CHAPITRE III. — THALÈS DE MILET
courroucés devait trop frapper un. peuple marin pour qu'il ne fût pas naturellement amené à la considérer comme la cause des tremblements de terre.
Je ne trouve, en somme, qu'un mythe qui présente une analogie véritable avec la a barque Sekhti » des Égyptiens ou les bassins creux d'Heraclite; c'est celui de la coupe d'or dans laquelle le Soleil navigue sur l'Océan pendant la nuit, ou qu'Héraklès emprunte pour la traversée; mais il faut remarquer que les premiers poètes chez lesquels on rencontre ce mythe, Stésichore, Mimnerme, Phérécyde, sont tous de l'époque de Thaïes et par conséquent postérieurs aux relations établies entre la Grèce et l'Egypte. Or, qui a lu Hérodote ne peut douter que les Hellènes n'aient rapporté du Nil, avant toutes choses, des mythes religieux, et l'on ne peut guère donner de celui-là une autre explication.
Le caractère tout spécial de la conception cosmologique des Égyptiens est, en fait, l'argument le plus péremptoire pour y voir exclusivement l'origine de celle de Thaïes. Ce caractère ressortira mieux, si l'on compare la conception des Chaldéens.
Pour eux, la terre est un bassin rond renversé, creux par dessous, et reposant sur l'abîme. Le firmament, « déployé au-dessus d'elle comme une tente » (*) sur laquelle s'étend la riche broderie des constellations,
Pareille à des clous d'or plantés dans un drap noir,
pivote perpétuellement sur une montagne située aux extrémités de la terre, par delà le fleuve Océan. Entre ciel et terre, circulent, au milieu des nuages, des vents, de la foudre, de la pluie, les sept planètes, sortes de grands animaux doués de vie : Samas (le soleil), Sin (la lune), Adar-Samdan (Saturne), Mardouk (Jupiter), Nergal (Mars), Istar (Vénus), Nabou (Mercure).
Dans cette cosmologie, à côté de traits communs aux croyances primitives des Hellènes, on en trouve d'autres qu'Anaximène paraît avoir empruntés plus tard; mais rien ne ressemble à la conception que nous avons été conduits à attribuer à Thaïes, rien ne ressemble à la cosmologie égyptienne, qui est d'ailleurs très inférieure, car la représentation chaldéenne distingue nettement le mouvement diurne de la sphère céleste et les mouvements des planètes.
(*) Maspéro. p. 142 et suiv.
74 pour l'histoire de là science bellène.
1 1 . Parmi les opinions du Milésien auxquelles on peut reconnaître un caractère suffisant d'authenticité, il en est une dernière qui mérite encore notre attention : « tout est plein de dieux » suivant le mot que rapporte Aristote, ou bien, d'après la formule de Diogène Laërce, « le monde est animé et plein de divinités ». Le sens véritable de cette expression est déterminé en ce que Thaïes attribuait une âme vivante, non seulement aux plantes, mais encore à l'ambre ou à l'aimant, pour expliquer les phénomènes de l'attraction exercée par ces corps.
Cette conception de la force motrice n'a nullement le cachet d'une origine particulière; on la retrouve partout et le sauvage n'en a pas d'autre. C'est qu'elle est naturelle à l'homme et, quand nous en sourions, nous ne réfléchissons guère qu'au fond nous n'en sommes vraiment pas débarrassés, et qu'elle se trouve, masquée, il est vrai, mais toujours indéracinable, sous les représentations que nous croyons les plus abstraites et partant les plus rigoureusement scientifiques.
Toutefois, il n'est pas inutile, pour notre objet, d'observer que les Égyptiens ne s'étaient nullement élevés dans leur langage au-dessus de ce premier degré de l'échelle; leurs croyances médicales en offrent de curieux exemples (Maspéro, p. 82, 85). En somme, là encore, Thaïes ne semble pas s'être écarté des opinions vulgairement reçues chez eux.
On pourrait rechercher dans leurs doctrines d'autres rapprochements avec les dogmes célèbres de la philosophie grecque; nous aurons dans la suite, à propos d'Heraclite, à constater encore quelques emprunts probables; cependant il faudrait évidemment se garder d'aller trop loin dans cette voie.
On a récemment appris qu'il ne fallait nullement ajouter foi, par exemple, à une des opinions les plus répandues, même dans l'antiquité, à savoir que la métempsycose serait une idée égyptienne. Les Grecs qui croyaient la retrouver sur les monuments figurés ont été trompés par des représentations symboliques qui marquent l'assimilation du khou à divers types divins sous la figure d'animaux ou de plantes. Dira-t-on que Pythagore s'y est trompé luimême? Autant avouer que l'idée était en lui.
Si l'on veut attribuer une origine barbare à ce dogme fameux, mieux vaudrait le rattacher aux rites orphiques et aller chercher au nord de la Thrace, chez les Gètes (en retournant les dires d'Hérodote sur Zamolxis, qui est un dieu solaire) ou chez les