CHAPITRE XIII. — EMPÉDOCLE d'ACRIGENTE (f
tant de souffrances viennent troubler la pensée soucieuse ; | ils ne voient qu'une courte part d'une vie qui n'en est pas une, | et une prompte mort les dissipe comme une fumée. |40| Chacun ne croit qu'à ce qu'il a rencontré; | entraînés de tous côtés, ils s'imaginent vainement avoir présent devant eux l'ensemble universel; | mais ce sont là choses inaccessibles aux yeux, aux oreilles des hommes, | et même à leur intelligence. Toi donc, qui es venu ici, | tu ne sauras pas plus que ce que peut embrasser la
pensée d'un mortel. |
45 1 Détournez, ô dieux, cette folie de ma langue, | faites couler une source pure de mes lèvres sanctifiées. | Et toi, vierge au bras blanc, Muse que poursuivent tant de prétendants, | je ne demande que ce qu'il est permis d'entendre aux éphémères humains; j prends les rênes du char sous les auspices de la Piété. |50| Le désir des fleurs brillantes de la gloire, | que je pourrais cueillir
auprès des mortels, ne me fera pas dire ce qui est défendu |
Aie courage, et gravis les sommets de la science; | considère de toutes tes forces le côté manifeste de chaque chose, | mais ne crois pas voir plus que ne te montrent tes yeux, |55| entendre au delà de ce qui est clairement énoncé, | et de même pour toutes les voies qui s'ouvrent à la pensée, | suspends la confiance en tes sens; pense chaque chose en tant qu'elle est manifeste | . . . Écoute donc,
Pausanias, fils du prudent Anchitos | Écoute d'abord les
quatre racines de toutes choses, |60| le feu, l'eau, la terre et l'éther immensément haut; | c'est de là que provient tout ce qui a été, est et sera. |
Livre premier. — Mon discours sera double : car tantôt l'un a grandi pour subsister seul | par la réunion des plusieurs, tantôt il s'est divisé pour leur donner naissance. | Ils sont donc mortels et double est la genèse, double la fin; |65| car, d'un côté, la réunion de toutes choses engendre et tue, |.de l'autre, leur désunion produit et dissipe. | Or, il n'y a jamais de terme au changement perpétuel, | car tantôt l'Amitié rassemble toutes choses en une, | tantôt elles se séparent, entraînées par la Haine. |70| Ainsi, en tant que l'un naît des plusieurs, | et qu'à leur tour, ceux-ci se constituent par sa division, | en ce sens l'un et les autres commencent et ne durent pas éternellement. | Mais en tant que jamais il n'y a de terme au changement perpétuel, | en ce sens ils subsistent toujours dans un cycle immuable. |
330 POt'i; l/ilisToim-: DE LA SCIENCE BELLÊFE.
75| Écoute donc mes paroles, car l'enseignement accroît l'intelligence. | Ainsi que je l'ai déjà dit, en traçant les bornes de mon discours, | il sera double : car tantôt l'un a grandi pour subsister seul | par la réunion des plusieurs, tantôt il s'est divisé et ils ont pris naissance, | à savoir : le feu, l'eau, la terre et l'éther immensément haut; |80| en dehors d'eux, la Haine, qui équilibre chacun des quatre; | avec eux, l'Amour, égal en longueur et en largeur. | GorîTemple-le par l'esprit; pour le voir, tes yeux sont éteints. [ C'est lui qu'on regarde comme incorporé dans les membres des mortels, | c'est grâce à lui qu'ils aiment et accomplissent les œuvres de l'union |85| joyeuse, à laquelle ils donnent son nom et celui d'Aphrodite ; | mais il circule aussi dans tout l'univers, ce que n'a encore reconnu aucun | homme mortel. Ecoute donc la véridique ordonnance de mes discours. |
Tous ceux-là sont égaux et également anciens, | mais chacun a son rôle propre, chacun a son caractère; |90| tour à tour ils prédominent dans le cours d'un cycle, | se perdent l'un dans l'autre ou grandissent suivant le retour fatal. | En dehors d'eux, rien d'autre ne devient ni ne cesse d'être; | s'ils avaient absolument péri, s'ils n'avaient plus été, | comment cet univers aurait-il grandi? d'où serait-il venu? |95| Et où se perdraient-ils, puisqu'il n'y a rien qui soit vide d'eux? | Ainsi donc ils restent les mêmes, mais circulant au travers les uns des autres | ils deviennent perpétuellement autres ailleurs, tout en restant toujours semblables. |
Je vais te dire une autre chose : il n'y a pas de naissance d'aucune des choses | mortelles, il n'y a pas de fin par la mort funeste, |100| il n'y a que mélange et dissociation de mélange; | c'est là ce que les hommes appellent naissance. | Car il est impossible que rien devienne de ce qui n'est pas, | il ne peut aucunement se faire que ce qui est s'anéantisse; | toujours il subsistent, sous quelque effort que ce soit. |105| Mais ce sont les mauvais qui veulent résister à la certitude qui s'impose; | qu'ainsi les préceptes véridiques de notre Muse | te tiennent convaincu, et que ton esprit sache faire la distinction. | L'être qui, formé par mélange, apparaît à la lumière de l'éther, homme, | bête sauvage, arbuste, |110| oiseau, on dit qu'il naît; | quand il se décompose, c'est la mort funeste, | suivant la loi d'un langage incorrect, à laquelle j'obéis moi-même. | Mais c'est une folie, une étrange étroitesse de j usinent | que de croire que ce qui n'est pas d'abord puisse devenir, |115| ou que quelque chose périsse et se détruise absolument. |