géoniélrie grecque^ j'ai tenté de faire de mon côté, en ce qui concerne la tradition de l'histoire des origines des mathématiques, un travail analogue à celui de Diels pour les origines des sciences physiques. Je ne crois pas sans intérêt de résumer ici brièvement les principales conclusions auxquelles je suis arrivé.

Les histoires de l'arithmétique, de la géométrique et de l'astro- ' nomie n'ont été écrites, pour la période hellène^ que par Eudème,

n'avoir pas grossi ce volume de l'apparat ordinaire des citations; j'ai cru pouvoir me conformer à deux principes qui me paraissent, dans l'objet, nécessaires et suffisants : i» ne jamais citer avec précision un travail sans l'avoir lu intégralement; 2" se borner à l'indispensable, c'est-à-dire aux seuls cas où l'on peut désirer que le lecteur, pour être mieux convaincu, ait effectivement recours à l'ouvrage invoqué.

TANNERV 2

le condisciple de Tliéophraste. Ces histoire^ ont été utilisées, vers la (in de la période alexandrine, [)ar Geniiniis dans sa Théorie des inaihiniatiqnes^ puis, vers la fin de la période grécoromaine^ par Por[)hjre et Pappus dans leurs commentaires sur Euclide. C'est de ses ouvrages perdus, et non pas d'i^^udème luimême, (pie proviennent les citations faites par Proelus an v' siècle dans le Comincntcdre qu'il écrivit à son tour sur le premier livre d'Euclide et (pii nous est parvenu. C^uant au lon<^ et important fragment conservé par Simplicius {in Physirorunt Ij, p. 13 v"-L'i r"), il doit avoir été emprunté à une compilation spéciale (de Sporos de iNicée?) du m'" siècle. Après le i\', les histoires d'hudème devaient être piîrdues, et antérieuremnit elles n'ont ouère été directement utilisées en dehors des intermédiaires que j'ai mentionnés.

Ces quehjues indications suffiront pour les rares excursions (|ue j'aurai à faire sur le terrain des mathématicpies.

CHAPITIIE f.

LES DOXOGKAPIIES GRECS.

1. Aristote [384-322], avait pris l'habitude, avant d'exposer sa doctrine sur un sujet donné, de mentionner les opinions émises avant lui et de préparer, par leur critique et leur réfutation, la voie au développement de ses propres théories. Aussi les divers écrits scientifiques du Stagirite nous fournissent-ils nombre de renseii;nements historiques des plus précieux en raison de leur ancienneté et de la parfaite compétence de leur auteur; toutefois, il est impossible, en thèse générale, de les accepter sans réserves, car ils sont plus ou moins entachés de polémique, et, d'un autre côté, Aristote les accommode suivant ses propres concepts, ainsi qu'il est naturel, puisqu'il se propose comme but la science, et non son histoire.

L'intérêt que présentaient les divers renseignements ainsi épars dans l'œuvre du Maître, et en même temps leurs lacunes ellesmêmes, pour qui voulait se rendre compte des idées d'autrefois, devaient naturellement faire désirer la composition d'un ouvrage d'ens«'mble donnant des travaux des anciens physiologues une analyse complète et fidèle. Ce fut une des tâches que s'inq)osa Tliéophraste [3-i-2i6J, le plus illustre disciple et le successeur d'Aristote.

L'histoire qu'il écrivit paraît avoir été connue dans l'antiquité sous deux recensions diflérentes, l'une Des opinions des physiciens (9'j3-'//,wv ccrojv) en seize livres, l'autre Sur les physiciens (-spl çj7'.7.(T)vi en dix-huit (^). Peut-être la différence entre le

(') niog, Liiërce, V, 46 ot 48. — On reconnaît aisément que la liste des écrits de Théoplirasle que donne cet auteur, est une copie de quatre catalogues de collections di (rérentes, classées par ordre alphabétique, mais où entraient.

nombre des livres des deux recensions provient-elle simplement de ce qu'un auteur de catalogue aura com[)ris dans la seconde un

Abrégé en deux livres, qui, en tout cas, a été écrit de très bonne heure.

