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CHAPITRE III, TROISIÈME CARACTÈRE: L'AMOUR IRRATIONNEL

L'amour brise tout dans l'âme, et triomphe de tout. Sa plus merveilleuse victoire doit donc être celle qui lui soumet ce que le XIIe siècle appelait ,principale nostrum“, à savoir, l'intelligence, l’esprit. Les développements sur la folie de l'amour sont fréquents et caractéristiques chez les auteurs dont nous nous occupons. L'amour pour eux est irrationnel: cela veut dire d’abord qu'il est ,déraisonnable“: imprudent, précipité, désordonné dans le choix des moyens. Cela veut dire aussi qu'il est ,aveugle“, ignorant des natures, des différences entre les êtres, de l’ordre essentiel“. C’est S. Bernard surtout qui a dit tout cela avec une netteté et une vigueur définitives.

Confundis ordines, dissimulas usum, modum ignoras: totum quod opportunitatis, quod rationis, quod pudoris, quod consilii iudiciive esse videtur, triumphas in temet ipso et redigis in captivitatem (Saint Bernard Serm. in Gant. 79. 1. — PL. 183. 1163).

Non sum ingrata, sed amo. Accepi, fateor, merilis potiora, sed prorsus inferiora votis. Desiderio feror, non ratione ... Pudor sane reclamat, sed superat amor ... praeceps amor nec iudicium praestolatur, nec consilio temperatur, nec pudore frenatur, nec rationi subicitur (Id. 1) .9 121; c 2818)

Amor vero, sicut nec odium, veritatis iudicium nescit (Id. De Gradibus humilitatis et superbiae. n. 14 — PL. 182. 949).

Feruntur effrenes in amoris abyssum ...quadam sana et sancta insania mente translati...vehemens quippe vis amoris ratione non compescitur, quia, teste Apostolo, supereminet scientiae maiestate (Richard de S. Victor. Tractatus de Gradibus Caritatis. e. L — PL. 196. 1196). (Comparez Gilbert de Hoy, qui explique [Serm. in Gant, 41. 9 — PL. 184. 219.] que l’,ordre“, quand il s’agit d'amour, c’est l'ivresse). ‘

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Troisième caractère: L'amour irrationnel. 77

Nec si ambules super pennas ventorum, subduceris affectui. Amor

dominum nescit ... Per se satis subiectus est... Olim mihi imvisceratus es, non tam facile erucris. Ascende in caelos, descende in abyssos: non recedes à me, sequar te quocunque ieris... Monebo te proinde,

non ut magister, sed ut mater: plane ut amans. Amens magis videar, sed ei qui non amat, ei qui vim non sentit amoris (S. Bernard. De Consideratione. Prologue -— PL. 182. 727-—728).

Amor reverentiam nescit. Ab amando quippe amor, non ab honorando nominatur. Honoret sane qui horret, qui stupet, qui metuit, qui miratur: vacant haec omnia penes amantem. Amor sibi abundat, amor ubi venerit, ceteros in se omnes traducit et captivat affectus. Propterea, quae amat, amat, et aliud novit nihil (Id. Serm. in Cant. 83. 3 — PL. 183. 1182).

Sponsus est iste... Multum ill cum terra... Jn terra, inquit, nostra. Non plane principatum sonat vox ista, sed consortium, sed familiaritatem. Tanquam sponsus hoc dicit, non tanquam dominus. Quid? conditor est, et consortem se reputat! Amor loquitur, qui dominum

nescit ...quos amat, amicos habet, non servos. Denique amicus fit de magistro: nec enim amicos discipulos diceret, si non essent. — Vides

amori cedere etiam maiestatem? [ta est, fratres; neminem suspicit amor, sed ne despicit quidem. ÜOmnes ex aequo intuetur, qui perfecte se amant, et in se ipso celsos humilesque contemperat; nec modo pares, sed unum eos facit. Tu Deum forsitan adhue ab hac amoris regula excipi putas; sed qui adhaeret Deo, unus spiritus est. Quid miraris hoc? Ipse factus est tanquam unus ex nobis. Minus dixi: non tanquam unus, sed unus (Id. ib. 59. 1, 2. — I. c. 1062) '),

Quid est hoc quod dicit: ile mihi et ego ülli...2 Tibi ille, tuque vicissim ill. Sed quid? Id ipsum ei tu, quod übi ille, an aliud?... Ita est: affectus locutus est, non intellectus, et ideo non ad intellectum ..…. Sponsa sancto amore flagrans, idque incredibili modo, . .. non considerat quid qualiter eloquatur: sed quicquid in buccam venerit, amore urgente non enuntiat, sed eructat (Id. 1h. 67. 3. -— 1. c. 1103—1104).

