II. — Le Système
5. Au sujet des opinions professées par Anaximandre dans un écrit sur la nature, les témoignages de l'antiquité présentent des obscurités et des contradictions faciles à comprendre. Cet écrit, peu développé et composé dans une prose encore embarrassée des formes et des images poétiques, devint bientôt difficile à comprendre, dès que les concepts commencèrent à se préciser; on le négligea donc pour se borner à des renseignements de seconde main, et dès lors l'ensemble du système fut bien vite méconnu. D'autre part, le défaut de critique fit attribuer à l'antique physicien les connaissances scientifiques devenues vulgaires et l'ordre d'idées courant dans le siècle où l'on écrivait. Les données les plus vagues furent interprétées dans ce sens ; pour n'en citer qu'un exemple, Simplicius, apprenant par Eudème qu' Anaximandre avait le premier spéculé sur la distance des astres, et sachant que l'observation des éclipses est le moyen d'obtenir des données à cet égard, conclut que le Milésien connaissait la théorie de ces phénomènes, ce qui lui semble d'autant moins étonnant que Thaïes avait déjà prédit une éclipse de soleil .
C'est là faire d' Anaximandre un Aristarque de Samos ou un Eudoxe, c'est confondre l'auteur d'une hypothèse hardie sur un point inconnaissable de son temns avec l'inventeur du pro-
cédé qui permet de décider de ta vérité on de la Fausseté de cette hypothèse.
Il est inutile de discuter par le menu toutes les erreurs analogues; hornons-nous donc, tout en indiquant les sources, à exposer l'ensemble du système d'après la restitution de Teichmûller (*).
Le phénomène le plus saillant dans le monde, dans le ciel, l'c'jsxvéç, comme disait Anaximandre (2), c'est sans contredit le mouvement de révolution diurne qui l'emporte suivant une invariable période. Or l'expérience nous apprend que, dans un pareil mouvement circulaire, les corps les plus denses se portent au centre, les plus légers à la circonférence, ce qui concorde avec ce fait que la terre où nous sommes et l'eau qui l'entoure nous apparaissent comme au centre, dans la partie qui échappe à l'infatigable tourbillon, tandis que les feux célestes brillent au delà de l'air que nous respirons. D'autre part, la chaleur est liée au mouvement, le froid à l'immobilité, ce qui établit une nouvelle concordance, si l'on veut voir dans le mouvement diurne la raison première de la distribution qui existe dans l'univers. Voilà les données empiriques sur lesquelles Anaximandre va construire son système.
Le mouvement circulaire est éternel, plus ancien que l'eau {de Thaïes) (3) ; c'est lui qui engendre et détruit toutes choses (5).
Source du chaud et du froid (3) (10), il a d'ailleurs commencé à rejeter à son centre et laissé dès lors échapper à sa loi la masse qui a formé notre terre, puis l'atmosphère dont elle est enveloppée ; il s'est concentré tout autour dans une sphère creuse qui s'est enflammée. Cette sphère s'est formée comme l'écorce autour d'un arbre; mais la continuité du mouvement et de l'effet centrifuge l'a brisée en couches successives et celles-ci, enveloppées par l'air entraîné dans l'explosion, se sont réduites à des anneaux (*) concentriques (3).
Dans ces anneaux, ainsi constitués en somme par les parties de l'air les plus dilatées et les plus ténues, leur séparation des parties
(!) Studien zur Chichichte der Begriffèt Berlin, Weidmann, 1871, p. 1-7Ô,
r.i7-r>T)8. — Nette Sludien twr Geschichte der Begriffe, II, Gotha, Raines, 1K78, p. 978-979:
(') Il semble aussi avoir (1) (2) employé l'expression de monde (xô<mo:) avant les Pythagoriens, auxquels on l'a attribuée; nuis il pareil l'avoir entendue dans
un sens (tins restreint et regardé le cosmos comme intérieur à VûWTùnot.
(s) Si Thaïes n'a pas écrit sur la nature, il est possihle que ce soit parla contradiction d'Anaximandre que ses opinions aient été connues.
(*) Dans l'hypothèse de Laplaee, la production des anneaux de Saturne s'explkjue d'une manière tout à fait comparable.