De ce volumineux ouvrage, il ne subsiste qu'un morceau vraiment entier, relatif aux Sensations^ et quebjues citations, la plupart de seconde main, et surtout dans Simplicius, qui les a enqjruntées à Alexandre d'Aj)hrodisias. 11 j a bien encore, sous le nom de Théopliraste, dans le Pseudo-Pliilon Sur l incoi ruf)tibiliié du monde, un fragment considérable; mais il provient plutôt du péripatéticien Critolaos, et expose, en tout cas, à coté d'opinions anciennes, des doctrines du Portique cpie Théophraste n'avait pas touchées; car, loin de descendre jusqu'à ses contemporains, il s'était arrêté à Platon.

Ces rares débris suffisent cependant pour nous apprendre qu'il avait suivi un ordre de matières méthodiques, en classant même sur ch;i([ue (juestion les opinions, non d'après la suite des temps, mais d'a[)rès leur caractère; à cet égard, le morceau sur les Sensations (*) donne un bon exemple de son procédé. Toutefois, au début de son ouvrage et à propos des princi[)es, il avait successivement présenté au lecteur les divers physiciens dont il parlait, et donné alors quelques indications sur leur personnalité et leurs relations historiques.

D'autre part, suivant en cela l'exemple de son maître, à l'exposition des systèmes anciens, il avait joint leur critique d'après les doctrines de son école. Les renseignements qui proviennent de

surtout dans les deux dernières, nombre d'ouvra^fos faussement attribués à Théophraste, s'ils provenaient sans doute d'anciens péripatéticiens. Les deux recensions de l'ouvrage historique fleurent, la plus volumineuse dans le premier (avec V Abrégé cfi «leux livres), l'autre dans le second catalogue. Le piemier indiijue encore, comme titres analogues (V, 45 et 46) : Sur la nature, trois livres; Contre les physiciens, un livre; huit livres de Physique, (:f\>(T'.xi,)j). Ces derniers paraissent avoir correspondu à ceux de la Physique d'Aristote et avoir été abrégés en un seul livre (second catalogue). Quant aux dix livres irepl (puTtxwv ÎTTopifbv et aux huit irspl çyTtxwv acTitov, qu'indiquent les éditions ordinaires, il faut lire ^vtrcxtov. car il s'agit des livres Sur les plantes, qui subsistent en grande partie. Enfin un livre Sur la nature (V, 5o) apparaît encore au. milieu des quelques autres qui suivent le quatrième catalogue. (') Pages 499 ^ ^27 des Doxographi grœci de Diels.

Théophraste sont donc, en principe, susceptibles des mêmes réserves que ceux que fournissent les écrits d'Aristote; il y a d'autres motifs de circonspection dans le respect que professe le disciple pour le maître et dans la façon dont il cherche à développer les idées émises par le Stagirile, bien loin de les contrôler et de les rectifier, s'il y a lieu.

2. l/ouvrage historique de Théophraste, de même que l'œuvre d'Aristote, ne se répandit guère, pendant la période alexandrine, en dehors du cercle restreint de l'école péripatéticienne. Cependant il servit, dans une mesure plus ou moins large, aux faiseurs de biographies et aux auteurs de Successions des philosophes qui commencèrent bientôt à fleurir. 11 était évidemment facile d'extraire, soit du grand ouvrage, soit de l'abrégé, la suite méthodique des opinions professées ^sur chaque sujet par chacun des anciens physiciens et de présenter ainsi un tableau résumé de chaque système. Un pareil extrait, qui paraît assez fidèle ('), fait le fonds de ce livre des l^hitosophuinena faussement attribués à Origène et que l'érudition allemande s'accorde aujourd'hui, sans motifs bien décisifs, à mettre sous le nom de saint Hippolyte, évêque et martyr. Toutefois, le compilateur de ces I^hilosophuniena^ qui, en tout cas, vivait vers le commencement du m*' siècle, a également utilisé un abrégé biographique d'une valeur bien moindre, si ce n'est par les renseignements chronologiques qu'il renferme et dont j'aurai à parler dans le prochain chapitre.

