CHAPITRE III. — TIIALÈS DE MILET
Cimmériens (la transmigration des âmes étant un dogme constant de la religion des Kimris) (1).
D'un autre côté, on ne peut nier que les distinctions égyptiennes du principe intellectuel (khou), véritable génie divin, de l'âme (ba), du souffle vital (niwou), n'aient de singulières ressemblances avec les théories platoniciennes; mais on n'est aucunement en droit, pour cela, d'attribuer à celles-ci une source étrangère. Au ive siècle, la pensée hellène a certainement conscience d'elle-même; elle a dans sa force une foi qu'elle perdra plus tard, quand elle ira rechercher inutilement la vie dans la poussière morte des vieilles croyances barbares. Platon a pu connaître les opinions égyptiennes qui se rapprochent des siennes; celles-ci n'en sont pas moins les vraies filles de son génie.
Au temps de Thaïes, la situation est toute différente; tout à l'heure l'originalité hellène va éclater; pour le moment elle s'ignore ; elle cherche à tâtons autour d'elle, comme si elle avait besoin de matériaux, ou comme si elle n'osait rien tirer de son propre fonds. Mais, il faut le répéter, elle n'a ainsi guère ramassé de connaissances étrangères; Thaïes n'a rapporté d'Egypte, ni l'arithmétique qui est autre chose que d'imparfaits procédés de calcul ; ni la géométrie, car si ce qu'on y en savait méritait alors ce nom, nous lui donnons aujourd'hui un tout autre sens; ni l'astronomie, car elle ne consiste pas dans quelques observations isolées ou quelques connaissances pratiques pour le calendrier ; ni enfin la philosophie, comme l'entendent les Ioniens, car de grossières conceptions cosmogoniques ou physiques ne doivent pas être confondues avec elle.
Qu'on examine maintenant, comme nous allons le faire dans le prochain chapitre, les opinions d'Anaximandre, on va sentir toute la différence. Voilà le premier qui essaie une explication mécanique de l'univers, qui soulève les éternels problèmes toujours posés devant nous sur la matière du monde, sur ses destinées ; c'est là le premier libre essor de la pensée hellène ; elle va vivre et grandir sur le sol fécond où le grain est tombé.
0) Remarquons en passant qu'Artémis (Artimpasa) est une déesse du nord, honorée chez les Thraces (Bendis), chez les Tauro-Scythes. Apollon a probablement la même origine. Il est certain que, de très bonne heure, les Hellènes avaient été en relations étroites avec les peuplades riveraines de la mer Noire; â partir de l'expédition de Darius, le lien fut brisé et ne se renoua qu'incomplètement.
DOXOGRAPHIE DE THALÈS (d)
1. Théophraste, fr. 1 (Simplic. in physic, 6 a) (2). — De ceux qui admettent un seul principe mobile, et qu'Aristote appelle proprement physiciens, les uns le considèrent comme limité: ainsi Thaïes fils d'Examyas, de Milet, et Hippon (qui parait, d'autre part, avoir été athée), ont dit que l'eau était le principe. Les apparences sensibles les conduisaient à cette conclusion : car, et ce qui est chaud a besoin d'humidité pour vivre, et ce qui est mort se dessèche, et tous les germes sont humides, et tout aliment est plein de suc ; or, il est naturel que chaque chose se nourrisse de ce dont elle provient; mais l'eau est le principe de la nature humide et ce qui entretient toutes choses; donc ils ont conclu que l'eau était le principe de tout et déclaré que la terre repose sur l'eau. Thaïes est le premier que l'on rapporte avoir publié chez les Grecs ses connaissances sur la nature; quoiqu'il ait eu de nombreux précurseurs (du moins à ce qu'en pense Théophraste), il les a tous assez dépassés pour les faire oublier; on dit cependant qu'il n'a pas laissé d'écrit, sauf celui intitulé « Astrologie Nautique. » (Cf. Aristote, Metaph., I, 3, De cœlo, II, 13.)
2. Philosophumena, I, 4. — Thaïes de Milet, l'un des sept sages, est regardé comme le premier qui ait abordé la philosophie naturelle. D'après lui, l'eau est le principe et la fin de tout ; car en se figeant ou au contraire en se vaporisant, elle constitue toutes choses.
X1) J'ai cru intéressant de faire suivre la monographie de chaque penseur de la traduction des textes qui lui sont relatifs dans l'édition des Doxographi Grœci de Diels, en négligeant toutefois les répétitions sans importance qui se rencontrent, soit dans les prolégomènes, soit dans l'appareil critique; ce recueil pourra à la fois servir, soit comme pièces justificatives pour mes discussions, soit comme matériaux destinés au lecteur qui voudra en user. Mail il n'entre nullement dans mon plan de faire à chaque fois une critique complète de c« documents; cette tâche a été accomplie dans la Philosophie des Greot d'Éd. Zeiler, désormais accessible aux lecteurs français pour la période que j'étudie. Si je suis en désaccord sur quelque point avec t'illustre historien, j'aurai soin de l'indiquer, Mais pourquoi voudrais-je refaire ce qui est bien fait ci suffisamment répandu?
A la suite de cette doaogrophie de chaque physicien, j'ai ajouté également la traduction de ceux de ses fragments que j'ai eu à citer. Cette traduction est faite sur l'édition des Fragmenta philowphorum gnscotum de Mullach par Didot.
(*) Les mots en italique sont ceux que Diels considère comme appartenant à Simplicius.