CHAPITRE XIII. — EMPÉDOCLE D'AGRIGENTE
avec Anaxagore, une infinie variété de principes, il s'est contenté — et c'est là sa grande originalité — de choisir quatre formes types comme irréductibles entre elles. S'il divisait de la sorte l'unité pythagorienne, rien n'était dès lors plus naturel pour lui que de subdiviser également le milieu qui pénètre cette unité. Mais ici deux formes seulement, l'attractive et la répulsive, se trouvaient indiquées d'elles-mêmes, tandis que, pour les principes corporels, la distinction en quatre ressortait aussi bien des apparences phénoménales que des diverses tentatives dues aux physiologues ioniens.
3. Les éléments d'Empédocle sont-ils véritablement irréductibles entre eux? Tous les témoignages de l'antiquité sont unanimes sur ce point, mais ici encore ils semblent en contradiction avec deux des vers qui ont été conservés, 90-91.
Stein a bien vu les difficultés que présente ce passage et il a soutenu que ces deux vers devaient être séparés des précédents et s'appliquer seulement à Y Amour et à la Haine. D'après cette conjecture, ces deux milieux pourraient se transformer Fun dans l'autre; les éléments corporels resteraient seuls incommutables. Mais l'examen attentif des textes où Empédocle décrit le passage de la prédominance de l'Amour à celle de la Haine ou réciproquement, n'indique nullement un changement de l'un de ces principes en l'autre; tout s'explique par un simple déplacement dans l'espace.
On peut remarquer que le vers 91 n'est nullement donné par Simplicius à cet endroit, où il a été inséré par Karsten. Mais ce dernier l'a pris dans une autre citation (v. 147-153), où il suit également le même vers et où il en précède d'autres qui doivent s'entendre spécialement des éléments corporels. Partout ailleurs, Empédocle représente ces éléments comme irréductibles ou comme perdant tout au plus leur distinction dans l'unité du Sphéros.
Si l'on compare entre eux et avec l'ensemble des autres fragments les deux passages qui font difficulté, il semble possible de les entendre en admettant que le poète s'y sera conformé aux habitudes du langage ordinaire; il n'y aurait donc voulu parler que des apparences, suivant lesquelles les éléments semblent se transformer l'un dans l'autre, et il aurait seulement admis que, d'après ces apparences, dans l'évolution périodique de l'univers, un élément pouvait paraître prédoniiner sur les autres. Ainsi, il vaut mieux, sur ce point, s'en tenir à l'opinion courante.
4. Cette difficulté écartée, nous pouvons aborder une autre question qui, malgré son importance, a généralement été négligée. Empédocle reconnait-il d'autres forces motrices en dehors de celles qui sont inhérentes à ses deux milieux, Y Amour et la Haine?
Il est tout d'abord une force qu'il admet en termes exprès sous diverses formules et qui joue un grand rôle dans sa physique particulière : c'est l'attraction du semblable pour le semblable. Il faut se garder de la confondre avec la Philotès qui nous apparaît comme produisant simplement la cohésion entre les molécules corporelles, quelle que soit leur nature, dont le rôle spécial est par suite surtout de rapprocher les éléments dissemblables et d'en former des combinaisons définies entre lesquelles peuvent s'exercer des affinités de similitude. L'action prolongée de l'Amour, secondée par ces affinités, finira par établir l'homogénéité complète. Mais l'attraction entre semblables ne perd nullement ses droits quand la Haine se substitue à l'Amour; les combinaisons sont dissociées, les éléments primordiaux se retrouvent, « le lourd d'un côté, le léger de l'autre » (v. 171), isolés dans la haine les uns des autres, mais au moins chacun réuni par l'attraction de ses parties. La dissociation ne saurait aller plus loin, ni la matière se dissiper dans l'espace infini, puisque l'infinitude est niée par Empédocle, en cela fidèle disciple de Parménide.
Ces explications me paraissent de nature à combler la « lacune frappante » que Zeller (II, p. 230) trouve dans l'exposition de la cosmogonie d'Empédocle, et qu'Aristote se croyait déjà en droit de signaler. Si en effet on les a bien comprises, on reconnaîtra facilement qu'il n'y a nullement correspondance, au point de vue de la possibilité de l'existence des êtres individuels, entre la période où grandit l'empire du Neîkos et celle où se développe au contraire la sphère de la Philotès.
Dans la première de ces périodes, un cosmos, un monde semblable au nôtre est absolument impossible. Le point de départ est le Sphéros homogène; tout ce que gagne le Neîkos est dissocié, résolu dans les éléments primordiaux; tout ce que conserve la Philotès reste homogène. Toute combinaison nouvelle que pourrait former le hasard entre les éléments isolés serait nécessairement instable.
Il faut que la dissolution du Sphéros soit arrivée à son plein achèvement, pour que l'Amour, qui jusque-là cherchait vainement à se concentrer dans les débris de son domaine primitif, puisse