D'autres abrégés de Théophraste. également par noms d'auteurs et de plus en plus éloignés de la source primitive, ont de même été utilisés :

1** Dans le fragment des Stroniates du Ps.-Plutarque, conservé par Eusèbe [290-838 ap. J.-C], Préparation évangélique^ I, 8 : les opinions qui y sont recueillies ne concernent guère que les principes, le monde et les astres, à part quelques digressions sur Aristippe et Epicure qui, évidemment, ne proviennent pas de Théophraste ;

(') L'ordre des matières régulièrement suivi est : principe, dieu, monde, terre, mer, fleuves, Nil, astres, soleil, lune, voie lactée, étoiles filantes, vent, pluie, grêle, neige, tonnerre, arc-en-ciel, tremblements de terre, animaux.

2° Par Diogène Laërce [vers 1 an i()o ap. .T. -G.], qui, d'ailleurs, à côté d'une compilation relativement détaillée, en emploie une autre heaueoup plus sommaire, laquelle ne dérive pas directement de Théophraste, mais d'un biographe quelconque;

3« Par divers auteurs ecclésiasticpies, généralement très hrefs dans l'objet, comme Eusébe {Pn'>p. êvang., X, XIN , \V, passim), Théodoret, Irénée, Arnobe, saint Augustin, Épiphane, etc.

Théophraste avait, il est vrai, composé, en dehors de son grand ouvrage historique, un certain nombre de monographies, mais rien n'indique qu'elles aient jamais été directemenl ulilisées.

Il est évidemment impossible de déterminer à quelle épo(|ue ont été faits les divers abrégés dont nous retrouvons ainsi les traces, et dont la valeur relative peut s'apprécier par comparaison, soit avec les i'ragmenls conservés sous le nom de Théopliraste, soit avec le corps des Placila philosophornm dont nous allons {)arl('r tout à l'heure. Il y a eu sans doute toute une série de pareils abrégés, composés aux dates les plus dilierentes jusqu'à ceux qui nous sont parvenus. Mais les premiers et les meilleurs seuls ont été directement tirés, soit des Opinion des physiciens, de Théophraste, soit de leur Épiloniê originaire. Les autres ont été successivements écrits d'après des abrégés antérieurs, et la tradition s est j)eu à peu corrompue jusqu'à perdre toute valeur.

3. En dehors de ces abrégés par noms d'auteurs (qui furent complétés, pour les philosophes postérieurs à Platon [427-847], au moyen de sources très diverses), il devait nécessairement arriver un moment où l'on sentit le besoin de refaire un travail semblable à celui (h- Théophraste, suivant un ordre méthodique analogue, mais prolongé de façon à embrasser les temps postérieurs.

Cet ouvrage, ce recueil primitif des IHocita, devait, par la suite, faire oublier son modèle, mais il se trouve lui-même aussi bien perdu pour nous. En tout cas, il ne fut pas composé avant la lin de la période alexandrine; il date donc d'une époque où le courant électique était déjà assez prononcé et, dès lors, son auteur ne pouvait que renoncer au plan de Théo|>hraste, d'accompagner la mention des diverses opinions d'une critique conforme à des ])rincipes déterminés.

Les avantages d'une telle modilication auraient été très grands, si le rédacteur des Placila avait compris l'importance que présentait la recherche de la liaison historique réelle entre les dilierentes thèses qu'il consignait dans son recueil. Mais non seulement le sens de cette liaison lui manquait absolument ; à vrai dire, il n'avait aucune des quantités que sa tâche réclamait. Là où il fallait un historien, il i^!"^^ eut qu'un l)anal conq)ilateur.

Juxtaposer, purement et simplement avec la plus complète indiirérence, les affirmations les plus disparates, cela lui suflisait. Au point de vue scientifique, les résultats d'un tel procédé ne pouvaient être que déplorables.

Aristote tout le premier, Théophraste après lui, s'étaient bien fait un plaisir d'opposer les unes aux autres les opinions des anciens |)hjsiciens. Exagérer les dilFérences, au lieu de mettre en lumière les points communs, c'était le moyen de détruire ces opinions les unes par les autres et de laisser le champ libre pour l'exposé d'une thèse nouvelle. Mais au moins le Stagirite développait cette thèse, au moins semblait-il chercher à faire jaillir la vérité du choc des doctrines contraires.