Bona conscientia audet, et caritas ardet . ... Magna vis amoris . .. Semper amari se praesumit, quae amare se sentit. Denique non respectis aliis maiestatis nominibus, solum sponsa dilectum memorat, quae singulariter intus tolerat aestum amoris (Gilbert de Hoy. Serm. in Cant. 1. 7 — PL. 184. 16).

Les textes cités à la fin de cette liste, et surtout celui du

67% sermon de $S. Bernard, sont particulièrement remarquables.

1) Cp. serm. 29 de Diversis n.3: ,Nonne quodam modo stultum se fecerat, qui tradidit in mortem animam suam, et tulit peccata multorum, et quae non rapuit, tunc exsolvebat? Nonne ebrius erat vino caritatis, et immemor sui . , ,?* (PF: 183.621).

78 Problème de J’amour.

Anmicitia pares aut accipit, aut facit 1). A l'encontre de la concep- : tion thomiste, fondée tout entière sur l'idée de l'évouosdÿs puia (v. p. 29), l'amour, tel que le concoivent nos auteurs, est égalitaire; ou plutôt, l'on voit clairement qu'il le serait, s'ils pouvaient suivre jusqu'au bout ce que leur pensée a de proprement original. Il serait égalitaire, parce qu'il serait purement personnel; il tend à être purement personnel, parce que d'affirmer que les différences de nature n'existent pas pour l'amour, que les distances perceptibles à l'esprit sont nulles pour le cœur, c’est placer l'une en face de l’autre des ,personnes“ dépouillées de tout, sauf de leur propriété de pouvoir être l’origine d’un mouvement d'amour. Ge mouvement même, à la limite, et justement parce que les ,natures“ ont disparu, devient absolument inexplicable, et la théorie, poussée à bout, conduit logiquement à l’exclanialion absurde qu'un littérateur exalté?) a mise dans la bouche de Saint Augustin (il ne pouvait assurément plus mal choisir *): ,Mon Dieu, si j'étais

Dieu, et que vous fussiez Augustin, j'aimerais mieux que vous fussiez Dieu, et moi Augustin“ 4).

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1) Cette sentence se lit dans s. Jérôme Comm in Michaeam I. 2 e. 7 — PL, 25. 1219, qui ajoute: ,Ubi inaequalitas est, et alterius eminentia, alterius subiectio, ibi non tam amicitia, quam adulatio est“ $S. Jérôme cite aussi Cicéron, qui avait écrit: , Maximum est in amicitia, superiorem parem esse inferiori“ (Laelius e. 19). Comparez Aelred de Rye, De spirituali amicitia ], III — PL. 195. 692, cp. 667. — Id. Epist. ad Lundoniensem Episcopum, ib, 361, — Guillaume d'Auvergne: ,lste amor est in praedicamento relationis aequiparantiae, et propter hoc, si fas est dicere, Deo quodam modo vel aequiparat eos in quibus est, id est amatores Dei. Amici enim, in quantum amici, pares sunt“ (De Moribus ec. IV, p. 208). Cf. ib, 209: ,Quos hoc vineulo vinetos teneo, similiter et ipsi me vinctum tenent* (Il s'agit de Dieu). -- L'application à l'amour du Dieu incarné se présentait d'elle-même ,quoniam tam copioso munere jipsa redemptio agitur, #t homo Deum valere rideatur“ (Alcher de Clairvaux {?] De diligendo Deo ec. VI — PL 40. 853).

*) J'ignore le nom de cet auteur. La phrase est souvent citée (p. ex. par Massoulié, op. supra cit., p. 237), mais toujours sans référence,

*) La force égalisatrice de l'amour n'est à aucun égard une notion augustinienne. Augustin comprend toujours son amour comme uné soumission de la créature au créateur: les deux termes sont essentiellement le fruens et le fruendum, et, là même où son lyrisme s'élève le plus haut, jamais l'amour ne l'emporte jusqu'à l'oubli des distances. - Et de même, à parler en général, le Christ n’est pas pour lui l'ami, mais uniquement le médiateur. è

*) D'autre part, Dieu élève l'homme à sa hauteur; il est done, pour ainsi dire, en droit d'exiger de lui un amour qui dépasse les forces humaines - Cp,

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