CHAPITRE VI. — AXAXIMÈNE
aurait-il essayé de décrire le monde comme constitué et organisé par un principe unique? Mais, au cours de sa tâche, ses expressions trop métaphoriques laissèrent planer un voile sur le caractère de sa pensée ; on put les interpréter comme si le principe originaire avait été un mélange mécanique, d'où le mouvement sépare les choses déjà existantes sans avoir à les former en réalité. Anaximène, au contraire, attribue nettement au mouvement éternel, suivant les degrés de compression ou de dilatation qu'il produit, la constitution des différents corps, leur séparation et leurs transformations réciproques. Il a pleine conscience de la question, ce qui manquait encore à son précurseur.
Depuis le temps des Ioniens, la philosophie a singulièrement restreint le problème; sous l'influence de préoccupations d'ordre moral ou de préjugés d'ordre religieux, on a cherché à établir l'existence de substances autres que la matière; les partisans de l'opinion contraire ont reçu une qualification qui a pris un caractère dédaigneux ; quant à savoir si la matière est une en réalité, c'est un point qu'on a admis implicitement, tout en laissant à la science le soin de l'établir.
Pourtant, malgré les tendances auxquelles je viens de faire allusion, nous avons un besoin tellement inné de projeter sur la pluralité externe l'unité qui nous apparaît comme le caractère de notre être propre, que le dualisme n'a jamais pu triompher sérieusement en philosophie. Les penseurs unanimement reconnus comme les plus profonds ont tous au moins rêvé une unité supérieure, transcendante ou immanente, de l'esprit et de la matière; si aucune formule n'a rallié l'assentiment général, chacun craindrait, en affirmant la vanité de pareilles recherches, de se rayer soi-même de la liste des philosophes.
8. Et cependant que faisait la science? Remarquons d'abord que, dans son état actuel, elle a comme point de départ la conception atomiste et que cette dernière est essentiellement pluraliste.
Je ne m'arrête pas à la distinction des atomes et de l'espace vide. Ce dernier non-être est à la vérité un scandale métaphysique; mais on peut écarter assez facilement la difficulté, sinon la dissiper entièrement. J'insiste sur ce point que les atomes de Leucippe, de Démocrite ou d'Épicure sont loin d'être tous identiques.
Certes ils ont des propriétés communes, mais l'unité, dans laquelle ils rentrent de la sorte, est purement factice, absolument
relative àus conditions subjectives de notre intellect. Leurs différences 1rs constituent en un nombre plus ou moins grand de matières complètement irréductibles entre elles, ou bien, pour donner la raison de ces différences, il faut oser rétablir les principes subjectifs d'Aristote, Yilzzz et la rtépiptç, après quoi on se trouvera tout juste aussi avancé qu'auparavant.
De même que les différentes sortes d'atomes, les divers corps simples auxquels la cbimie moderne ramène les éléments de la composition des substances naturelles, sont irréductibles entre eus et, comme on le sait, le nombre en augmente tous les jours. Les faits de l'expérience à notre portée semblent donc démentir formellement l'unité présupposée.
Cependant le besoin de cette unité, aussi sensible pour le savant que pour le philosophe, a provoqué une vive réaction contre la croyance à la simplicité réelle des atomes chimiques. On s'est dit que l'impossibilité où nous nous trouvions de les décomposer ne suffisait nullement à établir cette simplicité; plus les découvertes nouvelles les multipliaient, plus il était relativement facile, par la comparaison de leurs propriétés, de trouver de graves indices tendant à les faire considérer comme composés. Bref, c'est aujourd'hui l'opinion dominante que de regarder les atomes chimiques comme des systèmes constitués, à divers degrés de complexité, par des individus appartenant à un type unique, et que d'identifier ce type avec celui des particules ultimes d'un fluide hypothétique, l'éther, au sein duquel on suppose plongés tous les corps de la nature.
Cette hypothèse n'est relativement pas très ancienne, et, soit sous cette forme même, soit sous quelque autre analogue, elle semble appelée à parcourir encore une longue et brillante carrière, en conduisant à des découvertes qui seront pour elle de nouveaux soutiens. Je n'ai nullement dès lors l'intention de la combattre, mais je voudrais faire ressortir que non seulement, à l'heure actuelle, la vérité est loin d'en être démontrée, mais encore qu'elle sera toujours indémontrable, quelles que soient les vérifications que puisse lui apporter l'expérience.
Pour s'en rendre pleinement compte, il suffit de cette simple réflexion, que cet éther, auquel il s'agit d'identifier les dernières particules de la matière, est et sera toujours une pure hypothèse; l'identité rêvée ne peut donc avoir un autre caractère.
Qu'actuellement l'existence de l'éther ne soit rien moins que