Tels que les Placita furent rédigés, ils ne pouvaient que satisfaire la curiosité du lettré ou fournir des arguments au scepticisme. Ils caractérisent l'état d'esprit d'une époque dont nous ne pouvons que difficilement nous faire une idée, à notre aire de doema- * '00

tisme scientilicpie. 11 semble que l'étude de la nature était alors retombée à l'état actuel de notre philosophie, au simple probabilisme. L'idéal si bien entrevu par Aristote s'est obscurci; déjà académiciens et épicuriens se sont endormis sur le commode oreiller du doute, et les stoïciens ne sont pas de taille à secouer la torpeur qui gagne les esprits. L'éclectisme auquel ils se laissent désormais aller, décèle en réalité un manque de convictions, quelles que soient les protestations contraires.

i. 11 semble qu'au second siècle avant notre ère, l'académicien Clitomaque faisait déjà dans un but sceptique un extrait de Théophraste, au moins pour la partie concernant les principes; on croit, en elTet, que c'est à ses écrits que Cicéron a emprunté la matière de son Lucullus, où se retrouve un pareil extrait, évidemment traduit du grec. Un peu plus tard, l'épicurien Philo-

— 24 ^ dème, dans son ouvrage Sur la piété, dont des fragments importants ont été tirés des manuscrits d'IIerculanum, opposait de même les unes aux autres les opinions des anciens sur les dieux, et Gicéron le paraphrasait encore dans son premier livre De dcorum nntifra (*).

Bien entendu, les sceptiques proprement dits, comme Sextus Lnjpiricus, ne se feront pas faute de semblables procédés. Mais c'est surtout aux chrétiens que les recueils des doxographes fourniront plus tard un arsenal inépuisable dans leur lutte contre rhellénisme, et c'est même grâce surtout à cette polémique que de tels recueils ont survécu, malgré leur mince valeur intrinsèque. Le procédé est toujours le même, s'il varie comme forme du ton le plus sérieux au persiflage ou même à la boullonnerie. Exposer contradictoirement les opinions des écoles adverses, sans se soucier de les reproduire exactement, en les réduisant au contraire à des formules brèves et exagérées, accoupler les dénégalions aux aflirmalmns tout en se gardant bien d'en indiquer les véritables motifs, il y a là un mode de discussion trop facile pour qu'on n'en ait pas toujours usé et abusé.

Mais, ce qui doit nous toucher le plus, c'csl unù/uement rie la sorte que r histoire des anciens systèmes nous a été transmise. Dans toutes les sources, depuis Aristote, ils nous apparaissent aussi opposés que l'auteur qui nous en parh^ pouvait oser les figurer. C'est donc un chaos complet, et le premier besoin, dès qu'on a commencé, dans les temps modernes, à les étudier sans le même parti pris, fut évidemment de chercher à j remettre de l'ordre, à rétablir les filiations logiques. Néanmoins, la crojance à la réalité d'oppositions fondamentales, en nombre plus ou moins grand, s'est forcément implantée comme préjugé, même chez les historiens les plus imbus du désir de l'unité. Le développement de ces oppositions constitue d'ailleurs un cadre aussi avantageux pour l'exposé des doctrines que leur réduction à quelques ''formules saisissantes est commode pour la mémoire du lecteur. De là le succès des histoires de la philosophie conçues dans cet esprit;

(M Cici'.on. qui met celte paraplirase dont la boucl.e d'un rpicurien «IrH-u (1 ailleurs s.ngui.è.en.ent son auteur, en exagérant ses dires et en y môlant'des faussetés évidentes, comme s'il voulait le ridiculiser.

de là aussi la rareté des quelques tentatives qui ont pu être faites en sens contraire.

