HIPPASOS ET ALCMÉON
1. Les doxographes, à partir de Théophraste, accolent au nom d'Heraclite celui d'un autre penseur qui aurait, avant lui, professé les mêmes opinions sur le caractère primordial et divin du feu, sur la loi du mouvement perpétuel, sur la destruction et la rénovation périodiques du monde, etc. Ces opinions ne semblent pourtant attribuées à Hippasos de Métaponte que par une tradition qui ne s'appuyait sur aucun ouvrage original et dont la précision est dès lors suspecte; la légende pythàgorienne le représente d'autre part comme un disciple exclu de l'École, du vivant du Maître, pour s'être attribué la construction du dodécaèdre régulier ou pour avoir révélé la doctrine des irrationnelles géométriques, deux points qui, de fait, sont en liaison intime. Les dieux l'auraient puni en le faisant périr dans un naufrage; mais auparavant il aurait aggravé ses torts, tant en prenant parti politiquement contre les pythagoriens fidèles qu'en publiant un « logos mystique », où il aurait révélé, en en dénaturant le sens, le symbolisme enseigné aux initiés. Par là, il serait devenu le chef d'une secte connue plus tard sous le nom d' acousmatique, chez laquelle les mathématiciens, tout en se prétendant seuls véritables héritiers de la doctrine de Pythagore, devaient cependant reconnaître au moins une connaissance imparfaite de cette doctrine.
Quelle part de vérité peut présenter cette légende? sans doute on ne le saura jamais exactement; en tout cas, elle ne présente aucune invraisemblance. Mais si ce a logos mystique » a existé réellement dès le commencement du ve siècle avant J.-C, a-t-il exercé quelque influence sur Heraclite? Est-ce par lui qu'il a connu Pythagore ou bien y a-t-il fait quelques emprunts notables?
202 pour l'histoire DE LA SCIENCE IIKI.I.KNE.
La première alternative semblerait la plus probable, à en juger par le ton de mépris de l'Éphésien quand il parle du Samien, à considérer surtout sa prétention à être autodidacte. Si donc il a connu la thèse d'Hippasos relative au feu, il la trouvait sans doute effectivement différente de la sienne propre et n'avait aucun scrupule à présenter cette dernière comme originale.
Nous avons vu comment cette thèse d'Heraclite était cependant liée à celle d'Anaximène, comment elle en dérivait presque nécessairement par l'adjonction d'idées religieuses et par un retour à la tradition égyptienne; nous devons nous demander comment, de son côté, celle d'Hippasos se trouvait liée à la doctrine de Pythagore.
Éd. Zeller (I, p. 468) suppose qu'elle dérive de la croyance au feu central; il admet, du reste, qu'Hippasos était postérieur à Heraclite, ce qui semble bien contraire à l'opinion de Théophraste (Doxogr. d'Heraclite, 4), aussi bien qu'aux données de la légende pythagorienne.
Mais le feu central est certainement une invention postérieure, qu'il ne faut pas faire remonter au delà de Philolaos, et ce que nous avons pu entrevoir jusqu'ici du système de Pythagore (p. 124 et suiv.) ne nous a rien présenté de semblable.
Le Maître reconnaissait deux principes matériels, comme nous l'avons vu, le xépaç et I'a7:£ip5v; à cette opposition, l'École ramenait toutes les autres que présente la nature, et, dans les couples de contraires ainsi formés, elle attribuait le premier rang et le meilleur rôle au rcépaç et à ses analogues.
Il est clair pourtant que le feu, la lumière rentraient, au point de vue matériel, dans la classe de l'fctpGv, de l'élément fluide et subi il ; la terre, au contraire, le solide avec l'attribut de l'obscurité, dans la classe du xlpzç. De là une antinomie inéluctable soulevée par les principes mêmes de la cosmologie pythagorienne; cette antinomie aboutit à un bouleversement complet de la doctrine*. Les deux éléments de la « limite » et de l'« infini » perdirent leur caractère concret primitif et ne conservèrent plus qu'une signification abstraite; Parménide et Philolaos assignèrent au feu le premier rang et la place d'honneur.
Hippasos nous apparaît comme obéissant, avant eux, à la même logique et comme conduit, dès lors, à former secte dans l'École. M.iis il noua est impossible <l<i rien tirer de là de plus précis relativement aux dogmes professés de fail pur Pythagore en physique.