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LE CONCEPTION ,EXTATIQUE

La seconde conception, la conception ,extatique“, est plus difficile à définir avec précision que la conception physique, parce qu'elle n'est jamais arrivée à se constituer en un ensemble complet de doctrine. A vrai dire, on peut douter qu'elle en fût capable, et si la pousser à bout, ce n'est pas la vider de toute intelligibilité.

Si pourtant l’on voulait, — ce que nos médiévaux n'ont jamais fait, — mettre en relief le principe -qui la domine, le meilleur parti à prendre serait sans doute de la caractériser par la prédominance de l’idée de personne sur l’idée de nature. (Cest parce que l'amour est purement conçu comme tendant d'une personne à une personne qu'il est conçu comme extatique, comme violentant les inclinations innées, comme ignorant les distances naturelles, comme une pure affaire de liberté. Chez S. Thomas, au contraire, la personnalité individuelle elle-même est conçue comme une participation de Dieu, et rentre ainsi dans la nature. — C'est l’idée implicite de la personnalité comme indépendante de la Divinité qui a empêché la conception extatique d’aboutir à des formules intellectuelles nettes: en allant au bout d'elle-même, elle se fût trouvée incompatible avec le dogme !t).

) Sur cette question de l'amour personnel et de l'amour naturel, on peut voir les pages consacrées à Richard de $. Victor et à Alexandre de Halès par le P. de Régnon, $S. J. au tome IT de ses Ztudes de théologie positive sur le mystère de la Trinité (Paris 1$92), surtout les pages 292 —805 et 408 —430. I souligne d'une manière suggestive, dans la doctrine trinitaire de ces deux auteurs, l’idée de la libre émanation d'amour. Mais il est remarquable que tout son développemeut sur les deux sortes d'amour qu'il dit ,irréductibles“

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On s'explique dès lors sa fortune au Moyen Age. Exposce sous forme oratoire ou poétique, elle ne manquait guère de plaire: à l'analyse philosophique elle apparaissait fuyante et inconsistante. Tout naturellement donc, ceux-là même qui, dans le feu de l’inspiration, en ont donné les formules les plus violentes et les plus naives, — un S. Bernard, un Hugues de S. Victor, — n’ont pas su où pas voulu la reconnaitre dans certaines conséquences étranges qu'on leur en présentait, et ils ont défendu, comme théoriciens systématiques de l'amour, des idées toutes différentes de celles qui avaient inspiré leurs libres épanchements. La doctrine de

(p. 308), (l'amour naturel, centripète, qui vise ,non les personnes, mais les natures convenables à la nature individuelle du sujet aimant“ (p. 295), l'amour d'amitié, ceutrifuge, désintétessé, libre, qui vise une personne), que tout ce développement dis-je, suppose une notion de l'unité personnelle tout autre que celle de S. Thomas. Si l'on admet avec ce dernier que l'unité des êtres conscients comporte différents degrés, l’on ne s'étonne plus de rencontrer dans l'amour paternel des brutes cette image de l'amour ,personnel“ et désintéressé, que les partisans de Ja complète discontinuité constatent (Régnon p. 302) sans pouvoir l’expliquer. En d’autres termes, pour S. Thomas, tout amour est ,centripète“, mais aucun être créé ne se comporte, dans ses appétitions naturelles, comme s'il était Ze centre de tout. l'idée implicite de l'égalité des personnalités comme telles suggère naturellement celle de leur indépendance native: dès lors, l’amour qui soumet une personne à une autre apparaît comme un sacrifice, et la coexistence de plusieurs amours, comme un conflit. On relève facilement, chez nos auteurs du XITe siècle, des indices de cette conception quantitative. $S. Bernard, par ex. semble s'étonner que, l'amour étant tout à Dieu, l’on puisse encore aimer les Anges: ,Quid enim extra ipsum reliquit ceteris?“ (In Ps. qui habitat serm. 12 n. 7. PL. 183. 234). Cp. l'adversaire cité par Guillaume d'Auvergne, De Virtutibus e. 9. t. I p. 127 a. À, cf. 128 a. D. — Pierre de Poitiers devance la solution thomiste, quand il remarque: ; Utrum autem magis sit diligendus Deus quam Deus et proximus simul .. videtur quidem incongrue dictum, quia non est diligendus proximus nisi propter Deum“ (Sententiarum lib. III. PL. 211. 1096). D'autre part, si l’on se rappelle les idées de $. Thomas sur l’individualité humaine, et les restrictions que sa poten- ‘ tialité matérielle apporte à son développement d’être intelligent, on comprendra qu'il n'eût point de peine à faire sienne la doctrine ascétique d'un S. Bernard. En tant qu’elle est contraignante et qu'elle s’obstine dans l'illusion animale qu'il y à un bien particulier, l'individualité doit être sacrifiée. Mais sacrifier ses limites, c'est se gagner, puisque l’âme est intelligente, c'est à dire puissance du tout. La doctrine de S Thomas ne s'oppose à la conception extatique qu’au point où celle-ci cesse d’être effusion lyrique pour devenir théorème d'ontologie. Il est pleinement d'accord avec l’école de $. Bernard, quand celle-ci place la perfection suprême dans le passage du s{atus rationalis au status spiritualis (V. la Lettre aux Frères du Mont-Dicu, PL. 1S4.815 et 1b. pp. 407. 410).

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l'amour extatique se présente à nous sous forme de pièces et de morceaux; c’est une ,mentalité“ plutôt qu'une ,théorie“.

De quel droit, dès lors, la faire figurer dans l'histoire de la pensée médiévale? Les pages qui suivent répondront suffisamment, j'espère, à cette question. Car non seulement on a tenté d'y décrire la conception extatique de l'amour, en énumérant ses quatre principaux caractères, expliqués par un choix des textes qui ont paru les plus expressifs, mais on a joint à l'explication de chacun de ces caractères l'indication des spéculations didactiques qui, dans le domaine philosophique et théologique, paraissent devoir logiquement s'y rattacher. Mentionner dans l'histoire des idées de simples , motifs“ oratoires et lyriques, quelle que soit la faveur dont ils aient joui, pourrait sembler hors de propos; il n'en est plus de même si l’on peut y retrouver l'origine de doctrines nettement classées et définies.

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