Et cependant, tant qu'on persistera dans cette voie, l'histoire de la science restera inintelligible; le progrès des connaissances positives, l'élaboration des concepts correspondants ne peuvent être discernés ni compris, si l'on ne pénètre au delà des contradictions apparentes pour retrouver le fonds commun. Ainsi, tandis que les documents font surtout ressortir les différences entre les anciens phjsiologues, le rôle de l'historien doit être aujourd'hui de rechercher surtout les ressemblances; c'est, en effet, leur constatation seule qui peut permettre de rendre raison des différences, d'en préciser le véritable caractère et d'en déterminer l'importance réelle.

o. Je viens de tirer la conclusion pratique qui ressort, pour l'usage critique des sources, de leur histoire, dont j'ai entrepris le récit. Reprenons-en le fil et revenons à ces anciens Placita^ qui, comme je l'ai dit, sont perdus, mais qui ont été abrégés euxmêmes, et dont les débris se retrouvent dans deux compilations distinctes que nous possédons encore et où la communauté de leur origine se reconnaît imuiédiatement.

La plus ancienne de ces comj)ilalions figure au nombre des œuvres de IMutarque, sans qu'il soit, d'ailleurs, permis de la lui attribuer; elle est connue sous le titre latin qui nous a servi à désigner le recueil originaire; c'est en giec : zsp'. t(ov àps^xivTwv 9'.ACcr:9ct; OjJty.wv C07[^.aTO)v ÏT.\^,z\).f^z %^\[ol -zbnt.

La seconde compilation constitue le premier livre des Éclogues de Stobée, écrit au v^ siècle. Quant aux Placita du Ps.-Plutarque, la date ne peut guère être descendue après la mort du polv graphe de Chéronée, car cet ouvrage a été utilisé par Athénagore dès 177 de notre ère, comme il a été copié plus tard par Eusèbe {Prœp. emng.), Théodoret (Gra^c. affect. curât.), Cyrille {Contr. Julian.), le Ps.-Galien de VHistor. philosoph., Laurentius Ljdus {De inensibus).

On retrouve encore des extraits, mais cette fois plus libres, du Ps.-Plularque dans Justin (') {Coliort. ad Gentil.) et dans

(') L'authcnlicité de cet ouvrage est au moins douteuse; il n'en paraît pas moins antérieur au iv* siècle.

■!ii4V-»îà.'1i>.'.jiâl.

Acliille (') {/)e i(/u\'erso). An reste, la triple mention de cet ouvrage dans le Catalogue, dit de Laniprias, des œuvres de l*lutarque, atteste assez à quel point il fut r«'q)andu.

La com[)araison des divers extraits des lUdcita iwcc le texte des manuscrits actuels est des plus intéressantes. Tant de sources, d'apparence si diverses, se réduisent à une seule; mais si, grâce à leur mulliplicilé et à leur ancienneté, elles permettent souvent d'importantes correctiiuis, il faul, bien souvent aussi, reconnaître que les altérations du texte reuunitent à une éj)oque encore plus reculée et (pie rim|)erfecti()n des premiers manuscrits eux-mêmes a été l'origine d'une foule d'erreurs qui se sont diversement j)ropagées.

Pendant le moyen âge, les Placila du Ps.-Plutarque ont continué a jouir de la vogui; (pi'ils avaient acquise dés l'antlipiilé. Les Arahes les ont traduits comme classicpies, et l<'s érudits byzantins, Michel Psellus, Siméon Setli, Tzetzés, etc., les ont à leur tour copiés ou ont essayé de les imiter. Mais il est inutile de nous arrêter plus longuement sur leurs témoignages, qui n'ont de valeur que pour la criticpie du texte.

0. Le recueil de Stohée comprend un fonds commun avec celui du Ps.-|*luiai'qu(^; mais, la plupait du temps, il est beaucoup plus conq>let, tandis que pour certains chapitres, c'est tout le contraire. Le rapprochement dvs deux text(îs amène immédiatement à conclure (pie les deux (Compilateurs avaient à leur disposition un recueil antérieur (ju'ils ont, chacun de leur côté, tant()t coj)ié litt<:'ralement, tant(')t écourté à leur ^uise.

Pour recomposer ce recueil, il faut évidemment fain; abstraction de divers emprunts faits par Stobée à d'autres auteurs et ne portant point \o caractère des Phicitn. \\ a notamment ajouté, sur

(*) (^rdiiiiiirciiiont coufondii. sur raulorilr do Suidas, avec Acliilh- Tatius, l'auteur du roiii;iii de Leiicippe et Ctitophon. Le ir<!arlrur de rouvrafîo dont Petau a puldir dans son Uranologion les détnis (|ui nous icslcnt. élail un grainniairi»'u (|ui scnddc a\oir vt'»u Mrs !«• conirMt'nrcnKMit du m* siècle. Sa principale sourre a été un éeril d'un pliilosoplii» contemporain dVuguste, Kudore, qui. luiiiH^rne. puisait <lans les ouvraj;es du niatliénialieien Diodore d'Alexandrie, diseipie d(> Posidonius. De la sorte, ce (|ui nous reste d'Acliille. constitue, sous forme d'une introduction au\ /*hénoniènes d'Aralus, un des spécimens les plus importants ([ue nous avons de la science stoïcienne.

Aristote et les stoïciens, de longs extraits des Abi^égés d'un Arius Didvmus, contemporain et ami d'Auguste, lequel professait d'ailleurs les opinions du Portique et a été également utilisé, parfois pour les mêmes morceaux, par Eusèbe dans sa Préparation évangéliqae. Le caractère particulier du style de ces fragments les fait aisément discerner; quelques autres, au contraire, pourraient être, au premier abord, confondus avec les Placita, tandis qu'un examen j)lus attentif fait reconnaître qu'ils proviennent, par quelque intermédiaire, d'un Corpus ancien d' Allégories liomér{(/urs^ d'où sont dérivées également les Allégories d'Heraclite, la Vie d' Homère (ï\\i\ Ps.-Plularque, ainsi que quelques extraits dans Sextus Empiricus et Probus sur \ irgile. Ces derniers extraits sont [)robablement tirés d'un grammairien Héracléon, contemporain d'Auguste; ainsi ce Corpus, où les opinions des anciens philosophes étaient rapprochées des vers d'Homère, semble remonter au 1" siècle avant notre ère, mais il ne représente aucune tradition sérieuse.

7. En dehors de ces deux sources spéciales de Stobée, quelle est donc celle qui lui est commune avec le Ps.-Plutarque des Placila? On la retrouve encore directement utilisée par Théodoret (Gnec. affecl. curât. )^ ainsi que par Némésius {De nat. hom.)^ que plus tard Mélétius a librement copié. Or, Théodoret nomme expressément cette source : 'AcTicj ty;v t.io\ àccjxc'viwv ;jvav(i)-r:v.

Cet Aétius nous est complètement inconnu d'ailleurs et l'on ne peut fixer son âge que par conjecture, vers la (in du i''' siècle de notre ère. 11 n'en est pas moins [)ossible, grâce à Stobée et au Ps.-l*lutarque, de recomposer, sans difficultés majeures, sa collection des l^lacita^ que le second conq)ilateur s'est, pour son compte, rarement permis d'interpoler. Ce travail de restitution a été accompli par 11. Diels avec une admirable sûreté de critique, et désormais c'est donc Aétius et non Stobée ou le Ps.-Plutarque qu'il convient de citer d'après l'édition des Doxographi grœci. Avons-nous retrouvé du moins ce rédacteur des Placita primitifs que nous avons du signaler comme malheureusement bien audessous de sa tâche? Pas même, et Aétius lui était encore inférieur; il semble avoir appartenu à l'école péripatéticienne, mais il n'en a certainement été qu'un élève bien médiocre. On le voit

(railleurs prendre plaisir à intercaler dans sa compilation des morceaux d'orioine stoïcienne à côté d'autres nettement épicuriens. Mais en fait, cette compilation, il doit la copier, en Tahrégeanl plus ou moins, dans un recueil originaire directement composé, d'une part sur Théophraste, de l'autre, pour les temps postérieurs à Platon sur les manuels courants des doctrines en vooue.

8. [.'existence de ce recueil primitif peut se reconnaître à divers indices.

Censorinus {De die natali) expose sur divers sujets des opinions anciennes, dans des termes dont la parenté avec l'ouvrage d'Aétius est indéniahle, (juoicpron ne puisse admettre qu'il l'ait traduit. Or, comme on sait cpie Censorinus a copié Varron.* il s'ensuit que ce dernier devait, déjà vers h; milieu du i*^"" siècle avant notre ère, utiliser un recueil de Placita, ce qui concorde, pour la date à assigner à ce recueil, avec le fait que les derniers savants dont il faisait mention, sont Posidonius et Asclépiadc.

Divers extraits, dans Isidore (aussi d'après Varron), dans Tertidlien (d'après Soranus), etc., paraissent remonter indirectement à la même origine.

En étudiant quelles additions Aétius a pu faire au fonds primitif, on arrive à cette conclusion que les citations exi)resses d'Arislote lui a|)partiennent, le premier conq)ilateur n'ajanl utilisé qu'un manu«;l d'école. Aétius semble aussi de temps en temps avoir fait ([uelques emprunts à des biographes ou ajouté cpielques citations banale.

11 est clair, d'autre part, que le rédacteur des Placita primitifs appartenait à l'école stoïcienne de l^)sidonius et qu'il a dû se servir des écrits de ce dernier. Il semble également avoir eu à sa disposition un recueil d'o[)inions de médecins, plus ou moins ancien, et constituant dès lors aussi une source étranuère à Théophraste.

Il n'en reste pas moins certain que, pour tous les philosophes antérieurs à Platon, le successeur d'Aristote demeure Vunique source de tous les renseignements doxographiques de l'antiquité et que la valeur de ces renseignements se doit estimer d'af)rès le degré dont on peut admettre qu'ils se rapprochent du texte de Théophraste.

9. Pour terminer ce sommaire de l'histoire de la doxographie, il suffira d'ajouter quelques mots sur deux ouvrages spéciaux, le Pseudo-Galien De historia philosoplia^ et Ilermias {Gentilium p/i ilosopliorum irrisio ) .

Comme je l'ai déjà indiqué, la première compilation a été en partie copiée littéralement sur les Placita du Ps.-Plutarque. La date de cet opuscule est très incertaine; il semble toutefois qu'on doive la rap|)rocher de l'an 5oo de notre ère. Probablement destiné à l'instruction générale des étudiants en médecine, ce manuel entre, particulièrement sur la logique, dans des développements étrangers aux Placita et il donne aussi un aperçu très bref sur les successions des écoles philosophiques. L'auteur a donc fait des emprunts à une autre source, qu'il est possible de déterminer comme ayant été un manuel stoïcien écrit vers l'an loo de notre ère, et utilisé également d'une part, par Clément d'Alexandrie, de l'autre, par Sextus Empiricus.

L'écrit que nous possédons sous le nom d'Ilermias représente, sans la forme la moins sérieuse, mais en même temps de la façon la |)lus caractéristi(jue, la polémique chrétienne dirigée contre la philosophie hellène. Le ton de la moquerie est tel qu'on ne peut guère sup[)oser que les adversaires visés soient encore debout; la date de l'opuscule paraît donc postérieure au v*' siècle et peut-être est-elle beaucoup |)lus récente. Quant aux sources utilisées, on peut en tout cas reconnaître Justin (Cohort. ad Gentil.), c'est-àdire indirectement les Placita du Ps.-Plutarque; mais il y a des traces d'emprunts à quelque autre manuel doxographique et quelques-uns de ces emprunts ne sont pas sans intérêt.

En résumé, l'histoire de la tradition écrite qui nous a transmis les opinions des anciens phjsiologues, réduit à une seule véritable les très nombreuses sources qui se présentent au premier abord; cette source unique est d'ailleurs quelque peu sujette à caution, et, d'un autre côté, nous nepouvons y puiser directement; il nous faut la reconstituer à l'aide d'éléments impurs. Mais au moins la critique peut s'exercer d'après des principes assurés; elle marche sur un terrain solide et n'a guère à redouter l'indécision entre deux textes contradictoires. Nous allons voir qu'il n'en est pas malheureusement toujours de même en ce qui concerne la chronologie des physiologues.

CHAPITUI'] II.

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